Cli­mat : les Pays-Bas en alerte maxi­mum

Mon­tée des eaux ma­ri­times, mul­ti­pli­ca­tion des pré­ci­pi­ta­tions in­té­rieures, inon­da­tions à ré­pé­ti­tion en pers­pec­tive… Le ra­dou­cis­se­ment de la pla­nète se pré­sente comme une apo­ca­lypse pour les Pays-Bas, dont les deux tiers de la ri­chesse na­tio­nale sont si­tués

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - Di­dier Burg — Cor­res­pon­dant à Am­ster­dam

Dieu a peut-être créé le monde, mais ce sont les Néer­lan­dais qui ont créé les Pays-Bas. » L’échine cour­bée de l’ou­vrier ba­tave s’ap­prê­tant à sou­le­ver un bloc de pierre est là pour té­moi­gner. Eri­gée sur la grande digue du Nord dé­nom­mée « Af­sluit­dijk », la sta­tue sym­bo­lise la lutte du Néer­lan­dais qui, de­puis des siècles, construit digues et bar­rages pour se pro­té­ger de la mer et des eaux. « A l’ori­gine, le pays n’était qu’un im­mense ma­rais for­mé par le del­ta d’une mul­ti­tude de ri­vières », rap­pelle Klaas van Eg­mond, pro­fes­seur de sciences géo­lo­giques à l’uni­ver­si­té d’Utrecht.

De­vant les ca­prices du cli­mat, l’in­cons­cient col­lec­tif des Néer­lan­dais a plus que ja­mais en mé­moire les grandes ca­tas­trophes ayant ja­lon­né l’his­toire du pays. La der­nière en date, cette inon­da­tion sou­daine en 1953 qui, en quelques heures, a tué plus de 2.000 per­sonnes et fait 70.000 si­nis­trés. De­puis, le royaume est pro­té­gé de la mer par un ré­seau d’écluses, de bar­rages et d’ou­vrages hy­drau­liques : le « pro­gramme Del­ta ». Der­rière ce nom, il y a aus­si un or­ga­nisme qui se charge de pla­ni­fier les amé­na­ge­ments du ter­ri­toire en vue des chan­ge­ments cli­ma­tiques. « Il y va de la sur­vie du pays », lance Wim Kuij­ken, com­mis­saire au­près du pro­gramme Del­ta. Les dan­gers pour le royaume ne se li­mitent pas à la mer. Outre les 800 ki­lo­mètres de fa­çade ma­ri­time, les trois voies na­vi­gables les plus fré­quen­tées d’Eu­rope, le Rhin, l’Es­caut et la Meuse, qui tra­versent le pays, s’avèrent une autre me­nace per­ma­nente. Mon­tée des eaux ma­ri­times, mul­ti­pli­ca­tion des pré­ci­pi­ta­tions in­té­rieures, inon­da­tions à ré­pé­ti­tion en pers­pec­tive, avec plus d’un quart de leur ter­ri­toire en des­sous du ni­veau de la mer, le ra­dou­cis­se­ment de la pla­nète risque de ra­va­ger les Pays-Bas comme au­cun autre pays en Eu­rope.

« Les dom­mages et les désa­gré­ments ne pour­ront être évi­tés à 100 %, mais une grande par­tie d’entre eux dé­pend de la ré­duc­tion des émis­sions de CO2 qui se­ra réa­li­sée au plan mon­dial », tem­po­rise tou­te­fois Wim Kuij­ken. Les en­jeux sont de taille pour l’éco­no- mie du royaume : les deux tiers de la ri­chesse na­tio­nale sont si­tués en ter­ri­toire inon­dable, soit 1.800 mil­liards d’eu­ros à la mer­ci des eaux. En outre, un pa­tri­moine im­mo­bi­lier d’une va­leur de quelque 711 mil­liards d’eu­ros est bâ­ti sous le ni­veau de la mer. Sans comp­ter les 9 mil­lions de Néer­lan­dais ré­si­dant dans ces zones à risque.

