La re­dé­cou­verte de la francophon­ie et de ses en­jeux

Alors que l’on re­dé­couvre la francophon­ie mé­dia­ti­sée par Em­ma­nuel Ma­cron, il convient de prendre la me­sure d’en­jeux im­por­tants, pour notre langue et notre culture d’abord – qui si­non de­vien­dra lo­cale puis dis­pa­raî­tra –, mais éga­le­ment pour notre éco­no­mie

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Sommaire - Par Yves Mon­te­nay, dé­mo­graphe, éco­no­miste et an­cien di­ri­geant d’en­tre­prises dans douze pays.

De­puis 1945, les Fran­çais s’étaient ha­bi­tués au re­cul de leur langue. Les uns sont scan­da­li­sés, d’autres in­dif­fé­rents. Cer­tains se fé­li­citent même d’en­trer avec l’an­glais dans la mo­der­ni­té et d’oeu­vrer à l’uni­té lin­guis­tique du monde. Mais com­men­çons par l’his­toire, qui nous éclaire sur les causes de ce re­cul.

Le gâ­chis d’un pas­sé pres­ti­gieux

Les amou­reux de la langue mau­dissent des er­reurs po­li­tiques qui ont gâ­ché ce mo­nu­ment na­tio­nal. À dé­faut d’être la langue d’usage sur tout le ter­ri­toire na­tio­nal (les trois quarts de la po­pu­la­tion par­lant en­core une langue ré­gio­nale à la veille de la Ré­vo­lu­tion), le fran­çais était la langue com­mune dans toutes les cours d’Eu­rope, et même au-de­là, avant de de­ve­nir langue di­plo­ma­tique, fai­sant foi pour les trai­tés à par­tir de 1713. Il a gé­né­ré les oeuvres res­tées clas­siques de la Re­nais­sance, celles re­flé­tant la po­li­tique de « gran­deur » de Louis XIV, puis celles des Lu­mières. Le fran­çais a en­suite vé­hi­cu­lé les idées de la Ré­vo­lu­tion, re­layées par les ro­man­tiques, et a conti­nué à s’illus­trer cultu­rel­le­ment pen­dant une bonne part du XXe siècle. En deux siècles, nous per­dons nos pos­ses­sions amé­ri­caines qui cou­vraient les deux tiers des ac­tuels États-Unis et Ca­na­da. Le re­mar­quable re­dres­se­ment en­ta­mé par Louis XVI fut perdu par la Ré­vo­lu­tion, qui coa­li­sa l’Eu­rope contre elle et nous dé­tour­na du grand large. Na­po­léon dut vendre la Loui­siane aux États

Unis, re­cette vite en­glou­tie dans le fi­nan­ce­ment de ses guerres, qui lais­sèrent la France hu­mai­ne­ment et éco­no­mi­que­ment très af­fai­blie.

En­fin, les ré­vo­lu­tions com­mu­nistes du XXe siècle firent dis­pa­raître la francophon­ie russe à par­tir de 1917, celles d’Eu­rope orien­tale et d’In­do­chine après 1945. En 1956, la ré­vo­lu­tion ana­logue de Nas­ser et l’igno­rance sur­pre­nante du gou­ver­ne­ment Guy Mol­let mirent fin à la francophon­ie égyp­tienne, pour­tant alors bien pla­cée pour faire de ce pays qui compte dé­sor­mais 95 mil­lions d’ha­bi­tants un mo­dèle de bi­lin­guisme fran­co-arabe. Der­rière ces ca­tas­trophes, deux phé­no­mènes de fond, long­temps in­vi­sibles, furent fon­da­men­taux : le dé­clin dé­mo­gra­phique et le mé­pris de l’éco­no­mie. Dès Louis XV, la fé­con­di­té est plus faible en France que dans les autres pays. La Grande-Bre­tagne, l’Ita­lie et l’Al­le­magne égalent ou dé­passent lar­ge­ment sa po­pu­la­tion, tout en peu­plant les Amé­riques… qui la dé­passent elles aus­si.

