Res­sources éner­gé­tiques : le tré­sor de la Russie ?

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Sommaire - En­tre­tien réa­li­sé par Tho­mas De­lage le 28 juin 2017

Grâce à ses res­sources na­tu­relles, et no­tam­ment ses res­sources éner­gé­tiques, la Russie est as­sise sur un tré­sor. Quel est pré­ci­sé­ment le po­ten­tiel éner­gé­tique du pays ?

Au­ré­lie Bros : La Fé­dé­ra­tion de Russie est un ac­teur de taille dans le sec­teur éner­gé­tique par ses ré­serves, sa pro­duc­tion et sa propre con­som­ma­tion. En 2016, le pays dé­te­nait res­pec­ti­ve­ment 6,4 %, 17,3 % et 14,1 % (1) du to­tal des ré­serves prou­vées de pé­trole, gaz na­tu­rel et char­bon. Du­rant la même an­née, la Russie re­pré­sen­tait 12,2 % et 16,3 % de la pro­duc­tion mon­diale de pé­trole et de gaz na­tu­rel, et 3,3 % et 11 % de la con­som­ma­tion mon­diale de pé­trole et de gaz na­tu­rel. À l’échelle na­tio­nale, l’éner­gie est aus­si un en­jeu so­cio-éco­no­mique puisque le sec­teur est pour­voyeur d’em­plois et de ca­pi­taux. Par exemple, au cours du pre­mier se­mestre de 2016, le com­plexe éner­gé­tique russe, qui com­prend l’in­dus­trie pé­tro-ga­zière, élec­trique, et char­bon­nière (dont la tourbe), re­pré­sen­tait : 25 % du pro­duit in­té­rieur brut (contre 27 % en 2014), 57 % des ex­por­ta­tions (contre 70 % en 2014) et 3,6 % de l’em­ploi to­tal en Russie (contre 3,5 % en 2014).

De­ve­nue une su­per­puis­sance éner­gé­tique, la Russie au­rait uti­li­sé cet atout comme le­vier d’in­fluence pour ré­ta­blir son rang sur la scène in­ter­na­tio­nale. En quoi les res­sources éner­gé­tiques de la Russie consti­tuent-elles un en­jeu stra­té­gique pour le Krem­lin et pour l’éco­no­mie du pays ?

Les en­jeux liés aux res­sources éner­gé­tiques peuvent s’ap­pré­cier à deux échelles. À l’échelle na­tio­nale, les re­ve­nus de la vente du pé­trole ont es­sen­tiel­le­ment une fonc­tion de sta­bi­li­sa­tion. Ils per­mettent de main­te­nir le pays à flot. Pour ce faire, le gou­ver­ne­ment russe a éta­bli en 2004 le fonds de sta­bi­li­sa­tion de­vant per­mettre de rem­bour­ser la dette ex­té­rieure et d’as­su­rer le ver­se­ment des re­traites, avant que ce­lui-ci ne soit di­vi­sé en deux : le Re­serve Fund et le Na­tio­nal Wel­fare Fund. Tous deux res­tent ali­men­tés par les re­cettes pé­tro­lières, qui leur sont trans­fé­rées lors­qu’ils dé­passent le bud­get, et sont dès lors su­jets aux fluc­tua­tions des cours du pé­trole. Les re­cettes pé­tro­lières servent donc de « tam­pon » afin d’évi­ter des ajus­te­ments trop abrupts des dé­penses pu­bliques, tel que ce­la est le cas de­puis la fin 2014. Le pro­blème est que les fonds se ta­rissent pro­gres­si­ve­ment. Près de 32,4 % (2) du Re­serve Fund au­ront été dé­pen­sés à la fin de l’an­née 2014. La ten­dance n’a pas été en­rayée en 2015 et, à ce rythme, le mi­nis­tère des Fi­nances de Russie es­time que le fonds pour­rait être vide au pre­mier se­mestre 2018.

