EN­TRE­TIEN Une so­cié­té 2.0 sous l’oeil du Big Bro­ther de Pé­kin

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Sommaire -

En dé­cembre 2017, le nombre d’in­ter­nautes chi­nois était of­fi­ciel­le­ment es­ti­mé à 772 mil­lions de per­sonnes, soit le to­tal le plus éle­vé au monde. L’In­ter­net mo­bile y est aus­si par­ti­cu­liè­re­ment plé­bis­ci­té, avec 97,5 % des in­ter­nautes chi­nois qui uti­lisent leurs smart­phones pour ac­cé­der au web et 65 % qui l’uti­lisent pour ré­gler les achats dans la vie réelle. Quelle est la place d’In­ter­net et des smart­phones dans la vie des Chi­nois au­jourd’hui ?

A. Zyw Me­lo : In­ter­net et les smart­phones sont au­jourd’hui om­ni­pré­sents en Chine. Est-ce du fait du dé­ve­lop­pe­ment ra­pide des lignes de té­lé­pho­nie por­table qui ont été mises en place plus vite que l’In­ter­net par ligne fixe ? Est-ce que le dé­ve­lop­pe­ment tar­dif du paie­ment par carte ban­caire ex­plique le fait que les Chi­nois soient pas­sés di­rec­te­ment du paie­ment en es­pèces au paie­ment par té­lé­phone por­table ? Ce qui est sûr, c’est que les smart­phones sont au­jourd’hui pré­sents dans toutes les fa­cettes de la vie quo­ti­dienne chi­noise. Le por­te­feuille n’est au­jourd’hui plus in­dis­pen­sable, puis­qu’il suf­fit d’avoir son té­lé­phone pour faire les courses, y com­pris dans les pe­tites villes. Si un cer­tain nombre de ser­vices sont si­mi­laires à ce que l’on peut trou­ver en Eu­rope, je pense par­fois que nous avons du mal à réa­li­ser l’im­mense écart qui se creuse entre les usages en Chine et ceux en Oc­ci­dent. En ef­fet, même s’il est cou­rant en Oc­ci­dent d’uti­li­ser son smart­phone pour payer ses fac­tures, pas­ser des com­mandes, ré­ser­ver, re­gar­der des vi­déos ou faire des ren­contres, ces usages sont bien plus fré­quents en Chine qu’ailleurs dans le monde. Comme vous le dites, 65 % des Chi­nois uti­lisent leur té­lé­phone pour ef­fec­tuer des rè­gle­ments ; c’est un chiffre onze fois plus éle­vé qu’aux États-Unis ! Il faut sa­voir aus­si qu’en 2017, l’éco­no­mie nu­mé­rique de la Chine re­pré­sen­tait 42 % du com­merce élec­tro­nique mon­dial.

Les ré­seaux so­ciaux chi­nois sont éga­le­ment en plein dé­ve­lop­pe­ment et de plus en plus uti­li­sés par la po­pu­la­tion, mais éga­le­ment par les en­tre­prises qui cherchent à éta­blir une re­la­tion avec leurs clients ; je pense no­tam­ment à WeC­hat, qui comp­te­rait plus de 900 mil­lions d’uti­li­sa­teurs ac­tifs par mois. Où en est le dé­ve­lop­pe­ment des ré­seaux so­ciaux en Chine et quels rôles ont-ils ?

Les ré­seaux so­ciaux ont au­jourd’hui en Chine une place pré­pon­dé­rante. Leur im­mense suc­cès s’ex­plique par le dé­ve­lop­pe­ment ra­pide d’In­ter­net et des té­lé­phones por­tables. Il y avait au­pa­ra­vant les blogs, les mi­cro-blogs, les fo­rums de dis­cus­sion. Main­te­nant, tout passe par ap­pli­ca­tion de mes­sa­ge­rie ins­tan­ta­née ou ré­seau so­cial via smart­phone. Ces ré­seaux so­ciaux, dont la force ré­side dans le fait qu’ils per­mettent une com­mu­ni­ca­tion plus di­recte, fa­ci­litent les échanges d’in­di­vi­dus à in­di­vi­dus et de pe­tits groupes à pe­tits groupes. Les Chi­nois peuvent ain­si dif-