Sur la base de don­nées confir­mant le risque d’une fonte plus ra­pide que pré­vu de la ca­lotte gla­ciaire de l’An­tarc­tique, une étude de cher­cheurs de l’uni­ver­si­té d’Utrecht a conclu que le ni­veau des mers pour­rait mon­ter de 1,50 mètre d’ici à la fin du siècle, voir 1,80 mètre se­lon le pire scé­na­rio. « La ques­tion est au­jourd’hui de sa­voir de com­bien de temps nous dis­po­sons pour nous pré­pa­rer, s’in­ter­roge la scien­ti­fique Mar­jo­li­jn Haas­noot, char­gée d’étu­dier l’im­pact du ré­chauf­fe­ment à l’ins­ti­tut Del­tares. S’il dé­passe les 2 de­grés pré­vus dans l’Ac­cord de Pa­ris, le ni­veau des eaux ma­ri­times a toutes les chances de s’éle­ver deux fois plus vite », con­clut-elle. La hau­teur de la mon­tée des eaux est aus­si ap­pe­lée à se dé­cu­pler en cas de dé­ra­page de l’Ac­cord de Pa­ris. La mer du Nord pour­rait ain­si mon­ter de 3 mètres d’ici à 2100.

Ren­for­cer la pro­tec­tion des côtes

Si elle se confirme, l’ac­cé­lé­ra­tion de la fonte de l’An­tarc­tique au­ra dé­jà un im­pact aux Pays-Bas à l’ho­ri­zon de 2050. « Le ren­for­ce­ment pré­ven­tif des côtes néer­lan­daises de­man­de­ra alors 20 fois plus de sable que les 12 mil­lions de mètres cubes pré­vus ac­tuel­le­ment. Les bar­rages an­ti-tem­pêtes de­vront être rem­pla­cés plus tôt que pré­vu et des dis­po­si­tifs de pom­page de l’eau plus puis­sants se­ront né­ces­saires », pré­voit le com­mis­saire du pro­gramme Del­ta. « Jus­qu’à pré­sent, le ni­veau de pro­tec­tion de nos côtes a été cal­cu­lé à par­tir de la puis­sance de tem­pêtes avec une pro­ba­bi­li­té de sur­ve­nance d’une fois tous les dix mille ans. Mais le risque d’une fonte plus ra­pide que pré­vu de la ca­lotte gla­ciaire de l’An­tarc­tique change la donne, s’in­quiète la scien­ti­fique néer­lan­daise Renske de Win­ter, de l’uni­ver­si­té d’Utrecht. La po­li­tique d’amé­na­ge­ment et de pro­tec­tion des côtes néer­lan­daises doit être re­vue de ma­nière cri­tique », pour­suit-elle à l’adresse des res­pon­sables du pays. « Comme nos an­cêtres l’ont fait il y a mille ans, il va fal­loir construire une “deuxième” côte en amé­na­geant des bancs de sable en avan­cée de la mer », es­time, de son cô­té, le pro­fes­seur Klaas van Eg­mond. OEu­vrant sans re­lâche à l’amé­na­ge­ment de leur ter­ri­toire face aux risques cli­ma­tiques, les Pays-Bas avaient pour­tant ache­vé en no­vembre 2016 un chan­tier de huit an­nées de tra­vaux pour mieux se pro­té­ger d’une in­va­sion de la mer. Les côtes néer­lan­daises avaient été ren­for­cées en 7 en­droits et 89 points de frac­ture pos­sible de digues avaient été sé­cu­ri­sés.