Contrai­re­ment au sec­teur du pé­trole, l’en­tre­prise ga­zière Gaz­prom a une fonc­tion so­cio-éco­no­mique sur le ter­ri­toire de la Fé­dé­ra­tion. En ef­fet, la so­cié­té se doit de : li­vrer du gaz aux mé­nages à faible coût via des sub­ven­tions croi­sées qui se font au dé­tri­ment des consom­ma­teurs in­dus­triels ; sub­ven­tion­ner

les zones dites plus fra­giles telles que le Cau­case du Nord ou l’en­clave de Ka­li­nin­grad (les consom­ma­teurs si­tués à proxi­mi­té des ré­gions pro­duc­trices paient un ta­rif ma­jo­ré pour le trans­port, contrai­re­ment aux ré­gions éloi­gnées) ; mettre en oeuvre la ga­zéi­fi­ca­tion des ré­pu­bliques et oblasts* plus éloi­gnés ; fi­nan­cer des pro­jets non éner­gé­tiques, mais de na­ture stra­té­gique pour l’État russe (ex. Jeux olym­piques de Sot­chi, construc­tion de jar­dins d’en­fants, etc.) ; payer des taxes sup­plé­men­taires si né­ces­saire.

À l’échelle na­tio­nale, Gaz­prom a par­tiel­le­ment ali­gné sa stra­té­gie sur celle du gou­ver­ne­ment russe – qui tente d’évi­ter les troubles so­ciaux en sub­ven­tion­nant les consom­ma­teurs do­mes­tiques – : faire des paie­ments de fi­dé­li­té à cer­tains su­jets

À l’échelle na­tio­nale, les re­ve­nus de la vente du pé­trole ont es­sen­tiel­le­ment une fonc­tion de sta­bi­li­sa­tion. Ils per­mettent de main­te­nir le pays à flot.

de la Fé­dé­ra­tion (bien que ce­la ne fasse qu’ac­croître la pres­sion éco­no­mique sur Gaz­prom) ; amé­lio­rer le ni­veau de vie et mon­trer que le gou­ver­ne­ment se pré­oc­cupe des ci­toyens ru­raux grâce à des pro­grammes de ga­zéi­fi­ca­tion (même s’ils sont ques­tion­nables éco­no­mi­que­ment par­lant) ; et ob­te­nir des sources de re­ve­nus sup­plé­men­taires, sur­tout en pé­riode de crise.

Ce­la ex­plique le sta­tut spé­cial de mo­no­pole dont jouit Gaz­prom de fac­to avant 2006 et de jure de­puis 2006. Ce­la veut dire que l’en­tre­prise a le droit exclusif d’ex­por­ter du gaz na­tu­rel hors des fron­tières de la Fé­dé­ra­tion (ce qui est plus lu­cra­tif que la vente de gaz sur le mar­ché russe) sans avoir à faire face à la concur­rence d’un autre four­nis­seur russe. En échange de quoi elle se doit d’en­tre­te­nir, ré­no­ver et dé­ve­lop­per le ré­seau ga­zier russe, dont elle est pro­prié­taire, en plus d’en­dos­ser le rôle d’ac­teur so­cio-éco­no­mique sus­men­tion­né. Ce­pen­dant, la si­tua­tion évo­lue pro­gres­si­ve­ment de­puis la ré­vi­sion de la loi de 2006, en 2013, le mo­no­pole de Gaz­prom ayant été ré­duit aux ex­por­ta­tions par ga­zo­ducs (voir in­fra).

À l’échelle in­ter­na­tio­nale, l’éner­gie fait par­tie in­té­grante de la di­plo­ma­tie russe. Pre­miè­re­ment, la pré­sence de gi­se­ments pé­tro-ga­ziers dans des zones ju­gées stra­té­giques, comme l’Arc­tique [voir l’ar­ticle de Fré­dé­ric Las­serre p. 31, NdlR], ou en­core l’im­por­tance des émis­sions de gaz à ef­fet de serre russes, ne font qu’ac­croitre la vi­si­bi­li­té de Mos­cou sur la scène in­ter­na­tio­nale (COP21) et ré­gio­nale (membre de l’Arc­tic Coun­cil), fai­sant de la Russie un ac­teur in­con­tour­nable. Deuxiè­me­ment, la crois­sance éco­no­mique russe, qui a lar­ge­ment pro­fi­té de la hausse des prix du pé­trole entre 2000 et 2014, a per­mis au pays de se ré­af­fir­mer comme une grande puis­sance. Il faut rap­pe­ler que c’est du­rant cette pé­riode que la Russie a été in­té­grée dans les BRICS (2001) par la Gold­man Sachs, après avoir re­joint le G8 en 1998 (dont elle a été ex­clue en 2014 dans le contexte de crise ukrai­nienne), la Co­opé­ra­tion éco­no­mique pour l’Asie-Pa­ci­fique la même an­née, le G20 en 1999. Elle a éga­le­ment été in­té­grée dans l’Or­ga­ni­sa­tion de Co­opé­ra­tion de Shan­ghaï en 2001 et l’OMC en 2012. La Russie a aus­si la ca­pa­ci­té – dans une cer­taine me­sure – d’in­fluen­cer le mar­ché mon­dial du pé­trole via sa pro­duc­tion, sans pour au­tant pou­voir dic­ter les prix. Du­rant toute l’an­née 2016, Mos­cou n’au­ra eu de cesse de né­go­cier avec l’OPEP la pos­si­bi­li­té de ge­ler ou cou­per la pro­duc­tion pé­tro­lière. Peu de temps après que les membres du car­tel eurent conclu un ac­cord sur une ré­duc­tion de la pro­duc­tion le 30 no­vembre 2016, ce­lui-ci si­gna avec la Russie un ac­cord dé­but dé­cembre 2016 afin de ré­duire la pro­duc­tion pé­tro­lière au pre­mier se­mestre 2017 dans l’es­poir de faire re­mon­ter les prix du ba­ril, ac­cord qui a été pro­lon­gé pour le se­cond se­mestre au prin­temps 2017.

