Le XXe siècle contre le XXIe

A l’ori­gine de la crise des « gi­lets jaunes », il y a le pas­sage d’un monde à un autre. Une trans­for­ma­tion iné­luc­table du ca­pi­ta­lisme qui an­goisse la classe moyenne et la pousse à se ré­vol­ter.

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - d’Eric Le Bou­cher Eric Le Bou­cher est édi­to­ria­liste aux « Echos ».

Le siècle qui s’est ou­vert va dé­jà à une telle vi­tesse que beau­coup, n’ayant rien vu ve­nir, se re­trouvent dé­pas­sés. Ils n’ont en­core rien vu. Ain­si de l’éco­lo­gie. L’hu­ma­ni­té n’a en­core qu’à peine bou­gé, mais elle va ac­cé­lé­rer dans les vingt ans qui viennent parce qu’il s’agit de la sur­vie du genre hu­main. La prise de conscience tarde mais elle va ve­nir, la trans­for­ma­tion se­ra ir­ré­sis­tible. La vague va mon­ter, elle va bru­ta­li­ser les modes de vie du XXe siècle, les ha­bi­tats, les trans­ports, la consom­ma­tion.

Le peu qui a été fait amène par exemple en France à re­haus­ser le coût du car­bone par une taxe de 7 eu­ros la tonne en 2010 à 45 eu­ros en 2018, et à 100 eu­ros en 2030. Il en coû­te­ra 500 eu­ros par per­sonne et par an, se­lon Jean Pi­sa­ni-Fer­ry (1). Et sans doute fau­dra-t-il en vé­ri­té al­ler plus haut plus vite. C’est in­dis­pen­sable, c’est ir­ré­mé­diable, ce se­ra fait. Nous ne voyons que le dé­but.

Ain­si du ca­pi­ta­lisme. Le XXe siècle a gon­flé et en­ri­chi une classe moyenne, per­met­tant à des mil­lions de mé­nages oc­ci­den­taux de connaître le confort d’une mai­son propre et chauf­fée, d’une ali­men­ta­tion saine et di­ver­si­fiée, des loi­sirs et des va­cances à l’autre bout du monde. Dans les an­nées 1960 et 1970, les sa­laires du top ma­na­ge­ment aug­men­taient moins vite que ceux du sa­la­rié de base. Les in­éga­li­tés di­mi­nuaient.

Le XXIe siècle est ca­rac­té­ri­sé par l’in­verse, par la dé­com­po­si­tion de la classe moyenne. Les em­plois « moyens » d’hier, qui bé­né­fi­ciaient d’une pro­mo­tion au­to­ma­tique par an­cien­ne­té, don­nant à tous l’as­su­rance d’une « car­rière » fût-elle mo­deste, sont en train de dis­pa­raître au pro­fit d’un bas où les mé­tiers sont ré­vo­cables, peu cou­verts par les sys­tèmes d’as­su­rance d’hier, mal payés mais exi­geants en dé­voue­ment, et d’un haut où il faut être créa­tif à tout âge tout en étant obéis­sant. Le re­ve­nu mé­dian stagne de­puis 1980 aux Etats-Unis, les in­éga­li­tés ex­plosent.

La cause en est le bas­cu­le­ment de l’in­dus­trie vers les ser­vices, où la pro­duc­ti­vi­té est plus faible, donc les sa­laires aus­si. L’écla­te­ment des usines et la mon­dia­li­sa­tion en ont été les mo­teurs, mais la tech­no­lo­gie plus en­core. Nous n’en sommes ici aus­si qu’au dé­but, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle de­vrait ren­for­cer l’évi­dage de la classe moyenne.

Per­sonne n’a trou­vé comment ar­rê­ter cette trans­for­ma­tion du ca­pi­ta­lisme, elle est comme l’éco­lo­gie, ir­ré­mé­diable. Du moins pour l’ins­tant. Il fau­dra pour y par­ve­nir ré­in­ven­ter une coor­di­na­tion mon­diale, ca­drer la fi­nance, trans­for­mer la pro­tec­tion so­ciale, comme ce fut fait au XIXe siècle lors de l’en­trée dans l’ère in­dus­trielle, mais ce­la pren­dra du temps, pré­vient Da­niel Co­hen (2).

Cette bru­tale trans­for­ma­tion des modes de vie qu’im­pose le XXIe siècle a fait émer­ger le po­pu­lisme. Ce­lui-ci a une se­conde cause, l’im­mi­gra­tion. Le mou­ve­ment des po­pu­la­tions par-des­sus les fron­tières pen­dant ce siècle est peut-être une trans­for­ma­tion moins ir­ré­mé­diable que les deux autres, elle est moins cer­taine. Mais le so­cial et le cultu­rel, le ni­veau de vie et le mode de vie, forment couple pour an­gois­ser la classe moyenne.

En Grande-Bre­tagne, l’an­xié­té a conduit au Brexit. Aux Etats-Unis, elle a por­té Do­nald Trump à la Mai­son-Blanche. En France, comme souvent dans l’His­toire, la ré­volte passe par la rue, et, in­no­va­tion psy­cha­na­ly­tique, par les ronds-points. Par­tout, le déses­poir de­vant ce que cha­cun de­vine comme un ave­nir ir­ré­mé­dia­ble­ment noir pousse les par­tis po­pu­listes qui font croire qu’on peut pré­ser­ver les modes du siècle pas­sé, que la so­lu­tion est d’y re­tour­ner.

Les gou­ver­ne­ments res­pon­sables pro­posent l’in­verse : la vi­tesse. La mise en mou­ve­ment pour ob­te­nir les avan­tages – cer­tains – d’un pays en avance. Mais ils sont très mal à l’aise parce qu’ils doivent avoir le pied sur l’ac­cé­lé­ra­teur et « en même temps » sur le frein pour ra­mas­ser ceux qui tombent dans les vi­rages.

Em­ma­nuel Ma­cron est un pi­lote ra­pide, il vou­lait rat­tra­per trente ans de re­tard fran­çais. Les « gi­lets jaunes » l’ont blo­qué.

Cette crise montre la vio­lence avec la­quelle le XXIe siècle broie le XXe. Les vic­times en « gi­lets jaunes », quoi qu’elles pensent ga­gner dans leur « vic­toire », n’ob­tien­dront ja­mais as­sez pour conser­ver leur vie comme avant. Les « gi­lets jaunes » n’ar­rê­te­ront pas l’His­toire, ils n’ar­rê­te­ront que la France. La crise peut être sa­lu­taire s’ils rompent avec l’im­mo­bi­lisme po­pu­liste et se mettent à s’en­ga­ger non plus pour ré­sis­ter, mais pour in­ven­ter avec leurs com­pa­gnons de lutte, avec leurs élus, avec l’Etat, les trans­ports, les ha­bi­tats, la consom­ma­tion du XXIe siècle.

Em­ma­nuel Ma­cron est un pi­lote ra­pide, il vou­lait rat­tra­per trente ans de re­tard fran­çais.

Les « gi­lets jaunes » n’ar­rê­te­ront pas l’His­toire. Ils n’ar­rê­te­ront que la France.

Pho­to Oli­vier Sain­thi­laire/Hay­tham-RÉA

Blo­cage par des « gi­lets jaunes » de la cir­cu­la­tion près de Pon­tault-Com­bault en Seine-et-Marne, le 17 no­vembre.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.