ANA­LYSE Le tou­risme chi­nois : un phé­no­mène en plein es­sor aux en­jeux mul­tiples

Cour­ti­sé dans le monde en­tier, le tou­risme chi­nois ne consti­tue pas seule­ment la nou­velle mine d’or qui fait rê­ver les pro­fes­sion­nels de l’in­dus­trie tou­ris­tique, il re­couvre aus­si un champ po­li­tique et édu­ca­tif pré­cieux pour les au­to­ri­tés chi­noises.

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Sommaire - Ol­ga Alexee­va

De­puis les an­nées 1990, le tou­risme chi­nois a connu une ex­pan­sion ful­gu­rante, ali­men­tée par plu­sieurs fac­teurs : l’af­fir­ma­tion des classes moyennes ur­baines, l’es­sor des loi­sirs, la dé­mo­cra­ti­sa­tion des dé­pla­ce­ments tou­ris­tiques et l’in­tro­duc­tion de trois se­maines de congés of­fi­ciels par an à l’oc­ca­sion des grandes fêtes du ca­len­drier chi­nois (1). De plus en plus de Chi­nois, dis­po­sant de re­ve­nus et de temps libre, se mettent ain­si en mou­ve­ment non seule­ment pour vi­si­ter des lieux connus et faire du shop­ping à l’étran­ger, mais aus­si pour re­dé­cou­vrir leur propre pays. Ra­pi­de­ment, les des­ti­na­tions des tou­ristes chi­nois se sont di­ver­si­fiées alors que leurs ha­bi­tudes de voyage connaissent une évo­lu­tion pro­gres­sive : les voyages or­ga­ni­sés, avec guide et cir­cuit stan­dard, co­existent dé­sor­mais avec les dé­pla­ce­ments in­di­vi­duels et fa­mi­liaux, à la re­cherche de vé­ri­tables ex­pé­riences de va­cances dans des en­droits in­so­lites.

Le tou­risme chi­nois ne se li­mite pas à ses as­pects éco­no­miques. Ain­si, la pro­mo­tion du tou­risme dans les ré­gions en­cla­vées et sou­vent peu­plées de mi­no­ri­tés eth­niques per­met de dif­fu­ser plus lar­ge­ment une image of­fi­cielle, sou­vent si­ni­sée de ces ré­gions, de leur his­toire et de leurs tra­di­tions. La mise en va­leur des lieux de mé­moire « rouges », liés avant tout à Mao Ze­dong et à son par­cours ré­vo­lu­tion­naire, par­ti­cipe par ailleurs à l’ef­fort des au­to­ri­tés de re­do­rer le bla­son du Par­ti com­mu­niste chi­nois (PCC), quelque peu ter­ni par les scan­dales de cor­rup­tion et d’abus de pou­voir des der­nières dé­cen­nies. Le gou­ver­ne­ment

chi­nois en­cadre donc as­sez étroi­te­ment les mo­bi­li­tés tou­ris­tiques à l’in­té­rieur et à l’ex­té­rieur du pays, ce qui lui per­met d’in­fluen­cer les pra­tiques tou­ris­tiques des Chi­nois et de pro­mou­voir les des­ti­na­tions et les cir­cuits spé­ci­fiques der­rière les­quels se pro­file un pro­jet po­li­tique.

Une mine d’or pour le tou­risme glo­ba­li­sé

La Chine est de­ve­nue au­jourd’hui l’une des prin­ci­pales sources de tou­ristes à l’échelle in­ter­na­tio­nale, non seule­ment en nombre ab­so­lu de per­sonnes qui voyagent à l’étran­ger, mais aus­si en vo­lume de dé­penses. L’Eu­rope est de­ve­nue la deuxième des­ti­na­tion la plus po­pu­laire pour les Chi­nois, der­rière l’Asie. Dans les Amé­riques, ce sont les États-Unis qui

L’aug­men­ta­tion ra­pide et sou­te­nue du nombre de tou­ristes chi­nois voya­geant à l’étran­ger a do­pé l’éco­no­mie tou­ris­tique mon­diale et a ali­men­té la crois­sance des in­dus­tries du luxe, de l’hô­tel­le­rie et glo­ba­le­ment du com­merce de dé­tail.

