Un tru­blion nom­mé Kant

Les ha­bi­tants de Ka­li­nin­grad sou­hai­taient que l’aé­ro­port porte le nom du phi­lo­sophe al­le­mand.

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - Ben­ja­min Qué­nelle —Cor­res­pon­dant à Mos­cou

Em­ma­nuel Kant s’en re­tourne sans doute dans sa tombe. A l’ombre de la ca­thé­drale de Ka­li­nin­grad, l’en­clave russe si­tuée au mi­lieu de l’Union eu­ro­péenne, sa plaque fu­né­raire a été souillée par des jets de pein­ture. Un mo­nu­ment en mé­moire du phi­lo­sophe et une pan­carte in­di­quant sa mai­son ont été pa­reille­ment van­da­li­sés.

De­puis près de trois siècles, Kant sem­blait pour­tant faire consen­sus dans Kö­nig­sberg-la­prus­sienne de­ve­nue Ka­li­nin­grad-la-so­vié­tique. Le phi­lo­sophe était né en 1724 et avait pas­sé l’es­sen­tiel de sa vie dans cette ville, al­le­mande jus­qu’en 1945 puis so­vié­tique et russe. Une ci­té au cu­rieux des­tin. Sur les bords de la mer Bal­tique, à mi-dis­tance entre Mos­cou et Bruxelles, s’ob­servent à quelques mètres l’une de l’autre Mai­son des So­viets et ca­thé­drale go­thique. D’un cô­té, la gran­deur des pro­jets ar­chi­tec­tu­raux de l’ex-URSS. De l’autre, la ma­jes­té des ves­tiges de l’his­toire al­le­mande où, jusque-là tran­quille­ment, re­po­saient corps et pen­sées de Kant.

Mais une sur­pre­nante en­quête en ligne vient de se­mer la zi­za­nie. Mos­cou s’est mis en tête de son­der la po­pu­la­tion de plu­sieurs grandes villes pour re­bap­ti­ser leur aé­ro­port res­pec­tif. La ca­pi­tale a vo­té en fa­veur du grand poète Pou­ch­kine, dont le nom, ché­ri par des gé­né­ra­tions de Russes, or­ne­ra donc les ter­mi­naux de Che­re­me­tie­vo. A Ka­li­nin­grad, nom­mée après la conquête so­vié­tique, en mé­moire à Mi­khaïl Ka­li­nine, ré­vo­lu­tion­naire proche de Lé­nine et ap­pré­cié de Sta­line, Kant est long­temps ar­ri­vé en tête du son­dage. Un vote po­pu­laire mal vu, tou­te­fois, par les au­to­ri­tés, sou­cieuses de pro­lon­ger la vague na­tio­na­liste qui, de Ka­li­nin­grad à Vla­di­vos­tok, a sai­si le pays de­puis 2014 et l’an­nexion de la Cri­mée.

« Tra­hi sa pa­trie »

« L’au­teur de "Cri­tique de la rai­son pure" ne peut pas être un grand sym­bole d’une ré­gion russe », a ain­si pro­tes­té An­dreï Ko­les­nik, dé­pu­té lo­cal in­quiet de voir son aé­ro­port ain­si ger­ma­ni­sé, un choix « non pa­trio­tique ». Sans rai­son évi­dente, il a trai­té Kant de « rus­so­phobe ». Le vice-ami­ral Igor Mou­kha­met­chine, chef d’état-ma­jor de la flotte russe ba­sée à Ka­li­nin­grad, a pa­reille­ment ac­cu­sé Kant d’avoir « tra­hi sa pa­trie » mais sur­tout d’être al­le­mand. Des ar­gu­ments de poids dans le port de la Bal­tique où, entre Po­logne et Li­tua­nie, deux Etats membres de l’Otan, le Krem­lin a ré­gu­liè­re­ment mis en scène ses dia­tribes mi­li­taires et ses mis­siles nu­cléaires.

Du coup, Kant a chu­té en ligne. Et le son­dage a été rem­por­té par… l’im­pé­ra­trice Eli­sa­beth Ire. En 1758, son ar­mée avait briè­ve­ment pris la ville. Dans l’ano­ny­mat de l’uni­ver­si­té lo­cale, en­sei­gnait alors un cer­tain Em­ma­nuel Kant. ■

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