Notre tra­di­tion n’est pas l’éco­no­mie, mais le po­li­tique, l’ad­mi­nis­tra­tif et la vie in­tel­lec­tuelle : « France, mère des arts, des armes et des lois » (1). Le com­merce et les af­faires sont mé­pri­sables. L’An­gle­terre était un « pays de bou­ti­quiers » pour Na­po­léon. Les Fran­çais étaient d’abord pay­sans, et les nobles plus sou­vent à la cour pour dé­fendre leurs pri­vi­lèges que sur leurs terres, con­trai­re­ment aux gent­le­men far­mers an­glais. L’em­pire du fran­çais n’était donc que cultu­rel. Il de­meure, mais est igno­ré, car notre époque est d’abord celle des en­tre­prises et de la puis­sance éco­no­mique. Le pres­tige amé­ri­cain de l’après-guerre et les né­ces­si­tés éco­no­miques vont dé­tour­ner l’at­ten­tion des Fran­çais de cette francophon­ie cultu­relle. La dé­co­lo­ni­sa­tion et les guerres d’In­do­chine et d’Al­gé­rie voient l’opi­nion pas­ser de la fier­té de la dif­fu­sion de notre culture à une cer­taine culpa­bi­li­té.

Ce n’est donc pas la France, mais trois chefs d’État afri­cains, Léo­pold Sé­dar Sen­ghor, Ha­bib Bour­gui­ba et Ha­ma­ni Dio­ri, qui lancent la francophon­ie ins­ti­tu­tion­nelle, au­jourd’hui l’Or­ga­ni­sa­tion In­ter­na­tio­nale de la Francophon­ie (OIF), en abré­gé « Francophon­ie » avec un « F » ma­jus­cule. Ne pas confondre cette mo­deste ins­ti­tu­tion in­ter­na­tio­nale avec la francophon­ie (sans ma­jus­cule) – c’est-à-dire l’en­semble des per­sonnes sa­chant par­ler fran­çais sur la pla­nète, soit en­vi­ron 275 mil­lions au­jourd’hui –, qui est le su­jet de cet ar­ticle.

Ce chiffre est ré­cent, car la place du fran­çais dans le monde était sous-éva­luée par les études in­ter­na­tio­nales, ré­duite à 78 mil­lions de fran­co­phones na­tifs. Mi­no­ra­tion

peut-être des­ti­née à ac­cen­tuer le sen­ti­ment d’un dé­clin iné­luc­table et donc le re­non­ce­ment (2).

Cette francophon­ie, en ac­crois­se­ment ra­pide (500 à 700 mil­lions en 2050 ?), est sur­tout afri­caine. Elle est main­te­nant mé­dia­ti­sée par le pré­sident Ma­cron, mais oc­cul­tée par des re­culs du fran­çais au Nord, par­ti­cu­liè­re­ment en Eu­rope.

Le re­pli in­quié­tant du fran­çais au Nord

Le ré­veil du Qué­bec, à par­tir de 1963, ne com­pense pas l’af­fai­blis­se­ment ou la dis­pa­ri­tion des mi­no­ri­tés fran­co­phones de l’en­semble de l’Amé­rique du Nord, la mi­no­ri­sa­tion des Wal­lons en Bel­gique et la qua­si­dis­pa­ri­tion de notre langue des or­ganes de l’Union eu­ro­péenne, qui avait pour­tant fonc­tion­né long­temps en fran­çais. Cette évo­lu­tion très ré­cente date de l’élar­gis­se­ment de l’Union ; elle laisse sup­po­ser une éton­nante igno­rance ou pas­si­vi­té lors des né­go­cia­tions. Le grand pu­blic constate l’en­va­his­se­ment de notre dé­cor ur­bain par une pu­bli­ci­té lar­ge­ment an­glo­phone. Les pu­bli­ci­taires in­ter­ro­gés ont ad­mis qu’ils n’avaient au­cune preuve que cette uti­li­sa­tion de l’an­glais at­ti­rait da­van­tage de clients. Ils agissent « au res­sen­ti » et suivent une mode qu’ils contri­buent à en­tre­te­nir. En en­tre­prise, d’ex­cel­lents com­mer­çants, in­gé­nieurs ou ou­vriers ne peuvent ex­pri­mer conve­na­ble­ment leurs idées, et se font clouer le bec par de meilleurs an­gli­ci­sants. On dit : « tout en an­glais, c’est plus simple », sans pen­ser aux com­pé­tences per­dues. La si­tua­tion est telle que l’on voit fleu­rir les théo­ries com­plo­tistes : « la fi­nance apa­tride », « l’im­pé­ria­lisme amé­ri­cain » ou tel cercle oc­culte or­ches­tre­rait la dis­pa­ri­tion de la langue pour ob­te­nir celle d’une iden­ti­té fran­çaise qui fe­rait obs­tacle à son em­prise.

