Mé­dias et pou­voir en Russie : entre sur­veillance, contrôle et ins­tru­men­ta­li­sa­tion

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Sommaire - Yann Breault

Alors que cer­tains mé­dias russes sont ac­cu­sés d’être des « mé­ga­phones de pro­pa­gande », le dé­man­tè­le­ment des mé­dias in­dé­pen­dants en Russie sou­lève ac­tuel­le­ment beau­coup d’in­quié­tudes 1). La si­tua­tion est-elle aus­si alar­mante qu’on le pré­tend ? (

Entre 2002 et 2017, la Russie a glis­sé du 121e au 148e rang dans le clas­se­ment mon­dial de la li­ber­té de la presse de Re­por­ters sans fron­tières (2). Vu d’un pays où cha­cun ap­prend à être fier du pre­mier amen­de­ment de sa cons­ti­tu­tion, cette évo­lu­tion est par­ti­cu­liè­re­ment trou­blante. Les ONG amé­ri­caines Hu­man Rights Watch ou Free­dom House oeuvrent dé­jà de­puis un bon mo­ment pour ten­ter de sen­si­bi­li­ser et de mo­bi­li­ser l’opi­nion pu­blique contre les at­teintes à la li­ber­té de pa­role en Russie (3). Ont-elles rai­son ? Pour ré­pondre à la ques­tion, il convient de prendre un re­cul his­to­rique face aux trans­for­ma­tions en cours.

L’évo­lu­tion de l’éco­sys­tème mé­dia­tique en Russie

Que l’on re­monte à l’époque im­pé­riale du XIXe siècle ou plus ré­cem­ment au temps de l’URSS, la ré­pres­sion des idéo­lo­gies ju­gées sub­ver­sives a tou­jours été la ten­dance lourde en Russie, même s’il faut sou­li­gner que cer­taines pé­riodes furent moins ré­pres­sives que d’autres. L’exis­tence d’une tri­bune où l’on peut ex­pri­mer li­bre­ment des opi­nions contraires à la ligne de pen­sée dic­tée par l’État (et par l’Église or­tho­doxe) ne s’est ja­mais im­po­sée comme va­leur car­di­nale de la so­cié­té.

Si l’on tient à par­ler d’un re­cul de la li­ber­té de pa­role en Russie, il faut uti­li­ser comme point de com­pa­rai­son cette courte pé­riode al­lant de la glas­nost ini­tiée par M. Gor­bat­chev jus­qu’à la crise consti­tu­tion­nelle de 1993, au tout dé­but de l’ère Elt­sine, qui consti­tue un épi­sode unique. Seule­ment cet âge d’or du droit à la dis­si­dence cor­res­pond aus­si à une pé­riode de grands troubles in­té­rieurs. Elle ins­pire peu de nos­tal­gie au­près des masses. L’ar­ri­vée au pou­voir de Vla­di­mir Pou­tine en 2000 marque à coup sûr le dé­but d’une nou­velle ère dans la re­la­tion entre l’État et le « qua­trième pou­voir ». Les pre­mières craintes ex­pri­mées lors de la prise de contrôle des grandes chaines té­lé­vi­sées ORT et NTV par le Krem­lin se sont ré­vé­lées en grande par­tie fon­dées ; du moins si l’on se place dans une pers­pec­tive néo­li­bé­rale se­lon la­quelle le gou­ver­ne­ment ne de­vrait pas in­ter­ve­nir dans l’in­dus­trie mé­dia­tique. En ef­fet, la si­tua­tion d’aujourd’hui

contraste avec l’ère Elt­sine, pen­dant la­quelle le sec­teur pri­vé a lar­ge­ment do­mi­né l’éco­no­mie des mé­dias.

On au­rait tou­te­fois tort d’en conclure hâ­ti­ve­ment que les mé­dias dif­fu­saient dans les an­nées 1990 un point de vue plus ob­jec­tif et cri­tique en­vers le gou­ver­ne­ment. Il n’y a qu’à se rap­pe­ler à quel point la col­lu­sion a par­fois été forte entre eux. C’est grâce à un bat­tage mé­dia­tique ful­gu­rant en fa­veur du pré­sident sor­tant (et à une cam­pagne de peur cy­nique à l’en­contre d’un éven­tuel re­tour au pou­voir des com­mu­nistes) que les Russes se sont lais­sés convaincre en 1996 de vo­ter pour un lea­der dont le taux de popularité avant la cam­pagne était tom­bé sous la barre de 5 %. C’est pro­ba­ble­ment à ce mo­ment que s’est im­po­sée l’idée, re­prise ré­cem­ment par l’es­sayiste P. Po­me­rant­sev, se­lon la­quelle l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion des mé­dias ren­dait pos­sible n’im­porte quoi en Russie (4).