fu­ser des in­for­ma­tions ou les com­men­ter et, du fait de l’en­vi­ron­ne­ment so­cial et du cli­mat po­li­tique, ce­la consti­tue une réelle évo­lu­tion des re­la­tions so­ciales par rap­port à celles que les in­di­vi­dus pou­vaient avoir au­pa­ra­vant. Même s’il y a bien sûr de la cen­sure, les ré­seaux so­ciaux ont per­mis l’émer­gence de lea­ders d’opi­nion dont les ar­ticles sont par­fois lus par des cen­taines de mil­liers de per­sonnes. Pa­ral­lè­le­ment, il est in­té­res­sant de no­ter que les ap­pli­ca­tions de ré­seaux so­ciaux es­saient au­jourd’hui de se di­ver­si­fier. Pour ce­la, elles dé­ve­loppent de nom­breux autres ser­vices tels que de la vi­déo en ligne, la dif­fu­sion d’in­for­ma­tion of­fi­cielle, etc. Il faut tou­jours cher­cher à at­ti­rer les uti­li­sa­teurs, même pour une ap­pli­ca­tion comme WeC­hat, car ceux-ci peuvent al­ler vers de nou­velles ap­pli­ca­tions plus jeunes, qui pro­posent de nou­veaux ser­vices.

Il faut aus­si no­ter que lors­qu’une en­tre­prise étran­gère veut com­men­cer à s’im­plan­ter en Chine, sa stra­té­gie mar­ke­ting se­ra bien plus axée sur les ré­seaux so­ciaux que sur la pu­bli­ci­té tra­di­tion­nelle. Cette der­nière existe bien sûr en­core en Chine, mais il faut comp­ter sur la stra­té­gie de dif­fu­sion via les ré­seaux so­ciaux, no­tam­ment sur WeC­hat.

La Chine, qui est de­ve­nue le plus im­por­tant mar­ché M2M ( Ma­chine-toMa­chine (1)) au monde est au­jourd’hui le nu­mé­ro un mon­dial dans le dé­ploie­ment de l’In­ter­net des ob­jets grâce no­tam­ment au sou­tien du gou­ver­ne­ment et aux par­te­na­riats dé­ve­lop­pés par les opé­ra­teurs de té­lé­pho­nie mo­bile. Com­ment ex­pli­quer un tel dé­ve­lop­pe­ment ? Quel est l’in­té­rêt du gou­ver­ne­ment à dé­ve­lop­per ce type de mar­ché ?

En Chine, l’in­ves­tis­se­ment dans le sec­teur des TIC consti­tue un axe ma­jeur de la po­li­tique de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique. Il existe donc une réelle stra­té­gie du pou­voir cen­tral qui a com­pris, dès les an­nées 1990, l’im­por­tance de faire évo­luer le pays vers une éco­no­mie de l’in­for­ma­tion. L’État compte donc au­jourd’hui sur les sec­teurs de l’in­dus­trie nu­mé­rique, de l’In­ter­net des ob­jets ou du cloud com­pu­ting pour à la fois sou­te­nir la crois­sance éco­no­mique in­terne (2) sur le long terme, mais aus­si pour dé­ve­lop­per le mar­ché ex­té­rieur. Alors que la Chine est en­core consi­dé­rée comme l’usine du monde, le pays vou­drait au­jourd’hui avoir une place de lea­der. Cet ob­jec­tif vise à as­su­rer une sou­ve­rai­ne­té tech­no­lo­gique [voir l’ar­ticle de P. Huang p. 85], mais aus­si à pro­mou­voir sa place à l’in­ter­na­tio­nal, en termes de pos­ture mais éga­le­ment de com­pé­ti­ti­vi­té via l’éta­blis­se­ment de normes et de stan­dards à l’échelle mon­diale.

Si les nou­velles tech­no­lo­gies sont en plein dé­ve­lop­pe­ment, Pé­kin a éga­le­ment dé­ve­lop­pé en pa­ral­lèle un sys­tème de contrôle d’In­ter­net, bap­ti­sé la « grande mu­raille élec­tro­nique », qui bloque no­tam­ment la plu­part des grands ré­seaux so­ciaux oc­ci­den­taux. Pa­ral­lè­le­ment, les au­to­ri­tés chi­noises ont éga­le­ment an­non­cé un dur­cis­se­ment de la lé­gis­la­tion à l’égard des VPN. Quel est l’état du dis­po­si­tif de contrôle et de cen­sure d’In­ter­net en Chine ?