Pour au­tant, les Pays-Bas sont confron­tés à des tra­vaux de Si­syphe, comme en té­moigne le lan­ce­ment en avril der­nier d’un nou­veau chan­tier pha­rao­nique : le ren­for­ce­ment de la plus grande digue du royaume, l’Af­sluit­dijk. « Des sites his­to­riques comme la ville de En­khui­zen risquent d’être mis en pé­ril en cas de mon­tée des eaux », pré­vient le pro­fes­seur van Eg­mond. Longue de 32 ki­lo­mètres, l’Af­sluit­dijk, si­tuée au nord d’Am­ster­dam, est un ou­vrage da­tant de 1932 qui isole un lac d’eau des­sa­lée, l’IJs­sel­meer, des as­sauts de la mer du Nord. Les tra­vaux de ré­no­va­tion, d’un coût d’un de­mi-mil­liard d’eu­ros, se pro­lon­ge­ront jus­qu’en 2022. L’ob­jec­tif est d’as­su­rer la so­li­di­té de l’ou­vrage jus­qu’en 2050. Quelque 75.000 tonnes de pierres en bé­ton vont se su­per­po­ser au re­vê­te­ment ac­tuel de la digue, qui res­te­ra en place. La pro­duc­tion de ces blocs de bé­ton va don­ner lieu à la mise en place d’une usine spé­ci­fique. Huit mille per­sonnes se­ront af­fec­tées à ce chan­tier.

Au glo­bal, face aux ca­la­mi­tés en pers­pec­tive, une en­ve­loppe de 1,2 mil­liard d’eu­ros est consa­crée chaque an­née pour as­su­rer la sé­cu­ri­té des digues dans le cadre du plan Del­ta. Mais il ne fau­dra pas en res­ter là. « Outre un ex­cès de pré­ci­pi­ta­tions sus­cep­tible de faire sor­tir les ri­vières de leur lit, les fleuves vont avoir plus de dif­fi­cul­té à se dé­ver­ser dans la mer avec la mon­tée pré­vue de celle-ci », pré­voit Bas Jonk­man, pro­fes­seur en in­gé­nie­rie hy­drau­lique de l’uni­ver­si­té tech­nique TU Delft et membre de l’as­so­cia­tion royale des in­gé­nieurs Ki­vi. Le royaume a donc dé­jà pré­vu d’amé­na­ger des bas­sins de dé­ver­se­ment et de dé­blo­quer une en­ve­loppe de 375 mil­lions d’eu­ros pour prendre les me­sures né­ces­saires, qui fe­ront l’ob­jet de tests l’an pro­chain.

Par ailleurs, l’iro­nie du sort veut que le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique ait mis un coup d’ar­rêt à la construc­tion de nou­veaux pol­ders, ces zones as­sé­chées de­ve­nues ha­bi­tables que les Ba­taves ont com­men­cé à amé­na­ger à la fin du Moyen Age. Au contraire, les Néer­lan­dais pré­voient dé­sor­mais de conser­ver de grandes ré­serves d’eau douce afin de pa­rer aux éven­tuelles pé­nu­ries. « Des tem­pé­ra­tures plus éle­vées en été, comme on en a connu cette an­née, vont se tra­duire par des vagues de cha­leur ca­ni­cu­laire qui vont pro­vo­quer une éva­po­ra­tion de l’hu­mi­di­té et une de­mande ac­crue en eau douce, alors qu’une mon­tée des eaux ma­ri­times va ac­croître le sa­lage des ri­vières et des nappes phréa­tiques », an­ti­cipe Wim Kuij­ken. Le pa­ra­doxe existe bel et bien : les PaysBas risquent de man­quer d’eau douce. Dans cette pers­pec­tive, le gou­ver­ne­ment a dé­jà bud­gé­ti­sé un mon­tant an­nuel de 150 mil­lions d’eu­ros à par­tir de 2022 pour trou­ver les moyens de pa­rer à une pé­nu­rie.

