L’ex­plo­sive po­la­ri­sa­tion des élec­to­rats

Le ré­sul­tat des élec­tions de mi-man­dat aux Etats-Unis montre que le po­pu­lisme n’est pas une simple « er­reur » de l’his­toire. Au contraire, il s’ancre, ali­men­té par une po­la­ri­sa­tion des votes et des es­prits que l’on re­trouve par­tout dans le monde.

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - D’Eric Le Bou­cher (1) « Can any­thing ar­rest the po­la­ri­za­tion of the West ? », www.un­herd.com.

Deux ans plus tard, le po­pu­lisme su­bit une dé­faite. A la lu­mière des contra­dic­tions, des em­bar­dées, des faux pas et de la bru­ta­li­té gé­né­rale de la po­li­tique et de la per­son­na­li­té de Do­nald Trump, les élec­teurs amé­ri­cains com­prennent leur « er­reur » et cor­rigent leur choix. Telle était la pré­dic­tion des dé­mo­crates. Hé­las, non. Il n’y a pas eu de « vague bleue », la vic­toire est li­mi­tée. D’abord, parce que tous les pré­si­dents su­bissent des re­culs à mi­man­dat, pas spé­cia­le­ment Do­nald Trump. En­suite, parce que le Par­ti ré­pu­bli­cain a confor­té sa ma­jo­ri­té au Sé­nat, ce qui n’était pas ar­ri­vé de­puis John Fitz­ge­rald Ken­ne­dy. En­fin, parce que le vote fait ap­pa­raître un dur­cis­se­ment des deux camps plu­tôt que la vic­toire de l’un sur l’autre.

Le po­pu­lisme n’est pas « une er­reur » qui s’éva­pore si­tôt confron­té à la réa­li­té du pou­voir. Il n’est pas un mou­ve­ment qui s’ef­fa­ce­ra vite de l’his­toire, comme on le di­sait, parce qu’il veut al­ler, jus­te­ment, à l’en­vers de l’his­toire. Au contraire, il s’ancre. Ses par­ti­sans ne re­noncent pas. Les Etats-Unis sont po­li­ti­que­ment, dé­mo­gra­phi­que­ment et géo­gra­phi­que­ment di­vi­sés comme ja­mais. Le Par­ti ré­pu­bli­cain se conforte comme ce­lui des hommes blancs et ce­lui de la ru­ra­li­té. Le Par­ti dé­mo­crate compte près de 100 femmes de plus au Con­grès, ses bas­tions sont les villes et leurs pé­ri­phé­ries.

L’Amé­rique est l’exemple avan­cé d’une po­la­ri­sa­tion des votes et des es­prits qu’on re­trouve par­tout. La chute du ni­veau de vie de la classe moyenne, d’une part, et d’autre part, fac­teur le plus im­por­tant, la re­mise en cause des modes de vie par l’im­mi­gra­tion et les dé­bats « iden­ti­taires » ont creu­sé un gouffre sé­pa­rant en deux les po­pu­la­tions.

Les uns plaident pour la re­con­nais­sance des droits des mi­no­ri­tés ra­ciales et sexuelles, pour la mixi­té, pour le cos­mo­po­li­tisme, les autres veulent exac­te­ment le contraire et ils se ré­fu­gient dans le na­tio­na­lisme. En Al­le­magne, lors des der­nières élec­tions ré­gio­nales, la con­so­li­da­tion de l’AfD est al­lée de pair avec la re­mon­tée des Verts. Ce sont les par­tis cen­tristes, ceux du com­pro­mis, qui perdent pied.

« Les Etats-Unis sont po­li­ti­que­ment, dé­mo­gra­phi­que­ment et géo­gra­phi­que­ment di­vi­sés comme ja­mais. »

Do­nald Trump a in­car­né le vi­rage à droite des ré­pu­bli­cains ti­raillés par le Tea Par­ty. La cam­pagne des « mid­terms » a mon­tré un vi­rage sy­mé­trique à gauche des dé­mo­crates, pous­sés et fi­nan­cés par des mou­ve­ments ac­ti­vistes nés après 2016. Pri­vé de l’élec­to­rat ou­vrier, le Par­ti dé­mo­crate est dé­sor­mais un amal­game d’ori­gines di­verses que soude la dé­tes­ta­tion de Trump. Un tiers de can­di­dats à la Chambre ont été por­tés par le mou­ve­ment Notre Ré­vo­lu­tion lan­cé par le « gau­chiste » Ber­nie San­ders.

Le pro­ces­sus de di­vi­sion s’ac­cé­lère au­tour du thème cen­tral de l’im­mi­gra­tion. Eric Kauff­mann, pro­fes­seur de sciences po­li­tiques à l’uni­ver­si­té de Londres, ex­plique sa dif­fu­sion en trois temps dans un texte pu­blié dé­but no­vembre (1). D’abord, une ré­ac­tion dif­fé­rente des in­di­vi­dus, l’im­mi­gra­tion est bien­ve­nue chez l’un, re­dou­tée par l’autre. Puis la pres­sion mo­rale dur­cit les po­si­tions : les pre­miers traitent les se­conds de ra­cistes, les se­conds re­jettent l’ac­cu­sa­tion en dé­non­çant l’igno­rance « po­li­ti­que­ment cor­recte » des « bo­bos ». En­fin, la pers­pec­tive d’un gou­ver­ne­ment arc-en-ciel unis­sant di­ver­si­té et éga­li­ta­risme est vue comme l’ave­nir pour les uns, mais comme l’en­fer pour les autres.

So­lu­tion ? Comme de tout temps dans l’his­toire, elle vien­drait du com­pro­mis. Que les li­bé­raux re­con­naissent la réa­li­té de l’in­sé­cu­ri­té cultu­relle de la ma­jo­ri­té blanche, qui sait qu’elle va de­ve­nir mi­no­ri­té en 2050 aux EtatsU­nis et en 2090 en Grande-Bre­tagne (comme, sans doute, en France). Que les na­tio­na­listes ad­mettent que leur cul­ture et leur mode de vie ne se­ront que mal dé­fen­dus par les murs de Do­nald Trump et, mieux, par l’en­sei­gne­ment et l’as­si­mi­la­tion de ses va­leurs.

Nous en sommes loin. Une par­tie des dé­mo­crates ar­rivent au Con­grès le pis­to­let à la cein­ture. Do­nald Trump n’est guère un homme de com­pro­mis, c’est le moins qu’on puisse écrire. Après s’être dit prêt à ré­pli­quer, si le Con­grès mul­ti­pliait les as­si­gna­tions, les en­quêtes sur le rôle de la Rus­sie, sur sa for­tune, sur ses im­pôts, il a ten­du la main à ses ad­ver­saires sur les su­jets de la san­té et des in­fra­struc­tures. Le dé­bat in­terne au Par­ti dé­mo­crate entre les ra­di­caux et les cen­tristes don­ne­ra la clef. Mais les Etats-Unis sont en pro­fon­deur dé­vo­rés par la hargne. La me­nace de vio­lence est gé­né­rale dans les pays oc­ci­den­taux.

Le vote amé­ri­cain fait ap­pa­raître un dur­cis­se­ment des deux camps plu­tôt que la vic­toire de l’un sur l’autre.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.