ac­cueillent plus de 70 % de tou­ristes chi­nois, mal­gré les ef­forts dé­ployés par le Ca­na­da et cer­tains pays d’Amé­rique la­tine pour mettre en va­leur leurs ex­pé­riences tou­ris­tiques. À cô­té des des­ti­na­tions clas­siques, comme la France et l’Ita­lie en Eu­rope ou le Ja­pon et la Co­rée du Sud en Asie, d’autres pays comme la Ré­pu­blique tchèque, l’Is­lande ou la Tur­quie gagnent en po­pu­la­ri­té au­près de Chi­nois qui cherchent dé­sor­mais à dé­cou­vrir des lieux moins connus et vivre une aven­ture en lien avec la na­ture. Ce choix est sou­vent ce­lui de tou­ristes in­dé­pen­dants, qui pré­fèrent des iti­né­raires non confor­mistes et or­ga­nisent eux-mêmes leur voyage.

L’aug­men­ta­tion ra­pide et sou­te­nue du nombre de tou­ristes chi­nois voya­geant à l’étran­ger a do­pé l’éco­no­mie tou­ris­tique mon­diale et a ali­men­té la crois­sance des in­dus­tries du luxe, de l’hô­tel­le­rie et glo­ba­le­ment du com­merce de dé­tail. Les Chi­nois ont la ré­pu­ta­tion d’être dé­pen­siers et de consa­crer une part im­por­tante de leur bud­get de voyage à l’achat de dif­fé­rents pro­duits de luxe. Tout comme le voyage lui-même, l’achat de sou­ve­nirs dans les lieux dé­ter­mi­nés par la no­to­rié­té so­ciale est une fa­çon pour beau­coup de Chi­nois d’af­fir­mer leur ap­par­te­nance à une élite, de sou­li­gner leur réus­site éco­no­mique. Les grandes marques et en­seignes in­ter­na­tio­nales ont mis en place dif­fé­rentes stra­té­gies pour s’adap­ter aux be­soins de cette nou­velle clien­tèle en of­frant, par exemple, des op­tions de paie­ment ty­pi­que­ment chi­noises, comme Union Pay et Ali­pay, ou en em­bau­chant des em­ployés qui parlent man­da­rin. Dans leur dé­sir de cap­ter ces tou­ristes chi­nois, cer­tains hô­tels vont jus­qu’à rem­pla­cer le nu­mé­ro des chambres pour évi­ter le chiffre quatre, qui porte mal­heur se­lon les croyances po­pu­laires chi­noises. Les nom­breux grands ma­ga­sins, mu­sées, hô­tels, aé­ro­ports ont tra­duit leur site en chi­nois et s’ef­force d’éta­blir une pré­sence sur les ré­seaux so­ciaux chi­nois Wei­bo et WeC­hat [voir l’en­tre­tien avec A. Z. Me­lo p. 17].