La cen­sure en Chine est en­core au­jourd’hui en évo­lu­tion per­ma­nente. Der­niè­re­ment, les VPN (3) ont en ef­fet été sou­mis à une lé­gis­la­tion plus stricte qui im­pose de dis­po­ser d’une au­to­ri­sa­tion of­fi­cielle pour être com­mer­cia­li­sés en Chine. Les so­cié­tés amé­ri­caines comme Apple ou Ama­zon ont donc res­treint l’ac­cès de leurs clients aux VPN. De­puis 2018, une nou­velle ré­gu­la­tion est en­trée en vi­gueur, qui oblige toute com­mu­ni­ca­tion nu­mé­rique en Chine à pas­ser par des ca­naux au­to­ri­sés par Pé­kin. Ce­la si­gni­fie que même les VPN qui se­raient uti­li­sés par des en­tre­prises étran­gères ou des am­bas­sades doivent être au­to­ri­sés par Pé­kin. Il y a éga­le­ment une ac­tion des au­to­ri­tés en di­rec­tion des ré­seaux so­ciaux : elles ont sup­pri­mé au cours des trois der­nières an­nées dix mil­lions de comptes. Au­jourd’hui, la cen­sure en Chine s’ap­plique à plu­sieurs ni­veaux. Il y a d’abord le bou­clier do­ré – éga­le­ment ap­pe­lé le Grand Fi­re­wall de Chine –, qui a no­tam­ment pour mis­sion de cen­su­rer les sites étran­gers. Il y a en­suite un fil­trage – une cen­sure par mots-clés –, un dis­po­si­tif ex­trê­me­ment so­phis­ti­qué qui peut évo­luer dans le temps ou se­lon les cir­cons­tances ou les lieux. Avant, ce sys­tème n’ar­ri­vait à fil­trer que les textes, mais au­jourd’hui les images sont égale-

Même s’il y a bien sûr de la cen­sure, les ré­seaux so­ciaux ont per­mis l’émer­gence de lea­ders d’opi­nion dont les ar­ticles sont par­fois lus par des cen­taines de mil­liers de per­sonnes.

ment ana­ly­sées au­to­ma­ti­que­ment. La cen­sure s’in­filtre donc dans tous les in­ter­stices que l’on trouve en ligne. À tout ce­la s’ajoute en­fin un ré­seau de cen­sure ma­nuelle : un mes­sage peut ain­si être blo­qué avant pu­bli­ca­tion pour être contrô­lé par un cen­seur en fonc­tion de cer­tains mots-clés.

Com­ment le gou­ver­ne­ment jus­ti­fie-t-il ce dis­po­si­tif au­près des ci­toyens ?

Ce­la passe no­tam­ment par le dé­ve­lop­pe­ment d’un ar­gu­men­taire au­tour des en­jeux de sé­cu­ri­té na­tio­nale, de lutte contre les conte­nus por­no­gra­phiques ou contre les ru­meurs in­fon­dées. Il ne faut pas ou­blier de prendre en compte la taille du pays et de la po­pu­la­tion chi­noise, et le fait que celle-ci est as­sez sen­sible aux ar­gu­ments de main­tien de l’ordre. Le pays a connu des at­taques ter­ro­ristes ces der­nières an­nées, et la po­pu­la­tion est prête, dans une cer­taine me­sure, à sa­cri­fier sa li­ber­té d’ex­pres­sion pour son bien-être ma­té­riel et sa sé­cu­ri­té.

Un autre ar­gu­ment qui jus­ti­fie la cen­sure contre les sources d’in­for­ma­tion étran­gères, c’est cette quête d’in­dé­pen­dance et d’au­to­no­mie vis-à-vis de l’Oc­ci­dent : une vé­ri­table ba­taille idéo­lo­gique, om­ni­pré­sente dans la presse of­fi­cielle chi­noise.

En­fin, il faut no­ter un ni­veau d’au­to­cen­sure qui at­teint des ni­veaux pro­ba­ble­ment im­pen­sables en France, et qui fa­ci­lite la mise en oeuvre de la cen­sure par les au­to­ri­tés. Cer­taines ques­tions ne sont presque ja­mais abor­dées, même dans le cadre fa­mi­lial.