Af­fais­se­ment des sols

Mais ce n’est pas tout. « Outre une mon­tée des eaux ma­ri­times qui va de­man­der un re­haus­se­ment des digues, les Pays-Bas sont confron­tés à un phé­no­mène d’af­fais­se­ment de leur ter­ri­toire », s’in­quiète Fai­za Ou­lah­sen, di­rec­trice de cam­pagne au­près de Green­peace Ne­der­land. « On ob­serve ac­tuel­le­ment une hausse de 2 mil­li­mètres par an de la mer sur nos côtes et un af­fais­se­ment des sols de 1 mil­li­mètre par an dans cer­taines ré­gions, confirme Wim Kuij­ken. Outre l’as­sè­che­ment ar­ti­fi­ciel des nappes phréa­tiques, l’ex­trac­tion de gaz et de sel, qui fi­gure par­mi les prin­ci­paux res­pon­sables de cette si­tua­tion, se­ra for­te­ment ré­duite dans les an­nées à ve­nir », rap­pelle-t-il. « Cette si­tua­tion a de quoi in­quié­ter à Am­ster­dam, car les pi­lo­tis sur les­quels re­posent les mai­sons risquent de moi­sir au contact de l’eau, craint Bas Jonk­man. Trou­ver une so­lu­tion à ce pro­blème ap­pa­raît dif­fi­cile et dans tous les cas fort coû­teux. »

Une ur­gence à re­la­ti­vi­ser

Si la ges­tion de l’eau mo­bi­lise les pou­voirs pu­blics aux Pays-Bas, le laxisme du gou­ver­ne­ment sur les sources du ré­chauf­fe­ment est pa­tent. Condam­né ré­cem­ment par la jus­tice en ap­pel dans le cadre d’une « class ac­tion » en­ga­gée par l’ONG Ur­gen­da, La Haye va de­voir ré­duire de 25 % ses émis­sions de CO2 d’ici à 2020, contre l’ob­jec­tif de 17 % fixé jusque-là par le gou­ver­ne­ment. « Compte te­nu des grands dan­gers qui risquent de se pro­duire, des me­sures plus am­bi­tieuses doivent être prises à court terme afin de pro­té­ger la vie des ci­toyens néer­lan­dais », ont jus­ti­fié les ma­gis­trats. « Mal­gré l’ur­gence ab­so­lue, comme le laisse en­tendre le der­nier rap­port du GIEC, et l’im­pli­ca­tion des ci­toyens dans cette lutte, l’Etat ne fait as­sez pour ré­duire les émis­sions de gaz à ef­fet de serre », dé­plore Mi­chel Schuur­man, di­rec­teur de la MVO, un ré­seau d’en­tre­prises ver­sées dans le dé­ve­lop­pe­ment du­rable. Pour Green­peace, l’Etat néer­lan­dais va de­voir prendre le tau­reau par les cornes pour ré­duire les émis­sions de CO2, pre­mière cause avé­rée des chan­ge­ments cli­ma­tiques. « En ma­tière d’éner­gie du­rable, les PaysBas sont en queue de pe­lo­ton en Eu­rope. Seuls le Luxem­bourg et Malte font en­core moins bien, alors que l’Al­le­magne et le Da­ne­mark montrent l’exemple », s’in­digne Fai­za Ou­lah­sen, mi­li­tante à l’ONG.

Mal­gré tout, l’ur­gence est à re­la­ti­vi­ser. « Non seu­le­ment nous avons du temps de­vant nous pour re­haus­ser les digues, mais nous dis­po­sons des tech­niques pour le faire », tem­père Klaas van Eg­mond. Mais pour Green­peace, ce­la ne suf­fi­ra pas. « Pour frei­ner les chan­ge­ments cli­ma­tiques et la mon­tée des eaux ma­ri­times, il va fal­loir pro­duire plus du­rable, uti­li­ser des éner­gies re­nou­ve­lables, chan­ger nos ha­bi­tudes ali­men­taires et notre fa­çon de nous dé­pla­cer. C’est à ce prix que nous gar­de­rons les pieds au sec aux Pays-Bas. » ■

Le gou­ver­ne­ment a dé­jà bud­gé­ti­sé 150 mil­lions d’eu­ros an­nuels à par­tir de 2022 pour trou­ver les moyens de pa­rer à une pé­nu­rie d’eau douce.

Pho­to Truus van gog/HH-RÉA

Si elle se confirme, l’ac­cé­lé­ra­tion de la fonte de l’An­tarc­tique au­ra dé­jà un im­pact aux Pays-Bas à l’ho­ri­zon de 2050.

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