La ges­tion des in­fra­struc­tures (oléo­ducs, ga­zo­ducs, raf­fi­ne­ries, etc.) construite­s du­rant l’ère so­vié­tique consti­tue un autre en­jeu stra­té­gique qui a me­né à moult bras de fer entre Mos­cou et les ca­pi­tales des an­ciennes ré­pu­bliques so­vié­tiques. Il faut rap­pe­ler que du temps de l’URSS, les in­fra­struc­tures avaient été construite­s dans le but de per­mettre la vente et l’ex­por­ta­tion du gaz et pé­trole es­sen­tiel­le­ment pro­duits en Russie. Au len­de­main de la dis­so­lu­tion de l’Union so­vié­tique, les en­tre­prises russes ont été ten­tées d’ache­ter ces in­fra­struc­tures « man­quantes ». Pour sim­pli­fier, on peut dire que les en­tre­prises russes ont sui­vi une lo­gique com­mer­ciale mo­ti­vée par des in­té­rêts éco­no­miques. Ce­la n’a pas été sans gé­né­rer de sé­vères crises, comme en Ukraine (2006, 2009 et 2014) et en Bié­lo­rus­sie (2007 et 2016), qui se sont tra­duites pas des di­mi­nu­tions, voire des in­ter­rup­tions dans cer­tains cas, d’ap­pro­vi­sion­ne­ment à l’Europe. Le pro­blème est que der­rière les in­té­rêts éco­no­miques des en­tre­prises russes se dis­si­mulent bien sou­vent les in­té­rêts du Krem­lin, qui dé­sire étendre/ren­for­cer son in­fluence dans l’es­pace post­so­vié­tique via l’éner­gie. Ce­la n’est pas sans gé­né­rer des in­quié­tudes dans des pays qui ont un pas­sé com­plexe avec Mos­cou, où res­sen­ti­ments et en­vie de co­opé­ra­tion sont en­tre­mê­lés. Tout ce­la grève sin­gu­liè­re­ment les né­go­cia­tions au­tour du vo­let éner­gé­tique dans le cadre de l’Union éco­no­mique eur­asienne, créée le 1er jan­vier 2015 et qui com­prend la Bié­lo­rus­sie, le Ka­za­khs­tan, l’Ar­mé­nie et le Kir­ghizs­tan.

Si mal­gré les ten­sions di­plo­ma­tiques la Russie et l’UE res­tent très in­ter­dé­pen­dantes en ma­tière d’éner­gie, et alors que la concur­rence est de plus en plus rude entre les pays ex­por­ta­teurs, Mos­cou cherche de nou­veaux mar­chés pour sé­cu­ri­ser son sta­tut de grand pays ex­por­ta­teur et s’as­su­rer une source de re­ve­nus. L’Asie est-elle le mar­ché d’ave­nir pour les ex­por­ta­tions éner­gé­tiques russes ?

L’Europe est le mar­ché his­to­rique de la Russie. Il est de loin le plus lu­cra­tif. En 2016, 81 % des échanges ga­ziers russes avaient été faits avec l’Europe (UE, zone bal­ka­nique et Turquie), tan­dis que les flux en di­rec­tion de l’Asie re­pré­sen­taient moins de 7 % des échanges. Du­rant la même an­née, la part du gaz russe dans la con­som­ma­tion to­tale de gaz au­ra été de 39 % et 4,5 % res­pec­ti­ve­ment en Union eu­ro­péenne (UE) et en Asie-Pa­ci­fique (3). Eu égard aux chiffres, on voit que la Russie reste en­core très dé­pen­dante de l’Europe. Cette si­tua­tion de dé­pen­dance est per­çue d’au­tant plus né­ga­ti­ve­ment par la par­tie russe que la stra­té­gie eu­ro­péenne de di­ver­si­fi­ca­tion des sources d’ap­pro­vi­sion­ne­ment (dont le GNL), de mul­ti­pli­ca­tion des in­ter­con­nec­tions et de gé­né­ra­li­sa­tion des flux à re­bours, vise en par­tie à li­mi­ter la part de gaz russe sur le flanc est de l’Europe.

