La Banque de France crée un mar­ché de l’or à Pa­ris

La banque cen­trale va fa­ci­li­ter les tran­sac­tions sur les stocks de mé­tal jaune dé­po­sés dans ses coffres à Pa­ris. Une ini­tia­tive pour concur­ren­cer Londres.

Les Echos - - LA UNE - Isa­belle Couet @icouet et Mu­ryel Jacque @Mu­ryelJacque

La Banque de France a sou­hai­té don­ner une vé­ri­table im­pul­sion aux opé­ra­tions de prêts d’or à Pa­ris. Pour ce faire, l’ins­ti­tu­tion mo­né­taire a ou­vert un compte-or à un éta­blis­se­ment com­mer­cial pri­vé, la banque JP Mor­gan, afin de fa­ci­li­ter les tran­sac­tions sur le mé­tal pré­cieux dans la ca­pi­tale. L’ac­cord, qui n’avait en­core ja­mais été ré­vé­lé, a été for­ma­li­sé en dé­but d’an­née, se­lon nos in­for­ma­tions. Il marque une étape im­por­tante dans le dé­ve­lop­pe­ment des pres­ta­tions of­fertes par la Banque de France à sa clien­tèle de banques cen­trales étran­gères. Il s’agit de rendre « li­quide » l’or qui est dé­po­sé dans la Sou­ter­raine, à Pa­ris. Si la Banque de France a iden­ti­fié une op­por­tu­ni­té pour la place de Pa­ris, c’est que les dé­ten­teurs de ré­serves d’or veulent ti­rer une ré­mu­né­ra­tion de leur ac­tif. De son cô­té, JP Mor­gan va ac­cé­der à ces ré­serves de mé­tal jaune qui sont conser­vées dans le sous­sol pa­ri­sien. Cette ini­tia­tive ne fe­ra pas va­ciller Londres, qui est le point cen­tral pour le mar­ché de l’or de­puis des dé­cen­nies.

C’est une pe­tite ré­vo­lu­tion dans le mi­lieu très dis­cret du tra­ding sur l’or. La Banque de France a ou­vert un compte à un éta­blis­se­ment com­mer­cial pri­vé afin de fa­ci­li­ter les tran­sac­tions sur le mé­tal pré­cieux à Pa­ris. L’ins­ti­tut de la rue La Vrillière n’a pas choi­si n’im­porte quel éta­blis­se­ment : ce compte-or a été ac­cor­dé à JP Mor­gan, le lea­der mon­dial du mar­ché. L’ac­cord, qui n’avait en­core ja­mais été ré­vé­lé, a été for­ma­li­sé en dé­but d’an­née, se­lon nos in­for­ma­tions.

Il marque une étape im­por­tante dans le dé­ve­lop­pe­ment des pres­ta­tions of­fertes par la Banque de France à sa clien­tèle de banques cen­trales étran­gères. Ses équipes, qui tra­vaillaient sur ce pro­jet de­puis plu­sieurs an­nées, peuvent dé­sor­mais four­nir des ser­vices de dé­pôts ré­mu­né­rés (« gold de­po­sits »), de swap­sor-contre-de­vises, de prêts et lea­sing d’or dans la ca­pi­tale fran­çaise. « Il s’agit de rendre li­quide l’or qui se trouve à Pa­ris », ré­sume un connais­seur. Mais pas tout le stock : l’or de la clien­tèle es­sen­tiel­le­ment. Les ré­serves de l’Etat fran­çais de­vraient, elles, être exclues de ces tran­sac­tions.

Londres, pas­sage obli­gé de l’or

Jus­qu’ici, les ins­ti­tu­tions étran­gères dé­ten­trices de ré­serves d’or réa­li­saient leurs opé­ra­tions fi­nan­cières sur le mar­ché lon­do­nien, qui consti­tue la place de ré­fé­rence dans le monde pour le mé­tal jaune. Même les banques cen­trales qui traitent avec la Banque de France et lui confient une par­tie de leur or – conser­vé dans le sous-sol pa­ri­sien – étaient obli­gées de pas­ser par Londres et donc d’avoir des stocks outre-Man- che, à la Banque d’An­gle­terre ou au­près des quelques éta­blis­se­ments com­mer­ciaux (dont JP Mor­gan) qui dis­posent de coffres ul­tra-sé­cu­ri­sés.

Con­crè­te­ment, pour un ser­vice de dé­pôts ré­mu­né­rés, l’opé­ra­tion se dé­rou­lait se­lon le sché­ma sui­vant : un ins­ti­tut mo­né­taire client de la Banque de France lui de­man­dait quelle ré­mu­né­ra­tion il pou­vait ob­te­nir sur son or. La banque cen­trale fran­çaise in­ter­ro­geait alors ses con­tre­par­ties ha­bi­tuelles – des banques com­mer­ciales opé­rant sur ce mar­ché – qui, elles, pro­po­saient des taux. La tran­saction était en­suite ef­fec­tuée à Londres avec de l’or dé­po­sé dans la ca­pi­tale bri­tan­nique.