Tout ce­la a gé­né­ré quelques ré­ac­tions dé­fen­sives, no­tam­ment par la voie par­le­men­taire ou ju­di­ciaire. Des as­so­cia­tions (3) ont par leur té­na­ci­té ob­te­nu son ins­crip­tion comme langue of­fi­cielle dans la Cons­ti­tu­tion (1992) et le vote de la loi Tou­bon (1994) pro­té­geant l’usage du fran­çais. À la suite d’une ba­taille d’amen­de­ments, ces as­so­cia­tions ont éga­le­ment ob­te­nu quelques at­té­nua­tions à la loi Fio­ra­so (2013). Cette loi de­vait ré­gu­la­ri­ser l’enseigneme­nt en an­glais dans l’enseigneme­nt su­pé­rieur, lar­ge­ment pré­sent au ni­veau Mas­ter et par­fois dans la sco­la­ri­té des grandes écoles de ges­tion.

Ses op­po­sants sou­tiennent que l’enseigneme­nt su­pé­rieur est d’abord des­ti­né à la for­ma­tion des

Fran­çais et que le nombre d’étu­diants fran­co­phones dans le monde est à lui seul très su­pé­rieur à la ca­pa­ci­té d’ab­sorp­tion de notre enseigneme­nt. C’est donc la qua­li­té de ce der­nier, re­con­nue pour ses grandes écoles scien­ti­fiques et de ma­na­ge­ment, qui at­ti­re­ra les non­fran­co­phones. Comme nous n’avons pas la ca­pa­ci­té d’ac­cueillir des mil­lions d’étu­diants, au­tant at­ti­rer les plus mo­ti­vés, quitte à leur of­frir des cours d’été pour leur ap­prendre le fran­çais. Je té­moigne per­son­nel­le­ment que c’est le cas pour l’École Cen­trale de Pé­kin. Les mêmes as­so­cia­tions sai­sissent la jus­tice pour les nom­breux cas de non-ap­pli­ca­tion de la loi Tou­bon et du mi­ni­mum de fran­çais pré­vu par la loi Fio­ra­so, avec des suc­cès très in­égaux, tra­dui­sant une igno­rance et un dés­in­té­rêt de la jus­tice pour ces ques­tions.

Ce bi­lan peu en­thou­sias­mant de la si­tua­tion du fran­çais au Nord com­mence à être nuan­cé par la prise de conscience de ce qui se passe au Sud, es­sen­tiel­le­ment en Afrique.

La crois­sance ra­pide de la francophon­ie au Sud

La mul­ti­pli­ca­tion des fran­co­phones afri­cains par l’ef­fet com­bi­né d’une sco­la­ri­sa­tion crois­sante et d’une dé­mo­gra­phie par­ti­cu­liè­re­ment dy­na­mique sus­cite l’en­thou­siasme des uns et les cri­tiques des autres.

> Le fran­çais : une langue co­lo­niale ?

Par­mi ces cri­tiques, celle qui a le plus d’im­pact est de qua­li­fier le fran­çais de « langue co­lo­niale ». En ef­fet, des gou­ver­ne­ments du Sud et une par­tie des in­tel­lec­tuels fran­çais « re­cyclent » sans cesse les pro­blèmes co­lo­niaux par la lit­té­ra­ture et les pro­grammes sco­laires, c’est-à-dire les ex­posent comme si c’étaient des réa­li­tés contem­po­raines per­met­tant de com­prendre les pro­blèmes d’au­jourd’hui. Avec comme fac­teur ag­gra­vant que ce pas­sé co­lo­nial est dé­for­mé par des gé­né­ra­li­sa­tions abu­sives. Cer­tains gou­ver­ne­ments du Sud re­portent ain­si la res­pon­sa­bi­li­té de leurs échecs sur la France co­lo­niale (4).

