Comment les centres com­mer­ciaux ont vi­dé les centres-villes

Franck Gin­trand dé­crypte le phé­no­mène de dé­vi­ta­li­sa­tion des centres-villes, as­phyxiés par l’im­plan­ta­tion de sites com­mer­ciaux en pé­ri­phé­rie.

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - Par Kévin Ba­deau @ke­vin­ba­deau

Quel est le point com­mun entre Orel­san et Franck Gin­trand ? A prio­ri au­cun. Le pre­mier est rap­peur et le se­cond exerce comme conseil au­près des col­lec­ti­vi­tés lo­cales. Mais ils portent tous deux un re­gard dé­so­lé sur la dé­vi­ta­li­sa­tion des cen­tres­villes. Dans son al­bum « La fête est fi­nie » (2017), le rap­peur dé­die un titre à « sa ville », Caen, et fre­donne : « Dans ma ville, on traîne entre le bé­ton, les plaines/Dans les rues pa­vées du centre où tous les ma­ga­sins ferment. » Franck Gin­trand, de son cô­té, vient de pu­blier un es­sai sur ce thème, « Le jour où les zones com­mer­ciales au­ront dé­vo­ré nos villes ». Si le titre an­nonce un fu­tur peu re­lui­sant, les 224 pages dé­crivent un pré­sent dé­jà alar­mant : les centres des villes moyennes se vident de leurs pe­tits com­merces.

Li­bé­ra­li­sa­tion à ou­trance

Comment notre pays en est-il ar­ri­vé là ? La loi de mo­der­ni­sa­tion de l’éco­no­mie (2008), vo­tée sous Ni­co­las Sar­ko­zy, est la pre­mière res­pon­sable, ex­plique Franck Gin­trand. Pour re­lan­cer la crois­sance éco­no­mique par la consom­ma­tion, la nou­velle lé­gis­la­tion fa­ci­lite les ou­ver­tures et les ex­ten­sions des sur­faces com­mer­ciales. Ré­sul­tat, entre 2008 et 2018, le nombre d’hy­per­mar­chés a bon­di d’un tiers (de 1.500 à 2.000) quand ce­lui des su­per­mar­chés a dou­blé (de 5.000 à 10.000).

Pro­blème, ces nou­veaux Au­chan, Car­re­four, E. Le­clerc, Ma­ga­sins U, Co­ra, In­ter­mar­ché et autres sont très souvent ados­sés à des sites com­mer­ciaux si­tués en pé­ri­phé­rie des villes (83 % des cas), où le prix du mètre car­ré est im­bat­table. Les consé­quences sont ter­ribles pour les coeurs de ville et les com­mer­çants in­dé­pen­dants, qui n’ar­rivent plus à faire ve­nir les consom­ma­teurs. D’après une étude me­née en 2017 par la Fé­dé­ra­tion du com­merce spé­cia­li­sé Pro­cos, « 62 % des centres-villes ob­ser­vés ont un taux de va­cance com­mer­ciale su­pé­rieur à 10 %, li­mite sym­bo­lique consi­dé­rée comme cri­tique ». Seu­le­ment un centre-ville sur dix se trou­vait dans pa­reille si­tua­tion en 2001.

Faut-il, pour au­tant, je­ter la pierre aux élus lo­caux ? Dif­fi­cile de re­non­cer à plu­sieurs mil­liers d’eu­ros de re­ve­nus fis­caux. Et les fon­cières qui construisent des centres com­mer­ciaux pro­mettent monts et mer­veilles pour convaincre les po­li­tiques les plus hé­si­tants. Tech­nique clas­sique, et qui porte souvent ses fruits, elles s’en­gagent sur la créa­tion d’em­plois. « Le pro­jet Eu­ro­pa­ci­ty d’Au­chan [si­tué en pé­ri­phé­rie de Go­nesse, NDLR] a fait très fort en évo­quant 17.500 em­plois – dont 11.500 pé­rennes, ra­conte Franck Gin­trand. Alors que le chô­mage des moins de 25 ans y avoi­sine les 35 %, on com­prend que le maire de la ville soit bien dé­ci­dé à sou­te­nir coûte que coûte le pro­jet mal­gré les at­taques dont il fait l’ob­jet. »

