L’Eu­rope et le casse-tête de la re­lance bud­gé­taire

Les Echos - - LA UNE - L’ana­lyse de Guillaume Be­noit

Les ap­pels à une re­lance bud­gé­taire en Eu­rope pour faire re­par­tir la crois­sance et l’in­fla­tion se sont mul­ti­pliés ces der­nières se­maines. Mais une re­lance concer­tée entre tous les pays de la zone eu­ro semble au­jourd’hui hors de por­tée. A moins que le « pacte vert » de la Com­mis­sion ne serve de trem­plin.

« Nous de­vons nous di­ri­ger vers un nou­veau “po­li­cy mix” en Eu­rope. » C’est l’un des pre­miers mes­sages que Ch­ris­tine La­garde, tout juste nom­mée pré­si­dente de la Banque cen­trale eu­ro­péenne, a te­nu à faire pas­ser. Un terme un peu tech­nique qui consti­tue, en clair, un ap­pel aux Etats de la zone eu­ro pour qu’ils tra­vaillent à une ini­tia­tive de re­lance bud­gé­taire.

Le « po­li­cy mix », en ma­croé­co­no­mie, dé­signe en ef­fet la ré­par­ti­tion des rôles entre la po­li­tique mo­né­taire et la po­li­tique bud­gé­taire afin de ga­ran­tir un cadre pro­pice au dé­ve­lop­pe­ment de l’éco­no­mie. Une co­or­di­na­tion au coeur, par exemple, des « Abe­no­mics », la stra­té­gie mise en place par le Pre­mier mi­nistre ja­po­nais Shin­zo Abe pour sor­tir son pays de la crise et de la dé­fla­tion. Ce plan re­pose sur trois « flèches » : des me­sures mo­né­taires ex­cep­tion­nelles, des ré­formes struc­tu­relles de grande am­pleur, et une mo­bi­li­sa­tion des res­sources fi­nan­cières de l’Etat.

Mais dans la zone eu­ro, l’ef­fort a été glo­ba­le­ment por­té par la seule BCE, sous l’im­pul­sion de Ma­rio Dra­ghi. De­puis 2015, la banque cen­trale a mul­ti­plié les ini­tia­tives, à coups de mil­liards d’eu­ros, pour faire re­dé­mar­rer la crois­sance et l’in­fla­tion. Cette ac­tion a per­mis d’of­frir aux Etats des condi­tions de fi­nan­ce­ment ja­mais vues, et une cer­ti­tude que les taux ne re­mon­te­ront pas avant long­temps. Mal­gré cet atout, ils n’ont pas pris leur part du tra­vail, en ne met­tant pas en place des po­li­tiques de re­lance qui vien­draient dé­mul­ti­plier les ef­fets de la po­li­tique mo­né­taire.

Sur le pa­pier, le jeu en vaut pour­tant la chan­delle. Les éco­no­mistes s’ac­cordent à dire qu’une hausse de 1 % du dé­fi­cit d’un Etat à des fins d’in­ves­tis­se­ment se tra­duit en moyenne par un gain de 0,5 % en termes de pro­duit in­té­rieur brut (PIB). Ce qui ne se­rait pas né­gli­geable quand la crois­sance eu­ro­péenne ne de­vrait être que de 1,1 % en 2020.

Une telle po­li­tique de re­lance est ma­té­riel­le­ment pos­sible. « La zone eu­ro sous-uti­lise ses marges de ma­noeuvre : sa dette pu­blique (84 %) et son dé­fi­cit (–0,9 %) sont plus faibles que ceux des États-Unis (106 % et –5,6 %) ou du Ja­pon (238 % et –3 % en 2019) », dé­plo­rait la se­maine der­nière Fran­çois Ville­roy de Gal­hau, gou­ver­neur de la Banque de France.

La dif­fi­cul­té, c’est que, contrai­re­ment aux grandes puis­sances éco­no­miques que sont les Etats-Unis ou le Ja­pon, la zone eu­ro n’est pas un es­pace éco­no­mique uni­fié. Mal­gré une mon­naie unique, des règles com­munes, des in­té­rêts par­ta­gés, chaque Etat garde son propre bud­get, et ses propres contrainte­s. La France ou l’Ita­lie sont dé­jà à la li­mite de leurs moyens d’ac­tion.

L’Al­le­magne ou les Pays-Bas, en re­vanche, dis­posent d’ex­cé­dents bud­gé­taires. Mais pour des rai­sons es­sen­tiel­le­ment po­li­tiques, ces cham­pions de l’or­tho­doxie bud­gé­taire de­vraient li­mi­ter leurs in­ves­tis­se­ments pu­blics. Ber­lin et La Haye ont cha­cun an­non­cé un plan d’in­ves­tis­se­ment pour le cli­mat, d’un mon­tant de 50 mil­liards d’eu­ros qui s’éten­dra sur plu­sieurs an­nées. Pas de quoi faire bou­ger les lignes.