Le GNL amé­ri­cain fait son en­trée au mo­ment où les mar­chés sont sur-ap­pro­vi­sion­nés et où l’UE sou­haite uti­li­ser cet avan­tage pour ré­duire sa dé­pen­dance face au gaz russe. Gaz­prom n’est pas dans la si­tua­tion la plus confor­table. Tou­te­fois, les so­cié­tés eu­ro­péennes ache­teuses de gaz iront le cher­cher là où il est le moins cher sans te­nir compte de la na­tio­na­li­té. Dans ce cas pré­cis, Gaz­prom a un atout de taille, puisque l’en­tre­prise vend son gaz à un prix très com­pé­ti­tif. Un scé­na­rio pro­bable se­rait que Gaz­prom al­terne entre des phases où l’en­tre­prise main­tien­dra des prix su­pé­rieurs au coût mar­gi­nal de pro­duc­tion et d’ache­mi­ne­ment

L’en­goue­ment de la Russie pour la ré­gion Asie-Pa­ci­fique tra­duit une cer­taine di­lu­tion du ca­rac­tère stra­té­gique que re­vê­tait la re­la­tion rus­so-eu­ro­péenne.

du gaz amé­ri­cain, et d’autres phrases où elle abais­se­ra vo­lon­tai­re­ment ses prix pour main­te­nir ses parts de mar­ché en Europe.

L’en­goue­ment de la Russie pour la ré­gion Asie-Pa­ci­fique tra­duit une cer­taine di­lu­tion du ca­rac­tère stra­té­gique que re­vê­tait la re­la­tion rus­so-eu­ro­péenne. Et pour­tant, ce mar­ché est loin d’être la pa­na­cée. La de­mande de la ré­gion, qui a été prin­ci­pa­le­ment ti­rée par la Chine (im­por­ta­teur net de­puis 2007), a ra­len­ti de­puis 2015. Qui plus est, l’in­cer­ti­tude est grande concer­nant le ni­veau de la con­som­ma­tion chi­noise de gaz à l’ho­ri­zon 2020/2030. La Russie pour­rait, dans un ave­nir plus ou moins proche, être ex­po­sée à des risques qui font écho aux pro­blèmes qu’elle ren­contre en Europe : quel se­ra le fu­tur de la crois­sance chi­noise ? Se­ra-t-elle plus tour­née vers les ser­vices (moins éner­gi­vores) ? Quelle se­ra la con­som­ma­tion de char­bon à l’ave­nir ? Le pays va-t-il conti­nuer à di­ver­si­fier ses ap­pro­vi­sion­ne­ments ga­ziers ? Et quelle quan­ti­té de gaz de schiste la Chine ar­ri­ve­ra-t-elle à pro­duire ? Mal­gré tout, le pro­gramme d’Ex­trême-Orient, lan­cé en 2002 et pi­lo­té par Gaz­prom, conti­nue. S’y trouve le cé­lèbre ga­zo­duc Force de Si­bé­rie – ac­tuel­le­ment en construc­tion – qui de­vra ali­men­ter le mar­ché chi­nois. Pour le gou­ver­ne­ment russe, ce pro­gramme est d’une im­por­tance ca­pi­tale. L’en­jeu est de mettre en ex­ploi­ta­tion les ré­serves de l’Ex­trême-Orient russe à l’heure où les gi­se­ments de Si­bé­rie oc­ci­den­tale, mis en ex­ploi­ta­tion du­rant l’époque so­vié­tique, se ta­rissent. Pour le gou­ver­ne­ment, l’in­té­rêt est de mo­né­ti­ser ces der­niers, di­ver­si­fier le por­te­feuille de clients et dé­ve­lop­per la ré­gion via des pro­grammes de ga­zéi­fi­ca­tion. Il faut rap­pe­ler que la par­tie asia­tique de la Russie est moins ga­zéi­fiée et que la con­som­ma­tion de char­bon y est his­to­ri­que­ment plus forte dans le sec­teur in­dus­triel que dans la Russie eu­ro­péenne (un hé­ri­tage de l’époque so­vié­tique).

