Don­nées : les craintes du monde pu­bli­ci­taire

● Le sec­teur a fraî­che­ment ac­cueilli les re­com­man­da­tions en ma­tière de re­cueil du consen­te­ment des in­ter­nautes avant tout pis­tage en ligne. ● Il re­doute la dis­pa­ri­tion de cham­pions fran­çais du nu­mé­rique.

Les Echos - - LA UNE - Florian Dèbes @FL_Debes

Les ré­centes re­com­man­da­tions de la CNIL font craindre aux pro­fes­sion­nels de la pu­bli­ci­té en ligne de lourdes consé­quences sur leurs af­faires. Ils ne désarment pas et s’ap­prêtent dé­jà à de nou­veaux com­bats en jus­tice.

Au len­de­main de la pu­bli­ca­tion des re­com­man­da­tions de la CNIL en ma­tière de re­cueil du consen­te­ment des in­ter­nautes avant tout pis­tage en ligne, l’in­di­gna­tion du monde de la pu­bli­ci­té en ligne est à son comble. Sans même at­tendre la fin de la consul­ta­tion pu­blique, qui vient de s’ou­vrir pour six se­maines, por­te­pa­role et lob­byistes de ces en­tre­prises in­con­tour­nables dans l’éco­no­mie des mé­dias en ligne et de l’ecom­merce tirent à bou­lets rouges sur le pro­jet de la CNIL.

Af­fi­chant son désac­cord sur les pra­tiques des ac­teurs du nu­mé­rique en ma­tière de coo­kies, le ré­gu­la­teur a lan­cé un ap­pel à mieux ap­pli­quer les règles du jeu, plus de dix-huit mois après l’en­trée en ap­pli­ca­tion du rè­gle­ment eu­ro­péen sur la pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles (RGPD). La CNIL in­siste no­tam­ment pour que les sites Web en­re­gistrent le re­fus d’un in­ter­naute face au dé­pôt sur son or­di­na­teur de coo­kies des­ti­nés à suivre sa na­vi­ga­tion, et qu’ils cessent en­suite de re­qué­rir son consen­te­ment, au moins pour un cer­tain temps. « La CNIL in­vente une in­ter­dic­tion lo­cale sup­plé­men­taire par rap­port au texte eu­ro­péen », s’in­surge Etienne Drouard, l’avo­cat­con­seil de dix as­so­cia­tions pro­fes­sion­nelles du sec­teur, pour qui le ré­gu­la­teur prend un rôle de fai­seur de loi qui n’est pas le sien.

Scé­na­rio ca­tas­trophe

Pour l’au­to­ri­té in­dé­pen­dante di­ri­gée par Ma­rie-Laure De­nis, le re­cueil d’un consen­te­ment « libre et éclai­ré » – tel que le re­quiert la ré­gle­men­ta­tion eu­ro­péenne – ne peut pour­tant pas ré­sul­ter de de­mandes ré­pé­ti­tives à chaque nou­velle vi­site d’un site Web… Pro­blème: cette contrainte pè­se­ra d’une fa­çon ou d’une autre sur le sec­teur de la pu­bli­ci­té en ligne, dont les di­ri­geants re­doutent un scé­na­rio noir où le taux d’ac­cep­ta­tion des coo­kies pas­se­rait, se­lon leurs es­ti­ma­tions, de 70 % au­jourd’hui à seule­ment 10 %…

« Sto­cker du­ra­ble­ment le re­fus va chan­ger la donne éco­no­mique », note ain­si Etienne Drouard. La pers­pec­tive d’un taux d’ac­cep­ta­tion des coo

kies si faible em­pê­che­rait les so­cié­tés du sec­teur de per­son­na­li­ser leurs pu­bli­ci­tés au­près d’une ma­jo­ri­té d’in­ter­nautes. Or, ces pu­bli­ci­tés ci­blées sont ven­dues plus cher que la pu­bli­ci­té contex­tuelle. Elles sont aus­si ré­pu­tées plus ef­fi­caces. Dans ce scé­na­rio ca­tas­trophe, les sites d’e-com­merce pour­raient voir leurs ventes bais­ser faute de réus­sir à at­ti­rer les in­ter­nautes vers leurs pla­tes­formes. La va­leur des es­paces pu­bli­ci­taires ven­dus par les mé­dias en ligne pour­rait aus­si être im­pac­tée.

Le sec­teur de la pu­bli­ci­té Web n’en­tend pas en res­ter là. Un pro­chain ren­dez-vous est dé­jà pro­gram­mé en mars de­vant le Con­seil d’Etat qui doit ju­ger un re­cours dé­po­sé par plu­sieurs as­so­cia­tions pro­fes­sion­nelles à l’en­contre des lignes di­rec­trices dé­jà pu­bliées par la CNIL l’été der­nier et qui ont ser­vi de base aux re­com­man­da­tions.

S’ils ne sont pas en­ten­dus, les pro­fes­sion­nels du sec­teur mon­te­ront à

l’éche­lon eu­ro­péen. Mais le temps qui passe les in­quiète. « En at­ten­dant que ces in­ven­tions fran­co-fran­çaises soient dé­bat­tues jus­qu’à la Cour de jus­tice eu­ro­péenne, lais­se­rat-on im­plo­ser la pro­messe d’har­mo­ni­sa­tion eu­ro­péenne du RGPD et, avec elle, les quelques cham­pions fran­çais qu’il nous reste ? » s’in­ter­roge Etienne Drouard.

Ega­le­ment consul­tée par la CNIL ces der­niers mois, la Qua­dra­ture du Net ne man­que­ra pas de faire en­tendre la voix d’une par­tie de la so­cié­té ci­vile sur ce do­cu­ment dans les pro­chaines se­maines. « Nous au­rions vou­lu que la CNIL in­ter­dise aux sites Web de pro­po­ser un bou­ton “Tout ac­cep­ter” avant d’avoir dé­crit pré­ci­sé­ment toutes les fi­na­li­tés de la col­lecte des don­nées per­son­nelles et la liste des en­tre­prises qui y au­ront ac­cès », re­grette Ar­thur Mes­saud, ju­riste au sein de l’as­so­cia­tion spé­cia­liste des li­ber­tés sur In­ter­net. Le dé­bat risque de du­rer… ■

« La CNIL in­vente une in­ter­dic­tion lo­cale sup­plé­men­taire par rap­port au texte eu­ro­péen. »

ÉTIENNE DROUARD Avo­cat-con­seil de dix as­so­cia­tions pro­fes­sion­nelles du sec­teur

Pho­to So­rendls/Get­ty Images

Se­lon la CNIL, le re­cueil d’un consen­te­ment « libre et éclai­ré » – tel que le re­quiert le RGPD – ne peut pas ré­sul­ter de de­mandes ré­pé­ti­tives à chaque nou­velle vi­site d’un site Web.

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