Ré­cem­ment, le des­sin ani­mé bri­tan­nique Pep­pa Pig – pour­tant ex­trê­me­ment po­pu­laire en Chine – a fait l’ob­jet d’un scan­dale dans le pays et s’est re­trou­vé re­ti­ré ou cen­su­ré des pla­te­formes vi­déos en rai­son no­tam­ment du fait qu’il était de­ve­nu « une icône de la sous-cul­ture » d’une jeu­nesse « oi­sive », « aux an­ti­podes de la jeu­nesse que sou­haite culti­ver le Par­ti ». L’an der­nier, c’est Win­nie l’Our­son qui fai­sait l’ob­jet de la cen­sure en Chine en rai­son des com­pa­rai­sons peu flat­teuses qui étaient faites entre lui et le pré­sident Xi Jin­ping. Ce type de me­sures est-il fré­quent de la part des au­to­ri­tés ?

Ces me­sures sont en ef­fet fré­quentes, car les in­ter­nautes chi­nois dé­ve­loppent une créa­ti­vi­té qui les amène par exemple à com­pa­rer Xi Jin­ping à Win­nie l’Our­son ; ce qui a aus­si été fait dans le pas­sé avec no­tam­ment Bo Xi­lai (an­cien chef du par­ti com­mu­niste de la mu­ni­ci­pa­li­té de Chong­qing) qui était as­so­cié à la to­mate ou à la fon­due en rai­son de son nom, et pour le­quel tout mes­sage men­tion­nant son nom réel au­rait été cen­su­ré im­mé­dia­te­ment. Ces dé­tour­ne­ments illus­trent bien que la cen­sure est pré­sente dans tous les re­gistres et à tous les ni­veaux. Les élé­ments qui sont les plus sen­sibles à la cen­sure sont ceux qui concernent un dan­ger éven­tuel contre la sta­bi­li­té du ré­gime et son main­tien dans le temps, ain­si que tout élé­ment qui va contre l’idéo­lo­gie of­fi­cielle. Comme par exemple dans le cas de Pep­pa Pig : un terme uti­li­sé dans le des­sin ani­mé dé­signe, en ar­got chi­nois, des « gang­sters ». À ce su­jet, le hip-hop, qui n’était jus­qu’à pré­sent pas trop mal vu en Chine, a su­bi une vague de cen­sure à la té­lé­vi­sion et sur In­ter­net de­puis dé­but 2018.

La po­pu­la­tion ac­cepte en gé­né­ral de fa­çon ta­cite ces me­sures, bien qu’il y ait une op­po­si­tion chez une grande par­tie des per­sonnes. La cen­sure est tel­le­ment om­ni­pré­sente qu’on ne peut pas se per­mettre de pos­ter cer­taines in­for­ma­tions, y com­pris sur un groupe WeC­hat. Les in­for­ma­tions se­ront cen­su­rées et il se­ra alors im­pos­sible d’in­ter­agir avec une per­sonne, voire avec tout le groupe. Le gou­ver­ne­ment chi­nois en­vi­sage de mettre en place un sys­tème de cré­dits so­ciaux ba­sés sur le Big Da­ta et bap­ti­sé « In­ter­net Plus », qui per­met­trait d’at­tri­buer une note à chaque ci­toyen et en­tre­prise du pays. Quel est le but d’un tel pro­jet ?

Le but of­fi­ciel du pro­jet est de mettre en place un sys­tème de ré­com­pense des « bons su­jets » et de pu­nir les « mau­vais ». À l’image de ce que l’on a pu voir dans le film de science-fic­tion Mi­no­ri­ty Re­port, où grâce aux vi­sions du fu­tur four­nies par des in­di­vi­dus ex­cep­tion­nels doués de pré­cog­ni­tion, la po­lice peut ar­rê­ter les cri­mi­nels juste avant qu’ils ne com­mettent leurs mé­faits, la Chine va peut-être bien­tôt dé­pas­ser la scien­ce­fic­tion ! L’idée est ici d’agir de fa­çon pré­ven­tive afin d’évi­ter l’émer­gence de toute me­nace contre le ré­gime et de main­te­nir l’ordre so­cial. Il faut aus­si prendre en consi­dé­ra­tion la taille de la po­pu­la­tion et la pré­sence d’un grand nombre de mi­no­ri­tés et de re­li­gions : le main­tien de l’ordre so­cial n’est pas une tâche ai­sée dans ce pays. L’État a d’ailleurs pris conscience de

De­puis cinq ans, entre dix et douze mil­lions de per­sonnes ont été em­pê­chées d’ache­ter des billets d’avion ou de train à grande vi­tesse. Le but est à la fois de contrô­ler les in­di­vi­dus, de pou­voir les no­ter à tra­vers toutes leurs ac­tions, mais aus­si de mo­di­fier er de fa­çon­ner leur com­por­te­ment.

ce­la il y a bien long­temps, car à l’époque maoïste, il y avait dé­jà des dos­siers – les dang’an – fai­sant le sui­vi de chaque in­di­vi­du.