Mais, en Afrique, le fran­çais n’est pas co­lo­nial pour tout le monde puis­qu’il s’en­ra­cine. Ce fait, long­temps nié mais en­fin (un peu) re­con­nu, ir­rite la concur­rence éco­no­mique et géo­po­li­tique qui pousse à of­fi­cia­li­ser l’an­glais ou l’arabe à la place du fran­çais. Di­rec­te­ment, comme au Rwan­da, ou en prô­nant dans un pre­mier temps sa sup­pres­sion au pro­fit de l’of­fi­cia­li­sa­tion d’une langue lo­cale.

C’est le sta­tut of­fi­ciel ou non du fran­çais qui conduit à dis­tin­guer l’Afrique sub­sa­ha­rienne du Magh­reb.

> Au Magh­reb : le fran­çais s’en­ra­cine grâce aux en­tre­prises

D’un point de vue ju­ri­dique, le fran­çais au Magh­reb est une langue qui n’est ni of­fi­cielle, ni na­tio­nale ni même re­con­nue (des do­cu­ments en fran­çais ne sont pas cen­sés avoir de va­leur ju­ri­dique en Al­gé­rie, et ils n’en ont pas au Ma­roc où un tri­bu­nal vient de le confir­mer), con­trai­re­ment à l’arabe stan­dard et – théo­ri­que­ment – aux langues ber­bères. Il n’y a pas de don­nées chif­frées concer­nant le fran­çais, car toute al­lu­sion à son im­por­tance dé­clenche des ré­ac­tions na­tio­na­listes et main­te­nant is­la­mistes. On peut

Pho­to ci-des­sous : Des éco­liers au Bé­nin. D’après l’OIF, le fran­çais est ac­tuel­le­ment la cin­quième langue la plus par­lée au monde après le man­da­rin, l’an­glais, l’es­pa­gnol et, sui­vant les es­ti­ma­tions, l’arabe ou l’hin­di. Mais l’ONU consi­dère que l’es­pace fran­co­phone est l’es­pace lin­guis­tique qui va bé­né­fi­cier de la plus forte crois­sance (+143 % entre 2015 et 2065) et qu’il comp­te­ra d’ici 50 ans un mil­liard de per­sonnes, fai­sant du fran­çais la troi­sième langue la plus par­lée au monde et la se­conde langue in­ter­na­tio­nale. (© Shut­ter­stock/An­ton_I­va­nov)

néan­moins consta­ter que la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion en a une cer­taine connais­sance, et que les fran­co­phones de bon ni­veau se trouvent en gé­né­ral dans la bour­geoi­sie in­tel­lec­tuelle ou les af­faires. Ce rôle so­cial en­cou­rage son ap­pren­tis­sage.

De plus, le fran­çais, né­ces­saire dans cer­tains sec­teurs de l’ad­mi­nis­tra­tion et dans la ma­jo­ri­té des en­tre­prises, PME com­prises (5), est donc la langue de nom­breuses écoles pro­fes­sion­nelles. Re­mar­quons tou­te­fois que si les en­tre­prises, sou­vent fran­çaises, se met­taient comme au Nord à fonc­tion­ner en an­glais, ces écoles pro­fes­sion­nelles sui­vraient. Plus en­core qu’en France, les pa­trons ont entre les mains un en­jeu qu’ils né­gligent.

Le dé­cor ur­bain du Magh­reb est en­fin une autre il­lus­tra­tion de la pré­sence du fran­çais. La si­gna­li­sa­tion, la pu­bli­ci­té et les en­seignes sont en gé­né­ral bi­lingues, et main­te­nant tri­lingues avec l’ap­pa­ri­tion du ti­fi­nagh (6). Les en­seignes en fran­çais do­minent tou­te­fois dans les quar­tiers bour­geois, et celles en arabe dans les quar­tiers les plus po­pu­laires.

> Au Sud du Sa­ha­ra : le fran­çais est une langue afri­caine

Il a été et est en­core ré­pé­té que le fran­çais est im­po­sé à des Afri­cains qui ont leurs propres langues. Tout voya­geur at­ten­tif re­marque que la réa­li­té est plus com­plexe.