Au tour­nant des an­nées 2000, la mise au jour de scan­dales concer­nant les agis­se­ments de po­li­ti­ciens ré­gio­naux ou de di­ri­geants d’en­tre­prise té­moigne bien moins d’une li­ber­té de la presse que d’une concur­rence pug­nace entre des lieux de pou­voir tous aus­si cor­rom­pus les uns que les autres. Per­sonne n’a ou­blié les images de for­ni­ca­tion dif­fu­sées aux heures de grande écoute du pro­cu­reur gé­né­ral Y. Skou­ra­tov : images qui le for­ce­ront à dé­mis­sion­ner, et du coup à in­ter­rompre ses en­quêtes sur des membres de l’en­tou­rage d’Elt­sine. Les chaines, les ra­dios et les jour­naux d’in­for­ma­tion dif­fusent à pro­fit un spec­tacle dont la mo­rale re­flète né­ces­sai­re­ment les in­té­rêts des pro­prié­taires. L’ob­jec­ti­vi­té jour­na­lis­tique ap­pa­rait to­ta­le­ment illu­soire (5). Dans un tel contexte, comment craindre qu’une re­prise en main par l’État des mé­dias in­dé­pen­dants puisse avoir un ef­fet né­ga­tif sur le trai­te­ment de l’in­for­ma­tion ?

Pour la re­cons­truc­tion de la ver­ti­cale du pou­voir ini­tiée par le nou­veau pré­sident, le contrôle des mé­dias re­pré­sente l’élé­ment clé. L’État sou­haite con­so­li­der ses forces et le sou­tien de toute la po­pu­la­tion, no­tam­ment pour ga­gner cette deuxième guerre de Tchét­ché­nie. Il n’est pas ques­tion de lais­ser les oli­garques uti­li­ser ce le­vier d’in­fluence pour ar­ra­cher des conces­sions au gou­ver­ne­ment. À coup de pour­suites ju­di­ciaires, le Krem­lin brise la ré­sis­tance des tout-puis­sants B. Be­re­zovs­ki et V. Gous­sins­ki, et réus­sit ain­si à convaincre les autres joueurs de ren­trer dans le rang. Un à un, les mé­dias tombent dans le gi­ron d’oli­garques loyaux en­vers le pou­voir, quand ce n’est pas di­rec­te­ment sous le contrôle des grandes banques et com­pa­gnies d’État, qui en de­viennent ac­tion­naires ma­jo­ri­taires. Le rap­port de force est du­ra­ble­ment ren­ver­sé. Les mé­dias com­prennent qu’ils doivent dé­sor­mais s’en te­nir à des lignes édi­to­riales qui sont fa­vo­rable aux in­té­rêts de l’État. Il s’en­suit à maints en­droits d’im­por­tants chan­ge­ments de per­son­nels.

Il semble par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reux de cri­ti­quer la guerre me­née en Tchét­ché­nie ou pire d’en­quê­ter sur les agis­se­ments frau­du­leux d’agences gou­ver­ne­men­tales. Quelques jour­na­listes ayant trans­gres­sé cette règle sont morts dans des cir­cons­tances qui de­mandent en­core à être élu­ci­dées. On pense no­tam­ment

Pour l’ini­tia­teur de la glas­nost,

M. Gor­bat­chev, la presse libre était un ins­tru­ment né­ces­saire pour main­te­nir une sorte de pres­sion à la per­for­mance sur les élites. La sur­vi­vance de son jour­nal, No­vaya Ga­ze­ta, laisse croire que le pou­voir n’est pas com­plè­te­ment in­sen­sible à cette lo­gique.