Ac­teur ma­jeur de l’in­dus­trie éner­gé­tique mon­diale, Gaz­prom dé­tient les plus grandes ré­serves de gaz na­tu­rel de la pla­nète. L’en­tre­prise semble ce­pen­dant mise en dif­fi­cul­té par ses concur­rents na­tio­naux, Ros­neft et No­va­tek, no­tam­ment pour l’ex­por­ta­tion de gaz à tra­vers les ga­zo­ducs alors même que Gaz­prom est la seule en­tre­prise à dis­po­ser de cette com­pé­tence. Quelle est la si­tua­tion des en­tre­prises russes du sec­teur éner­gé­tique ?

Ain­si que ce­la a été men­tion­né, Gaz­prom a joui d’une si­tua­tion de mo­no­pole pen­dant des an­nées. De­puis 2013, la loi

sur les ex­por­ta­tions de GNL a été mo­di­fiée, si bien que trois en­tre­prises russes jouissent du droit d’ex­por­ter du gaz sous forme li­quide : Gaz­prom, No­va­tek et Ros­neft. Le pre­mier bras de fer entre pro­duc­teurs russes concerne les ex­por­ta­tions. Ac­tuel­le­ment, Ros­neft s’at­tache à es­sayer de convaincre le gou­ver­ne­ment russe d’abro­ger le mo­no­pole de Gaz­prom sur les ex­por­ta­tions via ga­zo­ducs, afin de pou­voir uti­li­ser les ca­pa­ci­tés de trans­port du ga­zo­duc Force de Si­bé­rie et ain­si ex­por­ter vers la Chine. Le dé­bat est loin d’être clos.

Le se­cond bras de fer se fait à l’échelle na­tio­nale. Au cours des an­nées 2000 ont com­men­cé à émer­ger des pro­duc­teurs ga­ziers que l’on nomme les « in­dé­pen­dants », dont les prin­ci­paux sont Ar­tic­gaz, AllTech Group, Ba­sh­neft, Lu­koil, No­va­tek, Ros­neft, Russ­neft, Sur­gut­nef­te­gaz et Tat­neft. Ces en­tre­prises ont pro­gres­si­ve­ment aug­men­té la pro­duc­tion ga­zière via la mise en ex­ploi­ta­tion de nou­veaux gi­se­ments, l’ex­pan­sion du trai­te­ment du gaz et l’ac­qui­si­tion d’ac­tifs. De­puis plu­sieurs an­nées, ils concur­rencent Gaz­prom sur le mar­ché russe et fi­nissent par lui ra­vir les meilleures parts de mar­ché en ven­dant du gaz aux consom­ma­teurs do­mes­tiques à des prix non ré­gu­lés. Par consé­quent, cette si­tua­tion ne fait qu’ac­croitre la dé­pen­dance de Gaz­prom au mar­ché eu­ro­péen. Par exemple, 2016 a été une an­née re­cord. Les ex­por­ta­tions en di­rec­tion de l’Europe (dont la Turquie) ont at­teint 179,3 Gm3 (4), ce qui sur­passe les ré­sul­tats de l’an­née 2015, qui avait dé­jà consti­tué une an­née re­cord. Avec une hausse de plus de 12 % en glis­se­ment an­nuel, les dy­na­miques po­si­tives à l’ex­port semblent être plus qu’en­cou­ra­geantes. Tou­te­fois, du­rant la même an­née, la pro­duc­tion de Gaz­prom a été de 419,07 Gm3, sans hausse si­gni­fi­ca­tive par rap­port à 2015 (+0,5 Gm3), alors que les ventes sur le mar­ché do­mes­tique ont bais­sé pour at­teindre 200 Gm3. Ce­la consti­tue un autre re­cord qui contraste avec les ventes de 2005 où la quan­ti­té de gaz ven­du dé­pas­sait 300 Gm3. Les ventes do­mes­tiques sont de plus en plus sous pres­sion et la concur­rence des « in­dé­pen­dants » tend à croitre au dé­tri­ment de Gaz­prom.