Autre pro­messe, celle d’un site com­mer­cial res­pec­tueux de l’en­vi­ron­ne­ment avec l’ins­tal­la­tion de mil­liers de pan­neaux so­laires, la ré­cu­pé­ra­tion des eaux de pluie ou en­core le re­cy­clage des dé­chets or­ga­niques. Une dé­marche très ten­dance de­puis la COP21. Mais quid des mil­liers d’hec­tares de terres agri­coles ar­ti­fi­cia­li­sées ? « C’est en ur­ba­ni­sant la cam­pagne et en fai­sant sor­tir le com­merce des villes que le shop­ping se­ra plei­ne­ment éco­lo­gique », iro­nise l’au­teur, bien conscient de la ruse mar­ke­ting.

Amé­ri­ca­ni­sa­tion

Au-de­là des ques­tions d’em­ploi et d’éco­lo­gie, le dé­pla­ce­ment de l’ac­ti­vi­té com­mer­ciale du centre vers la pé­ri­phé­rie « trans­forme plus ra­di­ca­le­ment la France que ne l’au­ra fait l’exode ru­ral d’après-guerre », dé­plore l’au­teur, qui y voit un pa­ral­lèle avec les Etats-Unis. Car l’idée d’hé­ber­ger plu­sieurs bou­tiques dans un même es­pace vient d’outre-At­lan­tique, où « les “malls” [centres com­mer­ciaux, NDLR] rem­plissent la fonc­tion de centre-ville qui, à quelques ex­cep­tions près (New York, Chi­ca­go, San Fran­cis­co), n’existe pas dans ce pays ur­ba­ni­sé tar­di­ve­ment ». L’amé­ri­ca­ni­sa­tion de l’Hexa­gone est peut-être le prix à payer pour per­mettre aux Fran­çais les plus mo­destes de faire leurs courses sans avoir à trop dé­pen­ser dans les com­merces de bouche de centre-ville. Le tout en bé­né­fi­ciant de places de par­king abon­dantes et gra­tuites, et en ayant ac­cès à une ga­le­rie mar­chande ap­pré­ciée pour la va­rié­té de ses en­seignes : H&M pour l’ha­bille­ment, De­cath­lon pour les équi­pe­ments spor­tifs, Mi­cro­ma­nia pour les jeux vi­déo, Mai­sons du Monde pour la dé­co, FNAC pour la culture…

Une chose est sûre, le prin­cipe sé­duit, puisque 65 % des achats s’ef­fec­tuent dé­sor­mais en pé­ri­phé­rie. Quitte à en faire par­fois de nou­veaux lieux de vie. « C’est dans les “malls” que les Amé­ri­cains sortent pour la pre­mière fois sans leurs pa­rents, se donnent ren­dez-vous entre amis, fêtent leurs an­ni­ver­saires, passent par­fois des jour­nées en­tières », ra­conte Franck Gin­trand. Là aus­si, cette ha­bi­tude gagne peu à peu la France – c’est d’ailleurs dans les centres com­mer­ciaux que le jeune Orel­san « ai­mait tel­le­ment [se] ba­la­der/même quand [il] n’avait que dalle à ache­ter ». ■

Pho­to P.Gleizes/RÉA

Ces nou­veaux Au­chan, Car­re­four, E. Le­clerc, Ma­ga­sins U, Co­ra, In­ter­mar­ché et autres sont très souvent ados­sés à des sites com­mer­ciaux si­tués en pé­ri­phé­rie des villes, où le prix du mètre car­ré est im­bat­table.

ES­SAI par Franck Gin­trand, Thier­ry Souc­car édi­tions, 224 pages,12,90 eu­ros. Le jour où les zones com­mer­ciales au­ront dé­vo­ré nos villes

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.