Pour­quoi l’Eu­rope conti­nen­tale a re­non­cé à cette res­source

En de­hors de l’An­gle­terre, les pers­pec­tives d’ex­ploi­ta­tion des hy­dro­car­bures de schiste sur le conti­nent eu­ro­péen sont proches de zé­ro.

Les Echos - - INDUSTRIE &SERVICES - Vincent Col­len @Vin­centCol­len et

L’An­gle­terre reste une ex­cep­tion en Eu­rope. En de­hors du Royau­meU­ni, où les opé­ra­tions de frac­tu­ra­tion hy­drau­lique re­prennent après sept ans d’in­ter­rup­tion, l’en­semble du Vieux Conti­nent a ti­ré un trait sur le gaz et le pé­trole de schiste et les pers­pec­tives d’ex­ploi­ta­tion de cette res­source sont dé­sor­mais proches de zé­ro. Ce n’était pas le cas il y a quelques an­nées. En 2012, l’Agence in­ter­na­tio­nale de l’éner­gie (AIE) es­ti­mait que l’Union eu­ro­péenne pour­rait pro­duire près de 80 mil­liards de mètres cubes de gaz à l’ho­ri­zon de 2035, de quoi ré­pondre à 10 % de la de­mande in­té­rieure.

« Le po­ten­tiel était ju­gé par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tant en Po­logne et en France, et dans une moindre me­sure au Royaume-Uni », ex­plique Eric Ou­de­not, part­ner au Boston Con­sul­ting Group. Dans l’Hexa­gone, les es­poirs de l’in­dus­trie pé­tro­lière ont ra­pi­de­ment été dou­chés, une loi vo­tée dès 2011 in­ter­di­sant toute opé­ra­tion d’ex­plo­ra­tion au moyen de la frac­tu­ra­tion hy­drau­lique, la tech­nique de fo­rage uti­li­sée pour le schiste. Le po­ten­tiel réel des ré­serves fran­çaises n’est donc pas connu.

En Po­logne, plus d’une ving­taine d’opé­ra­tions de frac­tu­ra­tion ont été me­nées entre 2013 et 2015 mais les ré­sul­tats ont été dé­ce­vants. « C’est le seul pays d’Eu­rope où les fo­rages d’ex­plo­ra­tion ont été réa­li­sés à grande échelle. Mais au­cun puits ne s’est ré­vé­lé viable com­mer­cia­le­ment », pour­suit le même ex­pert.

Den­si­té dé­mo­gra­phique

En théo­rie, les ré­serves sont là, même si elles sont très ré­duites par rap­port à celles des sous-sols amé­ri­cain, ca­na­dien, ar­gen­tin, russe ou chi­nois. L’Eu­rope re­cè­le­rait moins de 8 % des ré­serves mon­diales de gaz de schiste, 4 % de celles de pé­trole, es­time l’AIE. « En réa­li­té, per­sonne ne sait vrai­ment quelle part de ces res­sources pour­rait être exploitée com­mer­cia­le­ment tant que des fo­rages d’en­ver­gure ne sont pas réa­li­sés », ex­plique Ar­tem Abra­mov, ana­lyste chez Rys­tad Ener­gy. Sur- tout, la plu­part des pays ne pa­raissent pas prêts à se lan­cer en rai­son de l’op­po­si­tion d’une grande par­tie de leur po­pu­la­tion. « Le prin­ci­pal obs­tacle en Eu­rope n’est pas la géo­lo­gie mais l’ac­cep­ta­tion so­ciale », ob­serve-t-il.

En Po­logne, au­cun puits ne s’est ré­vé­lé viable.

La den­si­té dé­mo­gra­phique du Vieux Conti­nent est in­fi­ni­ment plus éle­vée que celle des plaines du Texas ou de la Pa­ta­go­nie ar­gen­tine. Même dans les pays où la frac­tu­ra­tion hy­drau­lique est au­to­ri­sée, comme l’An­gle­terre, l’op­po­si­tion des ha­bi­tants des ré­gions concer­nées rend toute opé­ra­tion de fo­rage par­ti­cu­liè­re­ment com­pli­quée.

« Les ré­serves existent en théo­rie en Al­le­magne, aux Pays-Bas ou en­core en Es­pagne, pour­suit Ar­tem Abra­mov. Mais ces pays se sont lan­cés ré­so­lu­ment dans le dé­ve­lop­pe­ment des éner­gies re­nou­ve­lables. Il nous semble très peu pro­bable qu’ils fa­vo­risent l’ex­ploi­ta­tion du gaz de schiste. » ■

Et si l’Eu­rope était la der­nière chance pour sau­ver le cli­mat ? Et si le cli­mat était la der­nière chance pour sau­ver l’Eu­rope ? Alors que le der­nier rap­port du GIEC vient de rap­pe­ler l’ur­gence qu’il y a à agir avec force pour évi­ter que le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique ne dé­passe les 1,5 °C, au­cun de nos pays n’ar­rive à fi­nan­cer la tran­si­tion éco­lo­gique : Ni­co­las Hu­lot es­pé­rait entre 5 et 10 mil­liards pour un plan hy­dro­gène digne de ce nom. Il a eu 200 mil­lions. Il es­pé­rait 7 mil­liards par an pour iso­ler les bâ­ti­ments les plus éner­gi­vores, il n’a pas eu 10 % de cette somme. En Al­le­magne, c’est le BDI (le pa­tro­nat de l’in­dus­trie) qui af­firme qu’il a be­soin de 50 mil­liards par an, et le gou­ver­ne­ment ne sait pas com­ment ré­pondre à cette de­mande… Puisque, dans tous nos pays, on bute sur la même fa­laise fi­nan­cière, n’y a-t-il pas une so­lu­tion eu­ro­péenne à in­ven­ter ?