Les re­ve­nus liés au pé­trole et au gaz consti­tuaient en 2015 près de 43 % des re­cettes bud­gé­taires du pays. Mais les sanc­tions éco­no­miques im­po­sées par les États-Unis et l’Europe – en lien avec la crise ukrai­nienne – et la baisse des cours du pé­trole ont for­te­ment af­fec­té l’éco­no­mie russe, qui s’est contrac­tée de 3,7 % en 2015 (se­lon Ross­tat). Quel est l’im­pact réel de ces sanc­tions sur le sec­teur éner­gé­tique russe ?

La Russie a été bien plus af­fec­tée par la chute des cours du pé­trole que par les sanc­tions éco­no­miques et sec­to­rielles. De­puis 2015, la part du pé­trole et du gaz dans le bud­get de l’État a lé­gè­re­ment di­mi­nué, pas­sant de 43 % en 2015 à 37,4 % au pre­mier tri­mestre de 2016 – une consé­quence di­recte de la dé­té­rio­ra­tion de la baisse du prix du ba­ril. En consé­quence, le bud­get fé­dé­ral de la Russie passe pro­gres­si­ve­ment d’un solde bud­gé­taire ex­cé­den­taire à un dé­fi­cit bud­gé­taire, c’est-à-dire de +0,7 % du PIB en 2011 à -0,4 %, -2,4 % et -3,5 % du PIB res­pec­ti­ve­ment en 2014, 2015 et 2016. Plus le mar­ché pé­tro­lier conti­nue à se dé­té­rio­rer, plus le dé­fi­cit bud­gé­taire de­vrait se creu­ser. Ce­la re­flète les fai­blesses struc­tu­relles de l’éco­no­mie russe, qui tendent à s’exa­cer­ber en pé­riode de baisse des prix du pé­trole et de dé­té­rio­ra­tion gé­né­rale des per­for­mances éco­no­miques. Un prix du ba­ril com­pris entre 40 et 60 dol­lars si­gni­fie­rait une crois­sance re­la­ti­ve­ment mo­deste pour la Russie dans un ave­nir proche et au­cun ex­cé­dent bud­gé­taire fé­dé­ral. Les ef­forts du gou­ver­ne­ment russe ont été axés sur le main­tien de son dé­fi­cit bud­gé­taire à moins de 3 % du PIB en 2016. Il ten­te­ra de le li­mi­ter à 3,2 % en 2017, afin d’évi­ter une dé­gra­da­tion de la dette sou­ve­raine. Cette si­tua­tion a conduit à des dis­cus­sions hou­leuses lors du vote du bud­get fé­dé­ral cou­vrant la pé­riode 2017-2019. Afin d’ac­cu­mu­ler des re­ve­nus sup­plé­men­taires, le gou­ver­ne­ment a dé­ci­dé de : ré­duire les dé­penses fé­dé­rales (à l’ex­cep­tion de la dé­fense), aug­men­ter le far­deau fis­cal de l’in­dus­trie pé­tro­ga­zière, pri­va­ti­ser par­tiel­le­ment cer­taines en­tre­prises éta­tiques comme Ba­sh­neft et Ros­neft, mul­ti­plier les em­prunts sur les mar­chés na­tio­naux et in­ter­na­tio­naux et ge­ler cer­tains in­ves­tis­se­ments. La prio­ri­té du gou­ver­ne­ment russe est de main­te­nir la sta­bi­li­té ma­croé­co­no­mique du pays.

Les sanc­tions, quant à elles, ont des ef­fets qui se­ront per­cep­tibles à long terme. Bien qu’il y ait des nuances entres les sanc­tions pri­maires amé­ri­caines et eu­ro­péennes, celles-ci s’or­ga­nisent au­tour des trois as­pects sui­vants :

• le gel des avoirs (in­ter­dic­tion d’opé­rer une tran­sac­tion fi­nan­cière avec la per­sonne ou l’en­ti­té dé­si­gnée, ou une en­ti­té dé­te­nue à plus de 50 % par la per­sonne/en­ti­té sus­men­tion­née) ;

• la res­tric­tion des in­ves­tis­se­ments (l’en­ti­té dé­si­gnée, mais aus­si ses fi­liales, ne peut pas ac­cé­der au mar­ché de la dette à long terme, c’est-à-dire plus de 90 jours) ;

• l’in­ter­dic­tion pour l’Oc­ci­dent d’ex­por­ter de la tech­no­lo­gie et la res­tric­tion d’as­sis­tance tech­nique (dans les sec­teurs du pé­trole de schiste, de l’ex­plo­ra­tion en off­shore pro­fond [plus de 152 mètres] et de la mise en va­leur du pla­teau con­ti­nen­tal arc­tique).