Quand bien même les mon­tants consa­crés par les pays du Nord se­raient plus im­por­tants, leur ef­fet sur l’en­semble de la zone eu­ro n’est pas ga­ran­ti. Les éco­no­mistes de So­cié­té Gé­né­rale es­timent ain­si que si l’Al­le­magne aug­men­tait ses in­ves­tis­se­ments pu­blics à hau­teur de 1 point de PIB, le gain de crois­sance se­rait en des­sous de 0,3 % pour la Slo­va­quie, de 0,1 % pour l’Au­triche et les Pays-Bas, et nul pour la France, l’Ita­lie ou l’Espagne.

Comme le prin­cipe d’une ac­tion concer­tée semble au­jourd’hui loin d’être ac­quis, la meilleure so­lu­tion pour­rait être de re­cou­rir à un mé­ca­nisme su­pra­na­tio­nal. Ce rôle pour­rait être dé­vo­lu au « bud­get de la zone eu­ro » abon­dé par les Etats qui mè­ne­raient les in­ves­tis­se­ments né­ces­saires. Mais l’hy­po­thèse pa­raît peu pro­bable, tant le pro­jet d’« ins­tru­ment bud­gé­taire de conver­gence et de com­pé­ti­ti­vi­té », ac­tuel­le­ment né­go­cié à Bruxelles, a vu ses mis­sions et ses moyens res­treints.

Autre pro­po­si­tion avan­cée : s’ap­puyer sur la Banque eu­ro­péenne d'in­ves­tis­se­ment, ou sur un dis­po­si­tif qui s’en ins­pi­re­rait. Charge à elle de le­ver sur les mar­chés, en pro­fi­tant des taux très bas, les fonds pour me­ner la re­lance éco­no­mique. Ce mé­ca­nisme res­sem­ble­rait au plan Jun­cker, la seule ini­tia­tive qui puisse se rap­pro­cher d’une « flèche » bud­gé­taire en Eu­rope : 400 mil­liards ont ain­si été in­ves­tis en quatre ans dans l’éco­no­mie eu­ro­péenne.

Outre la ques­tion – es­sen­tielle – du fi­nan­ce­ment de ce plan de re­lance, se pose celle de son ef­fi­ca­ci­té concrète. No­tam­ment lorsque l’on re­garde le bi­lan des « Abe­no­mics », qui n’ont pas per­mis de faire re­par­tir de fa­çon si­gni­fi­ca­tive ni la crois­sance ni l’in­fla­tion.

La si­tua­tion au Ja­pon est néan­moins un peu dif­fé­rente. Le pays est en dé­fla­tion, ce qui n’est pas le cas de la zone eu­ro. Sur­tout, des le­çons peuvent être ti­rées de cet échec. L’un des prin­ci­paux axes du plan de re­lance ja­po­nais consis­tait à aug­men­ter le pou­voir d’achat des mé­nages pour sti­mu­ler la consom­ma­tion. Mais ceux-là ont pré­fé­ré épar­gner.

Pour qu’une re­lance eu­ro­péenne soit va­lable, elle doit donc por­ter sur des in­ves­tis­se­ments d’in­fra­struc­tures, qui amé­liorent à plus ou moins long terme la com­pé­ti­ti­vi­té de la zone eu­ro. Ces grands chan­tiers offrent l’avan­tage de ne pas être « dé­lo­ca­li­sables ». Ils per­met­traient de re­lan­cer l’ac­ti­vi­té lo­ca­le­ment, fai­sant bais­ser le chô­mage. Outre le gain en termes de créa­tion de ri­chesse, tant pour les en­tre­prises que pour les sa­la­riés, la pres­sion à la hausse sur les sa­laires pour­rait en­fin faire re­par­tir l’in­fla­tion.

Dans cet es­prit, le « pacte vert » pré­sen­té par Ur­su­la von der Leyen, qui vise à la neu­tra­li­té car­bone de l’Eu­rope d’ici à 2050, pour­rait être un ex­cellent vec­teur. Il four­ni­rait des sources d’in­ves­tis­se­ments pro­duc­tifs, tant dans l’in­dus­trie que dans les in­fra­struc­tures. Et il se­rait fi­nan­cé au ni­veau eu­ro­péen : on parle d’un bud­get de 1.000 mil­liards d’eu­ros sur dix ans. Un plan dou­ble­ment sa­lu­taire pour l’Eu­rope. ■

L’ANA­LYSE DE LA RÉ­DAC­TION Les ap­pels à une re­lance bud­gé­taire en Eu­rope pour faire re­par­tir la crois­sance et l’in­fla­tion se sont mul­ti­pliés ces der­nières se­maines. Mais une re­lance concer­tée entre tous les pays de la zone eu­ro semble au­jourd’hui hors de por­tée. A moins que le « pacte vert » de la pré­si­dente de la Com­mis­sion, Ur­su­la von der Leyen, ne par­vienne à mettre tous les Etats membres d’ac­cord.

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