Un pro­jet de pacte eu­ro­péen pour le cli­mat a été ren­du pu­blic ré­cem­ment avec le sou­tien de 200 di­ri­geants ve­nus de 12 pays et de toutes sen­si­bi­li­tés. Les si­gna­taires de cet appel de­mandent que l’Eu­rope adopte au plus vite un trai­té fi­nan­çant un vrai plan Mar­shall pour le cli­mat, sur son ter­ri­toire mais aus­si en Afrique et tout au­tour de la Mé­di­ter­ra­née. Rap­pe­lant que la Banque centrale eu­ro­péenne a créé plus de 2.500 mil­liards en moins de trois ans et que l’es­sen­tiel de ces sommes co­los­sales est al­lé nour­rir la spé­cu­la­tion, ils ap­pellent à mettre la créa­tion mo­né­taire au ser­vice du cli­mat et de l’emploi, en créant une banque eu­ro­péenne du cli­mat, char­gée de four­nir à tous les Etats membres et aux pays al­liés des fi­nan­ce­ments à taux zé­ro, ex­clu­si­ve­ment consa­crés aux éco­no­mies d’éner­gie et au dé­ve­lop­pe­ment des éner­gies re­nou­ve­lables. S’ap­puyant sur les travaux de sir Ni­cho­las Stern, ils pro­posent que chaque pays dis­pose, chaque an­née, d’une en­ve­loppe correspondant à 2 % de son PIB : la France dis­po­se­rait chaque an­née de 45 mil­liards à taux zé­ro. L’Al­le­magne de 65 mil­liards. L’Ita­lie, 40 mil­liards. L’Es­pagne 25 mil­liards et la Bel­gique 9,5 mil­liards… En plus de ces fi­nan­ce­ments à taux zé­ro, ils ap­pellent à la créa­tion, au ni­veau eu­ro­péen, d’un vrai bud­get cli­mat : un bud­get de 100 mil­liards, chaque an­née, pour in­ves­tir sur des pro­jets fon­da­men­taux qui ne sont pas im­mé­dia­te­ment ren­tables (et pour les­quels l’in­ves­tis­se­ment pri­vé est donc to­ta­le­ment in­suf­fi­sant). De même qu’on a su in­ves­tir dans l’édu­ca­tion, la santé ou la dé­fense, ce bud­get per­met­trait d’in­ves­tir, chaque an­née, 40 mil­liards pour l’Afrique et la Mé­di­ter­ra­née, 10 mil­liards pour la re­cherche et 50 mil­liards sur le ter­ri­toire eu­ro­péen.

L’Eu­rope doit d’ur­gence créer une banque pour le cli­mat.

Com­ment trou­ver 100 mil­liards sans aug­men­ter les im­pôts des ci­toyens ? La meilleure fa­çon est de stop­per les sub­ven­tions aux éner­gies fos­siles, de lut­ter contre l’éva­sion fis­cale et contre la concur­rence fis­cale in­tra-eu­ro­péenne : en quelques dé­cen­nies, le taux moyen de l’im­pôt sur les bé­né­fices est tom­bé en Eu­rope de 40 à 19 % . Même après la ré­forme que Do­nald Trump vient de faire vo­ter, l’im­pôt sur les bé­né­fices reste à 24 % aux Etats-Unis. Rien n’em­pêche de créer en Eu­rope un im­pôt fé­dé­ral sur les bé­né­fices : même avec un taux li­mi­té à 5 % en moyenne, cette contri­bu­tion rap­por­te­rait plus de 100 mil­liards chaque an­née. Avec de tels fi­nan­ce­ments, la lutte contre le dé­rè­gle­ment cli­ma­tique pour­rait ra­di­ca­le­ment chan­ger de bra­quet : rien qu’en France, l’Agence pour l’en­vi­ron­ne­ment et la maî­trise de l’éner­gie es­time qu’on pour­rait créer jus­qu’à 900.000 em­plois. De 5 à 6 mil­lions d’em­plois en Eu­rope et sans doute bien plus dans les pays du Magh­reb et dans l’en­semble de l’Afrique… En 1989, après la chute du mur de Ber­lin, il a suf­fi de six mois à Kohl et Mit­ter­rand pour créer une banque fi­nan­çant la tran­si­tion des pays ex-so­vié­tiques. En 1950, il a suf­fi de deux se­maines à Schu­man et Ade­nauer pour dé­ci­der de l’Union Char­bon-Acier. Deux se­maines, après des dé­cen­nies de guerre et de haines ac­cu­mu­lées ! L’Eu­rope est née avec l’Union Char­bon et Acier. Elle peut re­naître avec un Trai­té Cli­mat et Emploi.

Elle per­met­trait d’in­ves­tir et… de créer mas­si­ve­ment des em­plois.

L’in­té­gra­li­té du texte sur le­se­chos.fr

Jean Jou­zel est cli­ma­to­logue, membre de l’Aca­dé­mie des sciences. Le texte a été écrit avec Pierre Lar­rou­tu­rou, éco­no­miste et in­gé­nieur agro­nome. Ils ont pu­blié « Pour évi­ter le chaos cli­ma­tique et fi­nan­cier » (Odile Ja­cob).

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