à P. Kleb­ni­kov ( Forbes), I. Sa­fro­nov ( Kom­mer­sant) ou A. Po­lit­kovs­kaya ( No­vaya Ga­ze­ta), dont les dé­cès ali­mentent dès les an­nées 2000 les pires spé­cu­la­tions quant au re­tour d’une ré­pres­sion vio­lente de la dis­si­dence par les ser­vices se­crets (6). L’as­sas­si­nat mys­té­rieux de l’op­po­sant B. Nemt­sov en fé­vrier 2015 alors qu’il s’ap­prê­tait à pu­blier un rap­port dé­taillant les pertes mi­li­taires de la Russie en Ukraine a ré­ac­tua­li­sé de telles craintes, même si rien ne prouve qu’il ait été com­man­di­té en haut lieu.

Une li­ber­té de pa­role sous haute sur­veillance

Il ne faut pas confondre la re­prise en main du sec­teur stra­té­gique des mé­dias par l’État avec les at­teintes por­tées à la li­ber­té de pa­role, car il s’agit là de phé­no­mènes dis­tincts qu’il faut sai­sir dans leur com­plexi­té. L’ob­jec­tif de la prise de contrôle des mé­dias n’est pas d’étouf­fer toutes formes de dis­si­dences et de voix cri­tiques. En té­moigne la sub­sis­tance de la ra­dio Ekho Mosk­vy et du jour­nal No­vaya Ga­ze­ta, dans les­quelles s’ex­priment ou­ver­te­ment des opi­nions par­fois la­pi­daires sur les orien­ta­tions et les dé­ci­sions prises au Krem­lin. Il est d’ailleurs in­té­res­sant de no­ter, dans le cas d’Ekho Mosk­vy, que la sta­tion n’ap­par­tient pas à des in­té­rêts pri­vés, mais plu­tôt à une en­tre­prise d’État (Gaz­prom Me­dia).

Pour lut­ter contre la po­la­ri­sa­tion idéo­lo­gique très forte hé­ri­tée des an­nées 1990 et ain­si ten­ter de ré­ta­blir une meilleure co­hé­sion so­ciale, le pou­voir cir­cons­crit les débats d’idées dans un cadre plus étroit. Mais il pré­serve tout de même un es­pace éli­tiste, dis­cret, où il est en­core pos­sible d’en­tendre les ar­gu­ments fort bien ar­ti­cu­lés de per­sonnes qui contestent ses po­li­tiques. Pour l’ini­tia­teur de la glas­nost, M. Gor­bat­chev, la presse libre était un ins­tru­ment néces-

saire pour main­te­nir une sorte de pres­sion à la per­for­mance sur les élites. La sur­vi­vance de son jour­nal No­vaya Ga­ze­ta (qu’il pos­sède conjoin­te­ment avec l’oli­garque et an­cien em­ployé du KGB A. Le­be­dev) laisse croire que le pou­voir n’est pas com­plè­te­ment in­sen­sible à cette lo­gique.

Cette li­ber­té de pa­role de­meure tou­te­fois sous haute sur­veillance, à plus forte rai­son lors­qu’il s’agit de dif­fu­ser de l’in­for­ma­tion sus­cep­tible de ser­vir les in­té­rêts de puis­sances étran­gères. Le contexte mon­dial par­ti­cu­liè­re­ment ten­du de­puis l’an­nexion de la Cri­mée ac­cen­tue cette ten­dance, dé­jà amor­cée, en fa­veur d’un rôle ac­cru des ca­pi­taux russes dans l’in­dus­trie mé­dia­tique. Un seuil maxi­mal de 50 % pour le ca­pi­tal étran­ger avait été adop­té en 2012. Or il est for­te­ment abais­sé dans une nou­velle loi vo­tée en oc­tobre 2014, loi qui li­mite à 20 % le quo­ta maxi­mal de pro­prié­té étran­gère à comp­ter de fé­vrier 2017. En dé­cembre 2015, le Par­le­ment en ra­joute en exi­geant que les mé­dias, les ra­dio­dif­fu­seurs et les édi­teurs dé­clarent tous leurs fonds pro­ve­nant de toutes les sources in­ter­na­tio­nales.