Existe-t-il des risques de dé­rive to­ta­li­taire ou d’em­pié­te­ment sur la vie pri­vée des ci­toyens, comme cer­tains le craignent ?

Il y a en ef­fet des risques, car ce sys­tème de cré­dit so­cial va ex­traire les in­for­ma­tions per­son­nelles par exemple en ana­ly­sant tous les achats d’une per­sonne. Tout ce­la est en train de se mettre en place. Cer­taines me­sures existent dé­jà, par exemple pour les mau­vais payeurs, pour les per­sonnes qui n’ont pas exé­cu­té une dé­ci­sion de jus­tice, qui fument dans des lieux in­ter­dits, ou qui ont pro­pa­gé de fausses ru­meurs en rap­port avec le ter­ro­risme. Pour illus­trer ce­la, il faut sa­voir que de­puis cinq ans, entre dix et douze mil­lions de per­sonnes ont été em­pê­chées d’ache­ter des billets d’avion ou de train à grande vi­tesse. Le but est à la fois de contrô­ler les in­di­vi­dus, de pou­voir les no­ter à tra­vers toutes leurs ac­tions, mais aus­si de mo­di­fier et de fa­çon­ner leur com­por­te­ment, ce qui est d’au­tant plus in­quié­tant. Pa­ral­lè­le­ment, le pays met ac­tuel­le­ment en place le sys­tème de sur­veillance le plus so­phis­ti­qué au monde, conçu of­fi­ciel­le­ment pour as­su­rer la sé­cu­ri­té des ci­toyens, et qui de­vrait to­ta­li­ser d’ici 2020 près de 600 mil­lions de ca­mé­ras ca­pables de re­con­nais­sance fa­ciale grâce no­tam­ment à l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (IA). Pour­quoi un tel dis­po­si­tif ? Que pense la po­pu­la­tion d’un tel sys­tème ?

Comme nous ve­nons de le voir, le contrôle est d’une im­por­tance pri­mor­diale pour les au­to­ri­tés chi­noises. Pé­kin sou­haite que le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique du pays ne se heurte pas à une perte de contrôle au ni­veau du tis­su so­cié­tal ou de la sé­cu­ri­té. Le but est donc de main­te­nir la sta­bi­li­té po­li­tique et so­ciale. Le sys­tème de vi­déo­sur­veillance via la re­con­nais­sance fa­ciale va dans ce sens-là.

Quelques exemples peuvent don­ner une idée de l’en­ver­gure du dis­po­si­tif. Dans cer­taines villes, lorsque les pas­sants tra­versent au rouge, ils sont dé­tec­tés par des ca­mé­ras de vi­déo­sur­veillance qui sont dé­jà do­tées d’IA et sont donc pas­sibles d’une amende. Lorsque quel­qu’un est sus­pec­té d’un crime ou d’un dé­lit, il se trouve alors sur une liste rouge qui va per­mettre à la po­lice chi­noise de l’iden­ti­fier en temps réel grâce aux lu­nettes de re­con­nais­sance fa­ciale ; ce dis­po­si­tif n’est pas en­core uti­li­sé sur l’en­semble du ter­ri­toire na­tio­nal, mais c’est ce que vise l’État à terme.