La Russie a été bien plus af­fec­tée par la chute des cours du pé­trole que par les sanc­tions éco­no­miques et sec­to­rielles.

Rap­pe­lons que le sec­teur pé­tro­lier est plus lour­de­ment af­fec­té par les sanc­tions que le sec­teur ga­zier et que Gaz­prom n’est pas sur la liste des sanc­tions. La si­tua­tion pour­rait bien en­ten­du évo­luer, puisque le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain est en train de dis­cu­ter la pos­si­bi­li­té d’ins­crire cer­tains pro­jets de Gaz­prom sur la liste des sanc­tions, ce qui au­rait de lourdes consé­quences en Europe.

Aux sanc­tions dites pri­maires s’ajoutent les sanc­tions se­con­daires. Ce­la veut dire que Wa­shing­ton a la pos­si­bi­li­té d’in­ter­dire à ses res­sor­tis­sants, ain­si qu’aux en­ti­tés/per­sonnes se trou­vant sur son ter­ri­toire de com­mer­cer ou conclure cer­tains ac­cords com­mer­ciaux avec des pays ou per­sonnes/en­ti­tés du­dit pays sanc­tion­né. Mais l’ex­tra­ter­ri­to­ria­li­té du droit amé­ri­cain fait que ce­la s’ap­plique hors des États-Unis, si bien que toute en­tre­prise/en­ti­té d’un État tiers peut être sanc­tion­née par les États-Unis si elle opère une tran­sac­tion ju­gée li­ti­gieuse en dol­lars, eu égard au droit amé­ri­cain. Dans le cas de la Russie, ce­la a ren­du plus dif­fi­cile l’ac­cès des en­tre­prises éner­gé­tiques russes aux mar­chés des ca­pi­taux et de la dette en Oc­ci­dent. Les ins­ti­tu­tions fi­nan­cières eu­ro­péennes, qui craignent les sanc­tions amé­ri­caines (sur­tout de­puis l’af­faire BNP), sont de­ve­nues plus pru­dentes, pour ne pas dire mé­fiantes. Par consé­quent, les en­tre­prises russes se sont tour­nées vers la Chine pour ac­cé­der aux ca­pi­taux, mais aus­si à cer­taines tech­no­lo­gies. Ce­la a été le cas pour le pro­jet de Ya­mal LNG. Les sanc­tions au­ront sur­tout ren­for­cé la co­opé­ra­tion si­no-russe – co­opé­ra­tion où Pé­kin reste en po­si­tion de force face à Mos­cou.

La Russie a an­non­cé qu’elle pré­voyait de ra­ti­fier l’ac­cord de la COP21 pour une en­trée en vi­gueur en 2021, et s’est en­ga­gée à ré­duire de 70 % par rap­port à 1990 ses émis­sions de gaz à ef­fet de serre d’ici 2030. Outre les ef­fets sur le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, le sec­teur éner­gé­tique russe est éga­le­ment gé­né­ra­teur d’une forte pol­lu­tion, comme en at­testent no­tam­ment les cen­taines de mil­liers de tonnes de pé­trole qui se­raient per­dues dans la na­ture chaque an­née dans le pays. Pour­tant, le dé­ve­lop­pe­ment des éner­gies re­nou­ve­lables ne semble pas consti­tuer un en­jeu ma­jeur pour Mos­cou. Pour­quoi ?

L’ac­cès as­sez « fa­cile et re­la­ti­ve­ment bon mar­ché » aux hy­dro­car­bures n’a pas en­cou­ra­gé la Russie à se tour­ner vers des éner­gies plus vertes et à aug­men­ter l’ef­fi­cience éner­gé­tique. En 2015, les éner­gies re­nou­ve­lables toutes confon­dues (bio­car­bu­rants, géo­ther­mie, bio­gaz, et éner­gies éo­lienne, so­laire et hy­drau­lique) ne re­pré­sen­taient qu’en­vi­ron 3 % du mix éner­gé­tique et 17 % du mix élec­trique (5). Au sein du mix élec­trique, il faut si­gna­ler que l’éner­gie hy­drau­lique re­pré­sente 16 % du mix (autre hé­ri­tage de l’ère so­vié­tique). Bien que la part des éner­gies re­nou­ve­lables ait sen­si­ble­ment aug­men­té de­puis 2002, elles res­tent lar­ge­ment sous-ex­ploi­tées eu égard au po­ten­tiel qu’offre le pays (ex­cep­tion faite de l’éner­gie hy­drau­lique). Ac­tuel­le­ment, l’éner­gie re­nou­ve­lable pro­duite pro­vient es­sen­tiel­le­ment des parcs éo­liens du Cau­case et de la ré­gion pé­ters­bour­geoise, des en­tre­prises géo­ther­miques lo­ca­li­sées en Ex­trême-Orient, de pe­tites cen­trales hy­dro­élec­triques dans di­verses ré­gions (Ca­ré­lie, Cau­case et ré­gion mos­co­vite) et de l’éner­gie so­laire pro­duite prin­ci­pa­le­ment dans le Cau­case et l’Ex­trême-Orient.