Un contrôle ac­cru sur la toile

Le nombre im­por­tant de ma­ni­fes­tants mo­bi­li­sés pour dé­non­cer des cas al­lé­gués de fraudes élec­to­rales lors des élec­tions lé­gis­la­tives de dé­cembre 2011 a alar­mé les au­to­ri­tés sur l’ef­fet po­ten­tiel­le­ment dé­sta­bi­li­sa­teur des mé­dias so­ciaux et des in­for­ma­tions dif­fu­sées en ligne. C’est à comp­ter de 2012 que le pou­voir com­mence à in­ter­ve­nir plus di­rec­te­ment sur la toile, d’abord sous pré­texte de pro­té­ger les mi­neurs des in­for­ma­tions « sus­cep­tibles de nuire à leur san­té et à leur dé­ve­lop­pe­ment ». L’agence gou­ver­ne­men­tale Ros­kom­nad­zor peut dé­sor­mais iden­ti­fier et blo­quer l’ac­cès aux sites ju­gés nui­sibles, et ce sans ordre de la Cour. Après le dé­but de la guerre en Ukraine, le man­dat de l’agence de sur­veillance et de contrôle s’étend à « la pré­ven­tion de la dis­sé­mi­na­tion de l’ex­tré­misme », un terme flou qui donne une im­por­tante marge d’in­ter­pré­ta­tion à l’État. En juin 2016, le Par­le­ment va en­core plus loin en adop­tant des me­sures qui touchent les pro­prié­taires de mo­teurs de re­cherche sur In­ter­net, les ren­dant ju­ri­di­que­ment res­pon­sables du conte­nu des sites qu’ils ré­fé­ren­cient, donc pas­sibles de pour­suites s’ils pro­posent des liens me­nant à des conte­nus qui contre­viennent à la loi. La po­pu­la­tion n’est pas ou­trée de ce­la. Même si la cen­sure est tech­ni­que­ment pros­crite par l’ar­ticle 29 de la Cons­ti­tu­tion de 1993, la moi­tié des Russes pensent que l’in­for­ma­tion sur In­ter­net doit faire l’ob­jet d’un contrôle gou­ver­ne­men­tal, et pas seule­ment pour lut­ter contre l’ex­tré­misme : 59 % sont pour la cen­sure contre la « pro­pa­gande ho­mo­sexuelle » et 46 % le sont contre les groupes qui ap­pellent à des pro­tes­ta­tions an­ti­gou­ver­ne­men­tales (7). Vo­tées en juillet 2016, d’autres me­sures visent à for­cer les four­nis­seurs de ser­vices cel­lu­laires et In­ter­net à sto­cker les don­nées de com­mu­ni­ca­tion pen­dant six mois (et toutes les mé­ta­don­nées jus­qu’à trois ans), afin de fa­ci­li­ter les en­quêtes des ser­vices de sé­cu­ri­té. Le gou­ver­ne­ment aug­mente par la même oc­ca­sion les pé­na­li­tés pour ceux qui se li­vre­raient à des jus­ti­fi­ca­tions pu­bliques du ter­ro­risme, ain­si que ceux qui ten­te­raient de re­cru­ter ou d’im­pli­quer d’autres per­sonnes dans l’or­ga­ni­sa­tion de ma­ni­fes­ta­tions de masses illé­gales.

Ce­la dit, ces puis­sants ou­tils de contrôle sur les mé­dias nu­mé­riques ne si­gni­fient pas, là en­core, que la li­ber­té de pa­role soit éteinte : plus de 1,2 mil­lion de per­sonnes se sont abon­nées à la chaîne You­Tube du po­li­ti­cien d’op­po­si­tion A. Na­val­ny. Son fa­meux rap­port d’en­quête sur les ri­chesses ac­cu­mu­lées par le Pre­mier mi­nistre Dmi­tri Med­ve­dev a été vi­sion­né 24 mil­lions de fois (8). Mal­gré tous les moyens de pres­sion dont dis­pose l’État, et le nombre crois­sant d’in­ter­nautes ac­cu­sés d’avoir pro­pa­gé des pro­pos ex­tré­mistes (près d’une cen­taine en 2016 se­lon Hu­man Rights Watch), la blo­go­sphère de­meure à ce jour une pé­pi­nière d’idées et d’opi­nions li­bre­ment par­ta­gées.