Ce­pen­dant, ces chan­ge­ments dans la concep­tion des pro­duits et des ex­pé­riences tou­ris­tiques pro­po­sés, ain­si que dans la po­li­tique et les ou­tils de pro­mo­tion tou­ris­tiques, ont été ac­com­pa­gnés de nom­breux dé­bats sur les consé­quences né­ga­tives de cet af­flux tou­ris­tique. En Asie, par exemple, on ac­cuse les tou­ristes chi­nois de ré­ser­ver leur voyage seule­ment via les agences chi­noises, qui ré­duisent au maxi­mum le coût du pa­quet tou­ris­tique lo­cal (hé­ber­ge­ment, ex­cur­sion, tran­sport) et uti­lisent sou­vent les ser­vices des four­nis­seurs chi­nois pour la res­tau­ra­tion, les achats et l’or­ga­ni­sa­tion des vi­sites gui­dées. Ain­si, les re­tom­bées éco­no­miques du tou­risme chi­nois ne pro­fitent pas né­ces­sai­re­ment à l’éco­no­mie des pays d’ac­cueil et aux in­dus­tries tou­ris­tiques lo­cales, mais à des com­pa­gnies chi­noises ba­sées sur place. Par un jeu com­plexe de fi­nances opaques et de concur­rence dé­loyale, elles font en sorte que l’ar­gent des tou­ristes chi­nois re­vienne fi­na­le­ment à des Chi­nois. En Eu­rope, cer­taines pra­tiques dé­rou­tantes de quelques Chi­nois ont été éri­gées en sté­réo­types très né­ga­tifs as­so­ciés à l’en­semble de ce tou­risme de masse : on les ac­cuse d’être trop bruyants, de ne pas ob­ser­ver les re­com­man­da­tions et les règles en vi­gueur dans les lieux tou­ris­tiques, de des­si­ner des graf­fi­tis sur les mo­nu­ments, de ne pas res­pec­ter les files d’at­tente, de cra­cher par­tout… La mul­ti­pli­ca­tion des rap­ports sur les in­ci­vi­li­tés com­mises par les Chi­nois à l’étran­ger pu­bliés par les mé­dias asia­tiques et oc­ci­den­taux a for­cé Pé­kin à ré­agir. In­quiet de l’in­fluence né­ga­tive de ces in­ci­dents sur l’image de la Chine à l’étran­ger, le gou­ver­ne­ment chi­nois a mul­ti­plié les ac­tions pour sen­si­bi­li­ser ses ci­toyens en dif­fu­sant un guide de bonnes ma­nières à des­ti­na­tion des tou­ristes al­lant à l’ex­té­rieur du pays et en ins­tau­rant des pé­na­li­tés si ce­lui-ci n’est pas res­pec­té. Ce fai­sant, Pé­kin n’a pas man­qué de poin­ter du doigt le com­por­te­ment des tou­ristes oc­ci­den­taux en Chine, tout aus­si ré­pré­hen­sible se­lon lui, trans­for­mant ain­si ce pro­blème en en­jeu na­tio­na­liste. La presse of­fi­cielle chi­noise pu­blie dé­sor­mais de fa­çon sys­té­ma­tique des re­por­tages sur le com­por­te­ment

in­ap­pro­prié des étran­gers en Chine, ac­com­pa­gnés de pho­tos de tou­ristes oc­ci­den­taux uri­nant ou fai­sant du cam­ping sur les sites pro­té­gés, comme la Grande Mu­raille.

Les en­jeux du tou­risme eth­nique en Chine

La pro­mo­tion du tou­risme dans les ré­gions et vil­lages où ha­bitent des mi­no­ri­tés eth­niques na­tio­nales s’ins­crit dans le contexte de la po­li­tique gou­ver­ne­men­tale concer­nant le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de ses ter­ri­toires pé­ri­phé­riques. Ce tou­risme eth­nique est sur­tout in­té­rieur et orien­té vers les Han, l’eth­nie ma­jo­ri­taire. La Chine est un État uni­taire mais mul­tieth­nique, qui réunit 56 groupes eth­niques dif­fé­rents, dont 55 mi­no­ri­taires, re­pré­sen­tant en­vi­ron 8 % de la po­pu­la­tion na­tio­nale. Beau­coup d’entre eux ré­sident dans des ré­gions fron­ta­lières stra­té­giques, qui se trouvent au coeur d’en­jeux géo­po­li­tiques, comme le Ti­bet ou le Xin­jiang. Iso­lées et dé­pour­vues d’in­fra­struc­tures mo­dernes, ces ré­gions n’at­tirent pas beau­coup d’in­ves­tis­se­ments in­dus­triels, fai­sant du tou­risme la prin­ci­pale voie de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique.

