Ca­fouillage gou­ver­ne­men­tal sur la ré­forme des re­traites

● Les pro­pos de Jean-Paul De­le­voye sur l’im­pos­si­bi­li­té d’ap­pli­quer la « clause du grand-père » dans le cadre de la ré­forme ont été dé­men­tis par l’exé­cu­tif. ● La ma­jo­ri­té et les par­te­naires so­ciaux s’in­quiètent des hé­si­ta­tions stra­té­giques du gou­ver­ne­ment

Les Echos - - LA UNE - Sol­veig Go­de­luck, @Sol­wii avec Grégoire Pous­sielgue @Pous­sielgue

Est-il en­vi­sa­geable de n’ap­pli­quer la ré­forme des re­traites qu’aux nou­veaux en­trants sur le mar­ché du tra­vail ? Pour le haut­com­mis­saire aux Re­traites, JeanPaul De­le­voye, ce­la re­vien­drait à ne plus ré­for­mer. Une prise de po­si­tion per­son­nelle qui a vite été re­ca­drée par l’exé­cu­tif, très pré­oc­cu­pé par la pers­pec­tive du conflit so­cial de dé­cembre, et dis­po­sé à of­frir à cer­taines pro­fes­sions des tran­si­tions très longues. Le cli­mat so­cial se tend, et l’opi­nion elle-même se crispe : se­lon un son­dage ex­clu­sif Elabe, 47 % des Fran­çais sont dé­sor­mais op­po­sés à la ré­forme des re­traites, soit 4 points de plus en un mois.

Qu’il est long, ce fil sus­pen­du au­des­sus du vide… Comme un fu­nam­bule, la ré­forme des re­traites avance à pas glis­sés vers l’ob­jec­tif d’un ré­gime uni­ver­sel par points, cen­sé se ma­té­ria­li­ser dans un pro­jet de loi mi-2020. Mais la perche que l’équi­li­briste tient à l’ho­ri­zon­tale de­puis bien­tôt deux ans ne cesse de va­ciller, un coup à droite, un coup à gauche, au risque de le pré­ci­pi­ter par terre.

Der­nière em­bar­dée en date, l’in­ter­view don­née par Jean-Paul De­le­voye jeu­di au « Pa­ri­sien ». Le haut-com­mis­saire aux Re­traites, membre du gou­ver­ne­ment, y juge « im­pos­sible » de n’ap­pli­quer la ré­forme qu’aux nou­veaux en­trants. Cette op­tion, qui est of­fi­ciel­le­ment en dis­cus­sion avec les par­te­naires so­ciaux, sous l’ap­pel­la­tion « clause du grand-père », au­rait pour con­sé­quence de re­tar­der d’une bonne qua­ran­taine d’an­nées le ver­se­ment des pre­mières pen­sions « uni­ver­selles ». Cer­tains, au gou­ver­ne­ment, s’en ac­com­mo­de­raient. « Le Pre­mier mi­nistre est à l’écoute des rythmes propres à chaque pro­fes­sion. Pour res­pec­ter les gens, il faut te­nir compte des droits ac­quis, des droits es­pé­rés », rap­pelle-t-on à Ma­ti­gnon, en in­vi­tant à « se dé­con­trac­ter » sur le su­jet de la tran­si­tion, l’im­por­tant étant d’« ar­ri­ver à bon port ». « Par­lons plu­tôt des profs ou des mères de trois en­fants, ce sont de vrais su­jets », pour­suit cet in­ter­lo­cu­teur.

In­ter­ro­ga­tions ré­ac­ti­vées

Au contraire, pour Jean-Paul De­le­voye, il ne faut pas cé­der à ces pres­sions. Ce n’est pas parce que les agents de la RATP et de la SNCF ont lan­cé un mot d’ordre de grève il­li­mi­tée le 5 dé­cembre qu’il faut leur ap­pli­quer ce très long dé­lai de grâce. « Si on fait la “clause du grand­père” pour une pro­fes­sion, il faut la faire pour tout le monde, ques­tion d’équi­té, ça veut dire que l’on re­nonce à la ré­forme », ex­plique-t-il dans l’in­ter­view. Le haut-com­mis­saire n’a ja­mais ca­ché sa pré­fé­rence pour une tran­si­tion en dix ou quinze ans – c’est celle qu’il dé­ve­loppe dans son rap­port fon­da­teur du 18 juillet. Mais il n’avait ja­mais été aus­si ca­té­go­rique. Un couac de com­mu­ni­ca­tion que la porte-pa­role du gou­ver­ne­ment, Si­beth Ndiaye, a cher­ché à ré­pa­rer dans la jour­née. « Il n’y a pas de di­ver­gences de ligne à l’in­té­rieur du gou­ver­ne­ment », a-t-elle af­fir­mé ; « Jean-Paul De­le­voye a in­di­qué une pré­fé­rence qui était la sienne », néan­moins « tout est ou­vert, y com­pris sur les su­jets de tran­si­tion ».

Au sein des troupes, ce couac po­li­tique sus­cite des in­ter­ro­ga­tions. « Le groupe LREM veut cette ré­forme car elle est dans le pro­gramme, mais il s’in­quiète des tur­bu­lences », confie un par­le­men­taire de la ma­jo­ri­té, qui es­time que « ce se­ra dif­fi­cile pour De­le­voye de res­ter, mais ce ne se­ra pas un bon signe s’il part ».

Un conseiller de l’Ely­sée veut croire que si la ré­forme est « à gain po­li­tique nul », il y a quand même « une de­mande forte de l’opi­nion pour ré­for­mer les ré­gimes spé­ciaux », ce qui se­ra fait même en cas d’ap­pli­ca­tion de la clause du grand-père.

Quant aux par­te­naires so­ciaux qui concertent de­puis un an et de­mi, ils ont le sen­ti­ment de faire du sur­place, avec de moins en moins de grain à moudre lors de leurs ren­dez-vous avec le haut-com­mis­sa­riat. « J’ai l’im­pres­sion d’être re­ve­nu au mois de juin, comme si la grève du 5 dé­cembre ré­ac­ti­vait les in­ter­ro­ga­tions stra­té­giques au sein du gou­ver­ne­ment », sou­ligne un syn­di­ca­liste.

« Ça va fi­nir comme en 1993, on va se dé­pê­cher de plu­mer le ré­gime gé­né­ral », soup­çonne un autre syn­di­ca­liste, aga­cé par les contor­sions du gou­ver­ne­ment face aux ré­gimes spé­ciaux. « C’est main­te­nant, en no­vembre, qu’il faut faire avan­cer la dis­cus­sion », ex­horte en­fin Fré­dé­ric Sève, le né­go­cia­teur de la CFDT, qui es­père des conquêtes so­ciales sur la pé­ni­bi­li­té ou la re­traite pro­gres­sive. Las ! Ce mois-ci, le su­jet risque plu­tôt d’être les éco­no­mies de court terme pour re­dres­ser les comptes de l’as­su­rance-vieillesse, suite à la re­mise pro­chaine d’un rap­port du Conseil d’orien­ta­tion des re­traites. ■

« Ça va fi­nir comme en 1993, on va se dé­pê­cher de plu­mer le ré­gime gé­né­ral. » UN SYN­DI­CA­LISTE

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