Quelle vio­lence est lé­gi­time ?

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - Par Ro­ger-Pol Droit Ro­ger-Pol Droit est phi­lo­sophe et écri­vain.

Non, la France n’est pas à feu et à sang. Du moins pas en­core. Mais la vio­lence monte à Pa­ris et ailleurs, de se­maine en se­maine. Et nul ne sait où ni quand ces­se­ra l’es­ca­lade. Après les af­fron­te­ments et sac­cages du 1er dé­cembre, les pro­chaines ma­ni­fes­ta­tions risquent de dé­gé­né­rer à leur tour. L’ar­ri­vée au­près des « gi­lets jaunes » de ly­céens, d’étu­diants et d’agri­cul­teurs ac­croît la pos­si­bi­li­té d’ac­tions in­con­trô­lables. Ma­ni­fes­tants à bout de nerfs ou in­fil­trés par des ex­tré­mistes ou alors dou­blés par des pillards, le ré­sul­tat est le même. Les forces de l’ordre, pour pré­ser­ver ou ré­ta­blir l’ordre pu­blic, vont voir mon­ter d’un cran, si­non de plu­sieurs, le ni­veau de leurs consignes d’ac­tion. Ces évé­ne­ments en­dom­magent des corps. Plu­sieurs cen­taines de bles­sés, cer­tains gra­ve­ment tou­chés. On lais­se­ra donc de cô­té d’autres formes de vio­lence – ver­bale, sym­bo­lique, so­ciale… – pour s’in­té­res­ser uni­que­ment à celles qui s’exercent phy­si­que­ment, sur des per­sonnes (coups et bles­sures) et sur des biens (dom­mages et des­truc­tions). A l’ar­rière-plan de tous les dé­bats du mo­ment se tient cette ques­tion clas­sique de phi­lo­so­phie po­li­tique : quelle vio­lence est lé­gi­time ?

La force et la loi

Deux ré­ponses, in­con­ci­liables, se font face. D’un cô­té, celle de tous les théo­ri­ciens de l’au­to­ri­té de l’Etat, de Tho­mas Hobbes à Max We­ber, en pas­sant par Mon­tes­quieu et bien d’autres. Se­lon eux, l’usage de la force n’est et ne peut être lé­gi­ti­mé que par la loi. Max We­ber parle ain­si du « mo­no­pole de la vio­lence lé­gi­time » dé­te­nu par l’Etat. Seule la lé­ga­li­té au­to­rise l’usage de la force, dans un cadre strict. La loi seule jus­ti­fie cet usage, parce que, en prin­cipe, chaque ci­toyen a re­non­cé à se faire jus­tice lui-même. En contre­par­tie, sa per­sonne et ses biens sont pro­té­gés par l’au­to­ri­té pu­blique. Dans ce sché­ma idéal, lé­ga­li­té et lé­gi­ti­mi­té sont sy­no­nymes. Toute vio­lence exer­cée hors la loi est par consé­quent illé­gi­time. Mais le monde réel ne vit pas en­tiè­re­ment dans la lé­ga­li­té et la trans­pa­rence des prin­cipes. Il se meut dans les rap­ports de force, les conflits, les ten­sions, voire les ré­vo­lu­tions. A la lé­gi­ti­mi­té de la vio­lence d’Etat s’op­pose, de­puis des gé­né­ra­tions, une autre lé­gi­ti­mi­té, que re­ven­dique la vio­lence ré­vo­lu­tion­naire. Ses modes d’ac­tion sont illé­gaux, ce­la ne fait pas l’ombre d’un doute. Mal­gré tout, aux yeux de ses apo­lo­gistes, cette vio­lence se trou­ve­ra lé­gi­ti­mée par le dé­sir de jus­tice, la lo­gique de l’his­toire, la construc­tion d’un autre monde. De Grac­chus Ba­beuf à cer­tains de nos contem­po­rains, en pas­sant par Marx-En­gels-Lé­nine ou par Georges So­rel, cette vio­lence est un moyen de chan­ge­ment. Sa fin est un monde meilleur. Ce qui lé­gi­time alors les vio­lences, plus en­core que souf­france et ré­volte, c’est le pro­jet de cas­ser une so­cié­té, qu’on juge mal faite, pour en bâ­tir une autre, qu’on veut par­faite. En vain, jus­qu’à pré­sent. En ré­pé­tant tri­via­le­ment qu’« on ne fait pas d’ome­lette sans cas­ser des oeufs », on ac­quiesce par avance aux dom­mages col­la­té­raux et même aux pires dé­sastres. Pour rien, une fois en­core. Car le propre des ré­vo­lu­tions est qu’on ne voit ja­mais l’ome­lette tant an­non­cée… Pas plus qu’on ne voit chan­ter les len­de­mains.

Le mou­ve­ment des « gi­lets jaunes » est mul­ti­forme.

Une part de ses contes­ta­tions de­meure bon en­fant et dé­mo­cra­tique, une part de ses ac­tions flirte avec la ré­vo­lu­tion, une frange est dans la des­truc­tion pure.

En re­vanche, de la Ter­reur à la Ré­vo­lu­tion cultu­relle, en pas­sant par le Gou­lag et Cu­ba (entre autres…), on constate sans peine tout ce qui fut dé­truit et tous ceux qui furent tués. Mal­gré tout, pour les te­nants des ré­vo­lu­tions, ce n’est que par­tie re­mise. Le jeu est à re­jouer, le pou­voir de­meure au bout du fu­sil. La vio­lence reste donc, de ce point de vue, moyen lé­gi­time. Une troi­sième ca­té­go­rie, plus étrange, s’est im­po­sée ré­cem­ment à cô­té de ces fi­gures clas­siques. La vio­lence pour la vio­lence. Comme fin en soi, et non plus comme moyen pour quelque but que ce soit. Sac­ca­ger pour sac­ca­ger, dé­truire pour dé­truire, voi­là le cre­do du nou­veau ni­hi­lisme. Il met en oeuvre une vio­lence ab­sur­de­ment au­to­suf­fi­sante, au­to­lé­gi­ti­mée, qui ne dé­bouche sur rien, et ne sert qu’à sa­tis­faire la pul­sion de mort.

Le mou­ve­ment mul­ti­forme des « gi­lets jaunes » est ti­raillé entre ces trois formes de lé­gi­ti­ma­tion de la vio­lence. Elles le tra­vaillent à des de­grés di­vers. Une part de ses contes­ta­tions de­meure « bon en­fant » et dé­mo­cra­tique. Une part de ses ac­tions flirte avec la ré­vo­lu­tion. Une frange est dans la des­truc­tion pure. La suite dé­pen­dra du do­sage. Or l’équi­libre semble in­stable et des bas­cu­le­ments sont pos­sibles. Du cô­té de la dé­mo­cra­tie ou de la guerre ci­vile.

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