En ef­fet, le fran­çais est main­te­nant une langue afri­caine, fa­mi­liale dans toutes les classes so­ciales des grandes villes de la Côte d’Ivoire, du Ca­me­roun et du Ga­bon, et de la bour­geoi­sie sco­la­ri­sée de­puis deux gé­né­ra­tions dans de nom­breuses autres villes. Il est éga­le­ment langue de com­mu­ni­ca­tion entre eth­nies et celle de tout tra­vail for­mel, à l’écrit et sou­vent à l’oral. La plu­part des langues lo­cales n’ont pas le « cor­pus » né­ces­saire pour être en­sei­gnées et pra­ti­quées pro­fes­sion­nel­le­ment à l’écrit (vo­ca­bu­laire, stan­dar­di­sa­tion, dis­po­ni­bi­li­té de textes en tous genres, y com­pris ma­nuels sco­laires, modes d’em­plois, ju­ri­diques…). Bien sûr, il y a des ex­cep­tions par­tielles, dont la plus mé­dia­ti­sée est le wo­lof sé­né­ga­lais. Mais ces ex­cep­tions posent elles-mêmes des pro­blèmes : la stan­dar­di­sa­tion écarte la langue lo­cale ou « na­tio­nale » de la langue ef­fec­ti­ve­ment par­lée, qui évo­lue vite, sou­vent en se rap­pro­chant du fran­çais.

L’ar­mée fran­çaise est for­te­ment im­plan­tée en Afrique avec quatre bases mi­li­taires, cinq points d’ap­pui (7). Le fait que cette ac­tion mi­li­taire se passe en pays fran­co­phone donne à l’ar­mée fran­çaise un avan­tage consi­dé­rable par rap­port à l’ar­mée amé­ri­caine en Irak ou en Af­gha­nis­tan, pays où il faut faire à tout mo­ment ap­pel à des in­ter­prètes, non seule­ment rares mais qui risquent leur vie et celle de leur fa­mille.

La francophon­ie éco­no­mique : une im­por­tance mé­con­nue

Il ne s’agit plus ici de comp­ter les fran­co­phones, mais les mar­chés : peu im­porte que l’on y soit fran­co­phone de langue ma­ter­nelle, de langue se­conde ou très peu, ce qui compte est que l’on puisse y faire des af­faires en fran­çais, no­tam­ment re­cru­ter, vendre et pas­ser de­vant un juge.

Les mar­chés du Nord to­ta­lisent un peu plus d’une cen­taine de mil­lions de consom­ma­teurs, ceux du Sud plus de 400 mil­lions (8), et ces mar­chés re­pré­sentent, en­semble, en­vi­ron 16 % du mar­ché mon­dial (9), une pro­por­tion qui croît avec la po­pu­la­tion afri­caine et son ac­cès aux ré­seaux (en­fin meilleur).

Voi­là un en­jeu co­los­sal pour les en­tre­prises fran­co­phones, trop sou­vent ab­sentes, au bé­né­fice no­tam­ment des Chi­nois [voir l’en­tre­tien avec P. Jac­que­mot p. 71]. Voi­là aus­si qui ex­plique des ja­lou­sies éco­no­miques et géo­po­li­tiques (10) que l’on re­trouve der­rière cer­tains par­ti­sans des langues lo­cales qui ouvrent de fait la porte à l’arabe ou à l’an­glais, mal­gré leur pas­sé es­cla­va­giste ou co­lo­nial.

Or, mal­gré les pro­grès en an­glais d’une par­tie des jeunes gé­né­ra­tions du Nord, et d’une bien plus faible par­tie de celles du Sud, il est quand même in­fi­ni­ment plus simple et donc plus ef­fi­cace et moins coû­teux de tra­vailler dans sa langue avec ses em­ployés lo­caux, ses sous-trai­tants, ses clients. Les en­tre­prises ma­ro­caines l’ont bien com­pris, qui s’im­plantent au sud du Sa­ha­ra ; les fran­çaises com­mencent à ou­vrir l’oeil, no­tam­ment dans le do­maine des mé­dias.

Et voi­là que notre pré­sident semble avoir pris conscience de l’en­jeu.