Les freins au dé­ve­lop­pe­ment des éner­gies re­nou­ve­lables sont nom­breux :

• le lob­by pé­tro-ga­zier russe a pen­dant long­temps été le pre­mier rem­part au dé­ve­lop­pe­ment de ce sec­teur ;

• la Russie est confron­tée à un pro­blème que beau­coup d’États eu­ro­péens (Al­le­magne, Danemark et Espagne) ont ren­con­tré dans les an­nées 1980/1990. Le ré­seau élec­trique « tra­di­tion­nel » ali­men­té en éner­gies fos­siles se com­pose de quelques cen­trales de pro­duc­tion de tailles consé­quentes (sys­tème que l’on qua­li­fie de cen­tra­li­sé), alors que le dé­ve­lop­pe­ment des éner­gies re­nou­ve­lables né­ces­site de nom­breuses pe­tites sources d’éner­gies, par­fois dé­cen­tra­li­sées, par­fois in­ter­con­nec­tées entre elles. Ce­la si­gni­fie que l’in­fra­struc­ture né­ces­saire est en in­adé­qua­tion avec le ré­seau ac­tuel. Dès lors, la Russie doit re­pen­ser la ges­tion de son ré­seau pour ga­gner en ef­fi­ca­ci­té et ef­fi­cience via le dé­ve­lop­pe­ment de smart grids* ;

• les condi­tions ré­gle­men­taires et ta­ri­faires ne sont pas adap­tées aux ca­rac­té­ris­tiques des éner­gies re­nou­ve­lables et n’as­surent pas la sé­cu­ri­té né­ces­saire aux in­ves­tis­se­ments ;

• le dé­ve­lop­pe­ment des éner­gies re­nou­ve­lables né­ces­site l’ex­ten­sion des connais­sances et des bonnes pra­tiques via des cam­pagnes d’in­for­ma­tion, des pro­grammes ré­gio­naux, l’oc­troi de sub­ven­tions et de ga­ran­ties ta­ri­faires, etc ;

• fi­na­le­ment, la prise de conscience par les au­to­ri­tés et la po­pu­la­tion du « bien fon­dé » des éner­gies re­nou­ve­lables pour la crois­sance éco­no­mique, l’em­ploi (tout par­ti­cu­liè­re­ment dans les zones ru­rales), et la mo­der­ni­sa­tion de l’éco­no­mie russe, qui de­meure for­te­ment dé­pen­dante de la pro­duc­tion et de la vente d’éner­gies fos­siles, n’est pas to­tale.

Pho­to ci-des­sus : Le 24 juillet 2017, les mi­nistres saou­dien, russe et ko­weï­tien de l’Éner­gie sont réunis à Saint-Pé­ters­bourg dans le cadre de la qua­trième réunion entre les membres de l’OPEP et onze autres pays non OPEP – dont la Russie – afin de...

Lexique Oblast : Le sys­tème de di­vi­sion ad­mi­nis­tra­tive et ter­ri­to­rial de la Russie est com­plexe. Ré­gle­men­té par la Cons­ti­tu­tion, qui ac­corde en théo­rie les mêmes droits à chaque di­vi­sion (su­jet de la Fé­dé­ra­tion), il compte aujourd’hui 21 ré­pu­bliques,...

en­tre­tien Avec Au­ré­lie Bros, consul­tante à l’Ob­ser­va­toire fran­co-russe. * Les termes sui­vis d’un as­té­risque ren­voient à un lexique en marge. Pho­to ci-des­sus : Gi­se­ment ga­zier de Bo­va­nen­kovs­koye, si­tué dans la pé­nin­sule de Ya­mal, ré­gion russe...

Lexique Smart grids : In­té­gra­tion de nou­velles tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion aux ré­seaux élec­triques, afin d’as­su­rer une ges­tion beau­coup plus flexible de la con­som­ma­tion d’éner­gie, pour en faire des « ré­seaux élec­triques...

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.