Ce sys­tème est par­ti­cu­liè­re­ment dé­ve­lop­pé dans le cas du Xin­jiang, dans l’Ouest du pays, qui sus­cite le plus d’in­quié­tude en Chine, et où il y a une mi­no­ri­té ouï­ghoure mu­sul­mane [voir le fo­cus de R. Cas­tets p. 92]. Dans cette pro­vince, où l’ADN de toute per­sonne ayant un pas­se­port est pré­le­vé par les au­to­ri­tés, le té­lé­phone por­table peut être scan­né par la po­lice. Il

Le Xin­jiang semble être un ter­rain d’ex­pé­ri­men­ta­tion qui mè­ne­rait à terme à un maillage com­plet au ni­veau de l’en­semble du ter­ri­toire.

faut aus­si faire scan­ner sa pièce d’iden­ti­té et son vi­sage pour pou­voir ache­ter de l’es­sence. Ce dis­po­si­tif va donc bien au-de­là de la simple vi­déo­sur­veillance, pour at­teindre le ni­veau d’un Big Bro­ther. Le Xin­jiang semble être un ter­rain d’ex­pé­ri­men­ta­tion qui mè­ne­rait à terme à un maillage com­plet au ni­veau de l’en­semble du ter­ri­toire.

Mais il faut nuan­cer, car il reste à voir si la Chine ar­ri­ve­ra à dé­ve­lop­per son dis­po­si­tif comme elle l’en­tend. En ef­fet, les spé­cia­listes es­timent qu’une di­zaine d’an­nées sont né­ces­saires pour la mise en place. Et en­tre­temps se pose la ques­tion du res­pect de la vie pri­vée : bien que la po­pu­la­tion ne soit pour le mo­ment pas op­po­sée à ce sys­tème, un risque d’aug­men­ta­tion du mé­con­ten­te­ment de la po­pu­la­tion existe. En Chine, la po­pu­la­tion est certes beau­coup moins re­gar­dante qu’en Oc­ci­dent sur la col­lecte des don­nées per­son­nelles, mais la prise de conscience ne va-t-elle pas ve­nir avec le temps ? Il y a dix ans, nous-mêmes nous po­sions moins de ques­tions qu’au­jourd’hui.

Pho­to ci-contre : Le 1er jan­vier 2018, des pas­sa­gers du mé­tro de Xi’an uti­lisent leur smart­phone pour en­trer dans le mé­tro grâce à l’ap­pli­ca­tion Ali­pay. Se­lon les der­nières don­nées of­fi­cielles, les tran­sac­tions ef­fec­tuées de­puis un smart­phone ont to­ta­li­sé 81 000 mil­liards de yuans (10 300 mil­liards d’eu­ros) sur les 10 pre­miers mois de 2017, contre 59 000 sur l’en­semble de l’an­née 2016. Le paie­ment mo­bile au­rait ain­si pro­gres­sé de 180 % en Chine en 2017, soit 70 % des mon­tants en­re­gis­trés aux États-Unis. (© Xin­hua / Liu Xiao)

Pho­to ci-des­sous : Pho­to­mon­tage cir­cu­lant sur Twit­ter com­pa­rant le pré­sident Xi Jin­ping au per­son­nage de Win­nie l’Our­son. Alors que de nom­breux pho­to­mon­tages de ce type cir­cu­laient sur les ré­seaux so­ciaux chi­nois de­puis 2013, les au­to­ri­tés chi­noises ont dé­ci­dé de cen­su­rer au cours de l’été 2017 – sans jus­ti­fier leur dé­ci­sion – les ré­fé­rences au per­son­nage sur WeC­hat et Wei­bo. En 2015, une image de Win­nie l’Our­son dans une voi­ture jux­ta­po­sée à une pho­to de Xi Jin­ping dans la même si­tua­tion était de­ve­nue l’image la plus cen­su­rée de l’an­née en Chine. (© Twit­ter)

Pho­to ci-contre : Salle de contrôle de ca­mé­ras de vi­déo­sur­veillance en Chine, où la tech­no­lo­gie de re­con­nais­sance fa­ciale Sky­net « est as­sez ra­pide pour scan­ner la po­pu­la­tion tout en­tière du pays en une se­conde seule­ment ». Alors que Pé­kin met en place le ré­seau de vi­déo­sur­veillance le plus éten­du et so­phis­ti­qué au monde – dont les ca­pa­ci­tés sont do­pées par les pro­grès en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle –, plu­sieurs en­tre­prises chi­noises uti­li­se­raient éga­le­ment des cap­teurs pour sur­veiller la vie émo­tion­nelle de leurs sa­la­riés en temps réel, d’après le South Chi­na Mor­ning Post. Ce sys­tème, qui pour­rait sou­le­ver de sé­rieuses ques­tions éthiques, est ce­pen­dant en­core très peu ré­pan­du. (© Shut­ter­stock/yuyangc)

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