Pour­quoi la place de Pa­ris est di­vi­sée sur les fonds ac­ti­vistes

● Cette tech­nique, uti­li­sée par des spé­cu­la­teurs, pro­fite aus­si aux gé­rants d’ac­tifs et aux banques, qui prêtent les titres. ● La place de Pa­ris est donc di­vi­sée sur la ma­nière de dur­cir les règles.

Les Echos - - LA UNE - Laurence Bois­seau @boi­seaul avec Bas­tien Bou­chaud et I. Co.

MAR­CHÉS Un dé­bat hou­leux di­vise la place de Pa­ris de­puis l’af­faire Ca­si­no : l’en­ca­dre­ment de la vente à dé­cou­vert, cette tech­nique de spé­cu­la­tion re­dou­table qui consiste à pa­rier à la baisse sur une ac­tion qu’on ne pos­sède pas, mais que l’on em­prunte au­près d’un tiers. Re­dou­tée par les pa­trons d’en­tre­prises co­tées, cette pra­tique peut tou­te­fois pro­fi­ter dans cer­tains cas aux so­cié­tés de ges­tion d’ac­tifs et aux banques, qui dé­fendent une ré­gu­la­tion plus souple. Le fonds Mud­dy Wa­ters, cham­pion de la vente à dé­cou­vert, en dé­fend les ver­tus dans un cour­rier aux dé­pu­tés.

De­puis les at­taques bour­sières contre Ca­si­no l’an pas­sé, la vente à dé­cou­vert est de­ve­nue un su­jet brû­lant pour la place et les pou­voirs pu­blics. Cette pra­tique de mar­ché per­met à un in­ves­tis­seur de pa­rier sur la baisse du cours d’une so­cié­té, grâce à un simple em­prunt de titres.

Comme le montre le rap­port sur l’ac­ti­visme re­mis par le dé­pu­té Eric Woerth fin oc­tobre, et ce­lui pré­sen­té par le Cercle des ju­ristes, un consen­sus se dé­gage pour en­ca­drer da­van­tage le « short sel­ling ». En re­vanche, la ma­nière de pro­cé­der a don­né lieu en cou­lisses à des dé­bats hou­leux, se­lon nos in­for­ma­tions. Une si­tua­tion qui ex­pli­que­rait le re­tard pris par Pa­ris Eu­ro­place, le lob­by de la place de Pa­ris, dont les pro­po­si­tions pour com­battre l’ac­ti­visme de­vaient être dé­voi­lées dé­but oc­tobre. Au coeur du dé­bat, le prê­tem­prunt de titres est une mé­ca­nique sur la­quelle re­pose la stra­té­gie de vente à dé­cou­vert. Re­pen­ser les règles qui en­cadrent ces opé­ra­tions sur titres semble être l’unique voie de ré­forme pos­sible, dans la me­sure où c’est Bruxelles, et non la France qui peut in­ter­dire le « short sel­ling » en tant que tel. Un ven­deur à dé­cou­vert em­prunte les ac­tions d’une so­cié­té à un in­ves­tis­seur pour les vendre sur les mar­chés. Dans un deuxième temps, il rem­bourse ce prêt d’ac­tions en ache­tant des titres. Ces dif­fé­rentes opé­ra­tions lui per­mettent d’en­re­gis­trer un gain si, comme il l’avait an­ti­ci­pé, le cours a bais­sé entre-temps.

Du car­bu­rant pour les hedge funds

Il n’est pas le seul à y ga­gner. Le ven­deur à dé­cou­vert paie des in­té­rêts sur ses em­prunts de titres. L’an der­nier, une so­cié­té de ges­tion fran­çaise confiait d’ailleurs aux « Echos », au su­jet de Ca­si­no : « Il nous ar­rive de prê­ter nos titres, ce qui en ef­fet donne du car­bu­rant aux hedge funds [qui spé­culent contre le groupe, NDLR]. Mais cer­tains d’entre eux sont prêts à nous payer des taux énormes ! »

Le prêt de titres est en fait une pra­tique très ré­pan­due chez les ges­tion­naires d’ac­tifs, qui, par dé­fi­ni­tion, en pos­sèdent des por­te­feuilles en­tiers. Faire cir­cu­ler les titres – pour du « short sel­ling », mais aus­si pour d’autres opé­ra­tions moins dé­criées – leur ap­porte une ré­mu­né­ra­tion com­plé­men­taire. D’où une cer­taine cris­pa­tion sur le su­jet. « Les en­tre­prises veulent évi­dem­ment que les contrainte­s sur cette ac­ti­vi­té soient maxi­males, alors que les banques et les gé­rants d’ac­tifs sou­haitent qu’il n’y ait pas de gros chan­ge­ments », re­con­naît une source proche du dos­sier. Se­lon nos in­for­ma­tions, les en­tre­prises ont pous­sé pour que ces ac­teurs fi­nan­ciers soient plus trans­pa­rents et, même, pour qu’ils donnent l’alerte dès que la vente à dé­cou­vert sur un titre dé­passe un cer­tain seuil. « Ce­la n’est pas pas­sé. L’ac­ti­vi­té du prêt-em­prunt de titres qui ac­com­pagne la vente à dé­cou­vert est lu­cra­tive, certes, mais les banques sont nom­breuses à consi­dé­rer que ce n’est pas leur tra­vail. Les en­tre­prises vou­draient aus­si que les banques dé­voilent à ceux qui prêtent les titres le nom des fonds qui les em­pruntent. Ce­la fait hur­ler ces der­nières », confie un in­ter­ve­nant au fait des dé­bats. In­ter­ro­gé par « Les Echos », Pa­ris Eu­ro­place dé­ment toute dis­sen­sion au sein de son groupe de tra­vail et ex­plique que ses pro­po­si­tions ont pris du re­tard en rai­son du ca­rac­tère « ex­trê­me­ment tech­nique » du su­jet. « Ce­la fait des mois que son rap­port est blo­qué sur les ques­tions de prê­tem­prunt de titres », as­sure, de son cô­té, une source.

Des obli­ga­tions de trans­pa­rence

Une autre in­dique que « si les dif­fé­rents in­ter­ve­nants ont pu ex­pri­mer des points de vue dif­fé­rents, un consen­sus a fi­ni par émer­ger ». Au­jourd’hui, les pré­co­ni­sa­tions du lob­by de la place se li­mi­te­raient à des obli­ga­tions de trans­pa­rence.

Le rap­port Woerth en­cou­rage les places fi­nan­cières à dé­ve­lop­per de ma­nière co­or­don­née des ou­tils de re­por­ting sur les prêts-em­prunts de titres. Une re­com­man­da­tion qui in­ter­vient alors que le rè­gle­ment eu­ro­péen SFTR va bou­le­ver­ser les pra­tiques en avril. Chaque opé­ra­tion sur titres de­vra être ar­chi­vée dans un re­gistre ac­ces­sible aux ré­gu­la­teurs de mar­chés. Autre pré­co­ni­sa­tion : dis­so­cier, pour les titres fai­sant l’ob­jet d’un prêt-em­prunt, le droit de vote pour que ce­lui-ci ne soit pas sys­té­ma­ti­que­ment trans­fé­ré lors de l’opé­ra­tion. ■

Pho­to Shut­ter­stock

Les pro­po­si­tions d’Eu­ro­place, le lob­by de la place de Pa­ris, pour com­battre l’ac­ti­visme ont pris du re­tard.

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