Le pré­sident Ma­cron et le ré­veil de la Francophon­ie

The Eco­no­mist, le jour­nal de l’élite an­glo­phone mon­diale, prend très au sé­rieux dans son nu­mé­ro du 10 fé­vrier 2018 le ré­veil de la francophon­ie par Em­ma­nuel Ma­cron. Il s’agit d’un tour­nant pour ce jour­nal qui as­si­mile an­glo­pho­nie et mo­der­ni­té, et jus­qu’à pré­sent igno­rait la francophon­ie. Le jour­nal rap­pelle la for­ma­tion phi­lo­so­phique et lit­té­raire du nou­veau pré­sident et son idée que la culture fran­çaise est un tré­sor na­tio­nal : « Le fran­çais est la langue de la rai­son, (…) la langue de la lu­mière » (11). Le jour­nal in­forme (en­fin !) ses lec­teurs qu’il y a da­van­tage de fran­co­phones à Kin­sha­sa qu’à Pa­ris, et qu’Em­ma­nuel Ma­cron n’a pas une vi­sion na­tio­na­liste de la langue, d’où sa dé­cla­ra­tion mal com­prise « Il n’y a pas une culture fran­çaise » (12), qui si­gni­fie qu’il y a main­te­nant une culture fran­co­phone mon­diale, de Ma­rie NDiaye à Vic­tor Hu­go, ain­si qu’il s’en est en­suite jus­ti­fié.

Les scep­tiques rap­pellent que le nou­veau pré­sident est un « mon­dia­li­sé » et ex­cellent an­glo­phone. Est-ce contra­dic­toire pour un adepte du « en même temps » ? Et ne se­rait-ce pas cette vue « mon­diale » qui le porte à se sou­cier de l’Afrique ?

Le 20 mars, jour­née in­ter­na­tio­nale de la Francophon­ie, le pré­sident a pré­sen­té son « plan pour le fran­çais et la francophon­ie » à l’Aca­dé­mie fran­çaise. Ce plan avait été pré­cé­dé par une vaste col­lecte de sug­ges­tions. On y a no­tam­ment vu des jeunes étran­gers de tous conti­nents dé­non­cer une francophon­ie trop liée à la France, et l’aban­don à l’an­glais de trop d’élites fran­çaises. Ce plan pré­si­den­tiel est po­si­tif sur un point im­por­tant : af­fir­mer que le fran­çais n’est pas la langue de la France, que la France n’est qu’une par­tie de la sphère fran­co­phone. C’était po­li­ti­que­ment né­ces­saire, car une par­tie des op­po­sants à la francophon­ie s’ap­puyaient sur l’image d’une sorte de néo­co­lo­nia­lisme fran­çais. Dans cet es­prit, Em­ma­nuel Ma­cron a in­sis­té sur le fait que le fran­çais n’est l’en­ne­mi d’au­cune langue, mais un ac­teur ac­tif du plu­ri­lin­guisme.

Il a sou­li­gné éga­le­ment la né­ces­si­té d’un meilleur enseigneme­nt du fran­çais, tout à fait né­ces­saire certes, en y ajou­tant un ar­gu­ment puis­sant : « La seule ré­ponse à l’obs­cu­ran­tisme, c’est l’édu­ca­tion » (en fran­çais), ce qui a pro­ba­ble­ment été ap­pré­cié par les in­tel­lec­tuels magh­ré­bins, très in­quiets des dé­rives de l’enseigneme­nt pu­blic en arabe.

Bref, la francophon­ie est en­fin re­dé­cou­verte. Elle est un atout pour nos en­tre­prises et notre ac­tion mi­li­taire de pro­tec­tion de l’Eu­rope, et sur­tout, c’est la seule chance de sur­vie de notre langue et de notre culture. Et donc le moyen d’évi­ter d’être des ci­toyens de se­conde zone dans un monde mo­de­lé par le « glo­bish » (13), ce qui se­rait une ré­gres­sion pour tous.

Mais le monde ac­tuel étant ce­lui des en­tre­prises et de l’éco­no­mie, c’est dans ce do­maine que le match se joue­ra, le poids cultu­rel du fran­çais n’ayant qu’un rôle d’ap­point. Or, le fonc­tion­ne­ment des en­tre­prises dé­rive très sou­vent vers un usage ex­ces­sif de l’an­glais. Elles es­timent que la dé­fense de la langue n’est pas leur vo­ca­tion, car elles doivent d’abord sur­vivre ou se dé­ve­lop­per. Elles ne voient pas que l’an­gli­ci­sa­tion se fait au dé­tri­ment de leur propre ef­fi­ca­ci­té. C’est à la « so­cié­té ci­vile », aux res­pon­sables po­li­tiques et syn­di­caux de les ai­der à en prendre conscience. C’est pos­sible : les res­pon­sables du Qué­bec et de la Flandre l’ont fait, aux bé­né­fices res­pec­tifs du fran­çais et du fla­mand. Yves Mon­te­nay