Si la Banque de France a iden­ti­fié une op­por­tu­ni­té pour la place de Pa­ris, c’est parce que les dé­ten­teurs de ré­serves d’or sou­haitent ti­rer une ré­mu­né­ra­tion de leur ac­tif. « La de­mande pour les dé­pôts en or sur des ma­tu­ri­tés al­lant de une se­maine à un an a bon­di lorsque les taux sont pas­sés en ter­ri­toire né­ga­tif pour un cer­tain nombre de de­vises de ré­serve. Ce phé­no­mène a pous­sé les banques cen­trales à cher­cher de nou­velles sources de ren­de­ment », té­moigne Syl­vie Gou­lard, la sous-gou­ver­neure de la Banque de France, dans la re­vue « Al­che­mist » pu­bliée fin oc­tobre par la Lon­don Bul­lion Mar­ket As­so­cia­tion (LBMA). « En soi, l’or ne pro­duit pas d’in­té­rêts. Mais, par exemple, à chaque fin de tri­mestre, des in­ter­ve­nants ont des be­soins et sont prêts à ré­mu­né­rer des banques cen­trales pour leur em­prun­ter une par­tie de leurs ré­serves », dé­taille un ex­pert.

En s’as­so­ciant à JP Mor­gan, la Banque de France va mul­ti­plier les dé­bou­chés et tou­cher toute une gamme d’ac­teurs du mar­ché avec les­quels elle ne peut pas trai­ter en di­rect, comme les raf­fi­neurs ou les com­pa­gnies mi­nières. Ce par­te­na­riat est stra­té­gique pour don­ner une vé­ri­table im­pul­sion aux opé­ra­tions de prêts d’or à Pa­ris, sur les­quelles l’ins­ti­tu­tion mo­né­taire pré­lè­ve­ra au pas­sage une com­mis­sion. De son cô­té, JP Mor­gan va ac­cé­der à l’or des ins­ti­tu­tions étran­gères conser­vé dans le sous-sol pa­ri­sien. Ce contrat de­vrait sans doute aus­si per­mettre à l’éta­blis­se­ment amé­ri­cain d’exé­cu­ter des tran­sac­tions avec ses clients en dé­po­sant le mé­tal dans la « Sou­ter­raine ». Avec le trans­fert de ses ac­ti­vi­tés de billets à La Cour­neuve, la Banque de France a en ef­fet li­bé­ré de l’es­pace dans son sous-sol.

Ré­no­va­tion des coffres-forts et tech­no­lo­gie

Pour fa­vo­ri­ser le dé­ve­lop­pe­ment d’un mar­ché, l’ins­ti­tut de la rue La Vrillière a aus­si in­ves­ti dans la tech­no­lo­gie. « D’ici à la fin de l’an­née, un nou­veau sys­tème in­for­ma­tique se­ra en place pour ré­pondre au mieux aux opé­ra­tions de mar­ché et aux autres ser­vices de conser­va­tion », af­firme Syl­vie Gou­lard. La Banque est en passe d’ache­ver la ré­no­va­tion de ses coffres-forts his­to­riques, où l’or – de l’Etat et des clients – est conser­vé. Le sol de la « Sou­ter­raine », à 27 mètres de pro­fon­deur, pour­ra sup­por­ter des cha­riots élé­va­teurs lourds. Les nou­velles éta­gères vont fa­ci­li­ter la ma­ni­pu­la­tion des barres.

Le ré­veil de l’or à Pa­ris peut-il faire va­ciller Londres ? Per­sonne n’y songe, car même le Brexit ne semble pas pou­voir re­mettre en cause la su­pré­ma­tie his­to­rique de la ca­pi­tale an­glaise. Cer­tains éta­blis­se­ments, in­for­més de l’ini­tia­tive de la Banque de France, pré­fèrent d’ailleurs at­tendre. « Pa­ris pour­rait pro­gres­si­ve­ment re­de­ve­nir une place im­por­tante pour l’or », dé­clare néan­moins Syl­vie Gou­lard. Se­lon JP Mor­gan, la ca­pi­tale fran­çaise bé­né­fi­cie d’une si­tua­tion géo­gra­phique at­trayante et d’un bon ré­seau de tran­sport avec le reste de l’Eu­rope et avec l’en­semble des par­ti­ci­pants de mar­ché mon­diaux. ■

Pho­to shut­ter­stock

En s’as­so­ciant à JP Mor­gan, la Banque de France va mul­ti­plier les dé­bou­chés et tou­cher toute une gamme d’ac­teurs du mar­ché avec les­quels elle ne peut pas trai­ter en di­rect.

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