La guerre re­pré­sen­ta­tion­nelle in­ter­na­tio­nale

La vi­sion cy­nique par­ta­gée par la po­pu­la­tion et les di­ri­geants à l’égard du rôle des mé­dias ne s’ap­plique pas qu’à la scène in­té­rieure, mais aus­si à la so­cié­té in­ter­na­tio­nale, en­core lar­ge­ment do­mi­née par les grandes chaines an­glo-saxonnes CNN, Fox News ou BBC. L’idée consé­quente est que, pour éven­tuel­le­ment ré­sis­ter à l’hé­gé­mo­nie des États-Unis et de leurs al­liés, la Russie doit dis­po­ser de ses propres ca­naux de com­mu­ni­ca­tion avec le grand pu­blic. C’est dans cette op­tique que Mos­cou en­tre­prend en 2005 de lan­cer sa propre chaine de nou­velles in­ter­na­tio­nales, Rus­sia To­day, qui de­vient sim­ple­ment RT à comp­ter de 2009. On peut y voir une ri­poste à la cou­ver­ture oc­ci­den­tale lar­ge­ment par­ti­sane des ré­vo­lu­tions de cou­leurs sur­ve­nues en Géor­gie (2003) et en Ukraine (2004). Pour ten­ter d’of­frir une image al­ter­na­tive de la si­tua­tion in­ter­na­tio­nale, la Russie entre sciem­ment dans une lutte re­pré­sen­ta­tion­nelle glo­bale.

À me­sure que se dé­gradent les re­la­tions avec Wa­shing­ton, la ligne édi­to­riale de­vient de plus en plus of­fen­sive en­vers les

59 % des Russes sont pour la cen­sure contre la « pro­pa­gande ho­mo­sexuelle » sur In­ter­net, et 46 % le sont contre les groupes qui ap­pellent à des pro­tes­ta­tions an­ti­gou­ver­ne­men­tales.

dé­mo­cra­ties li­bé­rales, à qui l’on par­donne dif­fi­ci­le­ment d’avoir pris parti en fa­veur de Tbi­lis­si lors de la guerre en Géor­gie de 2008. En dé­cembre 2013, le Krem­lin conso­lide les ac­ti­vi­tés de l’agence Ria No­vos­ti et de la ra­dio Voix de la Russie en créant un nou­veau mé­dia élec­tro­nique, Sput­nik, qu’il place avec RT sous la gou­verne de D. Kis­se­lev, jour­na­liste ve­dette, par­ti­san d’une ligne dure en­vers les États-Unis et l’OTAN. Sé­dui­sant ceux qui trouvent ra­frai­chis­sant d’en­tendre des pro­pos cri­tiques sur les po­li­tiques amé­ri­caines, la chaine RT gagne un au­di­toire in­ter­na­tio­nal as­sez large, no­tam­ment sur You­Tube, où elle se targue de cu­mu­ler en 2017 plus de 4 mil­liards de vues.

Les crises in­ter­na­tio­nales en Ukraine et en Syrie, où les in­té­rêts russes sont op­po­sés à ceux des États-Unis et de l’Europe, at­tisent une guerre de l’in­for­ma­tion dans la­quelle les mé­dias s’at­taquent dé­sor­mais di­rec­te­ment les uns et les autres, en s’ac­cu­sant mu­tuel­le­ment de dés­in­for­ma­tion mal­hon­nête. Si l’on en croit une étude ré­cente du NATO Stra­te­gic Com­mu­ni­ca­tion Cen­ter of Ex­cel­lence, un compte Twit­ter sur quatre pu­bliant des com­men­taires en an­glais sur la pré­sence de l’OTAN en Po­logne se­rait au­to­ma­ti­sé. Ceux-ci se­raient res­pon­sables de 46 % de tout ce qui est écrit sur la ques­tion (9). Ain­si la Toile se­rait de­ve­nue une zone de com­bat en­va­hie par des ro­bots, et on pré­sume à un très haut ni­veau qu’ils sont d’ori­gine russe. La stra­té­gie vo­lon­ta­riste me­née par la Russie pour ac­croitre la vi­si­bi­li­té de son point de vue lui vaut bien­tôt d’être blâ­mée au plus haut ni­veau de la di­plo­ma­tie in­ter­na­tio­nale. En 2014, l’an­cien se­cré­taire d’État amé­ri­cain John Ker­ry dé­non­çait RT comme un « mé­ga­phone ( bull­horn) de pro­pa­gande ». Pen­dant sa cam­pagne élec­to­rale, le pré­sident fran­çais Em­ma­nuel Ma­cron en ra­joute en par­lant d’un « or­gane d’in­fluence et de pro­pa­gande men­son­gère » qui dif­fuse « des contre-vé­ri­tés in­fa­mantes » (10). Des États comme l’Ukraine, la Po­logne et l’Es­to­nie ont dé­jà blo­qué l’ac­cès à la chaine d’in­for­ma­tions russe.