Notes

(1) Dé­but du cé­lèbre poème de Joa­chim du Bel­lay, illus­trant les oeuvres de la Re­nais­sance… mais loin des ques­tions éco­no­miques. (2) https://www.yves­mon­te­nay.fr/2018/01/26/comment-les-chiffres-tronques-mi­ni­mi­sent­la

(3) Dont Ave­nir de la Langue Fran­çaise.

(4) Pour un ar­gu­men­taire plus ap­pro­fon­di sur ce point, lire : https://www.yves­mon­te­nay. fr/2018/03/20/qui-veut-la-peau-de-la-francophon­ie/

(5) Voir Le fran­çais dans le monde arabe, édi­té par l’uni­ver­si­té Has­san II de Ca­sa­blan­ca, et les sources de son cha­pitre sur le Ma­roc.

(6) Al­pha­bet toua­reg de­ve­nu ce­lui de tous les Ber­bères, of­fi­ciel­le­ment du moins, car non pra­ti­qué par les po­pu­la­tions et les en­sei­gnants, voir https://www.yves­mon­te­nay.fr/2015/05/16/ sy­ner­gies-monde-me­di­ter­ra­neen-2014/

(7) Voir l’ar­ticle d’Ilyes Zoua­ri dans Di­plo­ma­tie no 85, mars-avril 2017, p. 58-61.

(8) Ces 400 mil­lions re­pré­sentent l’en­semble des mar­chés du Sud, c’est-à-dire le to­tal des po­pu­la­tions des pays dans les­quels on peut faire des af­faires en fran­çais, et non le nombre de fran­co­phones (voir ta­bleau p. 15). (9) www.gou­ver­ne­ment.fr/ac­tion/la-francophon­ie

(10) Voir https://yves­mon­te­nay.fr/2017/03/30/le-poids-de-la-francophon­ie-afri­caine-ge­ne­redes-reac­tions-hos­tiles-une-vue-de-lex­te­rieur/

(11) Dis­cours d’inau­gu­ra­tion du Louvre d’Abu Dha­bi.

(12) Dans un mee­ting élec­to­ral, le 4 fé­vrier 2017, à Lyon.

(13) Ver­sion sim­pli­fiée de l’an­glais n’uti­li­sant que les mots et ex­pres­sions les plus cou­rants de la langue. Et des phrases ré­duites à « su­jet, verbe, COD » ne per­met­tant pas une ar­gu­men­ta­tion fine.

Pho­to ci-contre : Scène de liesse dans les rues de Kin­sha­sa en fé­vrier 2016. En 2017, la ca­pi­tale de la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go a dé­pas­sé Pa­ris pour de­ve­nir la plus grande ville fran­co­phone au monde, illus­trant la mon­tée en puis­sance de l’Afrique fran­co­phone alors que quatre villes du top 6 mon­dial sont dé­sor­mais afri­caines : Kin­sha­sa, Pa­ris, Abid­jan, Mon­tréal, Da­kar, Ca­sa­blan­ca. (© Mo­nus­co)

Pho­to ci-contre : Le 20 mars 2018, à l’oc­ca­sion d’un dis­cours don­né à l’Aca­dé­mie fran­çaise lors de la jour­née in­ter­na­tio­nale de la Francophon­ie, le pré­sident Em­ma­nuel Ma­cron a pré­sen­té sa stra­té­gie pour faire du fran­çais le « tré­sor par­ta­gé de 700 mil­lions de per­sonnes dans le monde », en in­sis­tant no­tam­ment sur la né­ces­si­té de dé­fendre la place de plus en plus contes­tée du fran­çais dans les en­ceintes in­ter­na­tio­nales et sur le web, rap­pe­lant que « la ba­taille pour dif­fu­ser le fran­çais comme langue de com­mu­ni­ca­tion se joue en grande par­tie sur In­ter­net ». (© Shut­ter­stock/Alexan­dros Mi­chai­li­dis)

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