Les dé­mo­cra­ties li­bé­rales peuvent dif­fi­ci­le­ment de­meu­rer in­dif­fé­rentes de­vant le spectre d’une sou­mis­sion des mé­dias d’in­for­ma­tion, des jour­na­listes, et main­te­nant des « trolls », aux quatre vo­lon­tés des di­ri­geants russes. Mais on peut tout de même ques­tion­ner la per­ti­nence de vou­loir cen­su­rer leurs mé­dias, comme le font dé­jà l’Ukraine, la Po­logne et l’Es­to­nie, du moins si l’on pré­tend soi-même vou­loir lut­ter contre les en­torses à la li­ber­té de pa­role. Il est même plu­tôt au­da­cieux d’adop­ter à l’égard de Mos­cou un ton dé­non­cia­teur, alors que la re­la­tion entre les mé­dias et le grand ca­pi­tal sou­lève ici­même des in­quié­tudes lé­gi­times sur l’in­dé­pen­dance du qua­trième pou­voir. Une ten­dance in­quié­tante s’ob­serve de­puis un mo­ment en Europe, no­tam­ment en Hon­grie et en Po­logne. Elle touche main­te­nant l’Amérique de Do­nald Trump, qui s’at­taque de ma­nière fron­tale à CNN et au New York Times, en les ac­cu­sant de pro­pa­ger de « fausses nou­velles ». L’éro­sion du contre-pou­voir en Russie est cer­tai­ne­ment in­quié­tante, mais il s’agit de la ma­ni­fes­ta­tion d’un phé­no­mène sys­té­mique qui en dé­borde lar­ge­ment le cadre.

L’éro­sion du contre-pou­voir en Russie est cer­tai­ne­ment in­quié­tante, mais il s’agit de la ma­ni­fes­ta­tion d’un phé­no­mène sys­té­mique qui en dé­borde lar­ge­ment le cadre.

Pho­to ci-des­sous : Le 11 juin 2013, le pré­sident russe Vla­di­mir Pou­tine ren­contre des membres de la ré­dac­tion de RT dans les lo­caux de la chaine d’in­for­ma­tion in­ter­na­tio­nale lan­cée en 2005 sous le nom de Rus­sia To­day. C’est au len­de­main de la guerre...

Pho­to ci-des­sus : En sep­tembre 2014, le ré­seau so­cial VKon­takte, qui avait joué un rôle im­por­tant dans les ma­ni­fes­ta­tions an­ti-pou­voir de l’hi­ver 2011, était re­pris en main par le fils du pa­tron de la hol­ding de mé­dias pu­blics VGTRK. Consi­dé­ré par le...

En par­te­na­riat avec ana­lyse Par Yann Breault, co-di­rec­teur de l’Ob­ser­va­toire de l’Eu­ra­sie du Centre d’études sur l’in­té­gra­tion et la mon­dia­li­sa­tion de l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Mon­tréal. Pho­to ci-des­sus : Le 23 dé­cembre 2016, un ca­mé­ra­man filme le...

Notes (1) Kons­tan­tin Be­nyu­mov, « How Rus­sia’s in­de­pendent me­dia was dis­mant­led piece by piece », The Guar­dian, 16 mai 2016 (http://bit.ly/2fnXl3y). (2) Re­por­ters sans fron­tières, « Clas­se­ment de la li­ber­té de la presse 2017 »...

Pho­to ci-contre : Évè­ne­ment or­ga­ni­sé en oc­tobre 2008 en hom­mage à la jour­na­liste russe An­na Po­lit­kovs­kaïa, as­sas­si­née à Mos­cou le 7 oc­tobre 2006 par un com­man­di­taire en­core in­con­nu aujourd’hui. Connue pour son op­po­si­tion à la politique du gou­ver­ne­ment...

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.