Tou­te­fois, les chan­ge­ments éco­no­miques ame­nés par la mise en va­leur de l’hé­ri­tage cultu­rel de ces es­paces en­cla­vés à des fins tou­ris­tiques ont éga­le­ment en­traî­né des ré­per­cus­sions so­ciales qui ne sont pas tou­jours po­si­tives. Le cas du Ti­bet, qui ac­cueille un nombre crois­sant de tou­ristes après l’ou­ver­ture du che­min de fer et de six aé­ro­ports re­liant la ré­gion au reste du pays, en est une bonne il­lus­tra­tion. Le tou­risme y a certes en­gen­dré des re­ve­nus consi­dé­rables et a per­mis d’at­ti­rer des in­ves­tis­se­ments pri­vés dans la ré­gion. De nou­veaux hô­tels, res­tau­rants, ca­fés et bou­tiques sont ap­pa­rus à Lhas­sa, comme des cham­pi­gnons après la pluie. Mais ce pro­ces­sus a été ac­com­pa­gné par la dé­mo­li­tion des an­ciens bâ­ti­ments et des ha­bi­ta­tions ti­bé­taines au sein des quar­tiers his­to­riques de la ville. Les sites tou­ris­tiques et leurs en­vi­rons ont été éga­le­ment trans­for­més pour cor­res­pondre aux be­soins du tou­risme de masse : les routes mo­dernes et les sta­tion­ne­ments en­cerclent dé­sor­mais les mo­nas­tères et les cou­vents, alors que les nou­veaux ma­ga­sins ven­dant des imi­ta­tions de l’ar­ti­sa­nat lo­cal ont rem­pla­cé les étals pit­to­resques des com­mer­çants ti­bé­tains. En pa­ral­lèle, un nombre crois­sant de Chi­nois han, at­ti­rés par l’ou­ver­ture éco­no­mique du Ti­bet, viennent à Lhas­sa pour y faire des af­faires lu­cra­tives et pour tra­vailler dans le sec­teur tou­ris­tique, sur les chan­tiers et dans les en­tre­prises et in­dus­tries nou­vel­le­ment créés. En consé­quence, les Ti­bé­tains se re­trouvent bien sou­vent par­mi les der­niers à bé­né­fi­cier des re­tom­bées éco­no­miques et des op­por­tu­ni­tés pro­fes­sion­nelles gé­né­rées par cet es­sor tou­ris­tique.

Loin de pré­ser­ver le pa­tri­moine et les tra­di­tions du Ti­bet, le tou­risme de masse conduit à la com­mer­cia­li­sa­tion et à la po­li­ti­sa­tion de la cul­ture et des iden­ti­tés lo­cales. Les bro­chures et guides tou­ris­tiques ont éri­gé le ca­rac­tère « in­di­gène » du Ti­bet en ar­gu­ment pu­bli­ci­taire. On in­vite les tou­ristes han à ve­nir au

Loin de pré­ser­ver le pa­tri­moine et les tra­di­tions du Ti­bet, le tou­risme de masse conduit à la com­mer­cia­li­sa­tion et à la po­li­ti­sa­tion de la cul­ture et des iden­ti­tés lo­cales.

Ti­bet non seule­ment pour dé­cou­vrir la beau­té de ses pay­sages et son riche pas­sé his­to­rique in­car­né par les sites re­li­gieux, mais aus­si pour vivre une ex­pé­rience édul­co­rée et exo­tique en ob­ser­vant les « cou­tumes an­ces­trales » et en as­sis­tant aux spec­tacles folk­lo­riques « tra­di­tion­nels ». Pour­tant, les at­trac­tions pro­po­sées aux tou­ristes n’ont bien sou­vent rien d’au­then­tique ou d’ori­gi­nal. Conçues par l’Of­fice na­tio­nal du tou­risme, elles offrent une vi­sion sim­pli­fiée et si­ni­sée des fêtes, des cos­tumes et de la mu­sique ti­bé­tains, plus adap­tée à la consom­ma­tion lu­dique du pa­tri­moine his­to­rique et cultu­rel. Ces pra­tiques ali­mentent les sté­réo­types à l’égard des Ti­bé­tains, pré­sen­tés sou­vent comme un « peuple pri­mi­tif » ; elles conduisent à la théâ­tra­li­sa­tion du folk­lore lo­cal et à la dis­pa­ri­tion des nom­breuses tra­di­tions au­then­tiques.

La pro­mo­tion ac­tive du tou­risme eth­nique re­flète la vo­lon­té de l’État chi­nois de mettre en avant la di­ver­si­té des com­mu­nau­tés qui com­posent la na­tion chi­noise. Mais, en même temps, elle tra­duit un autre ob­jec­tif tout aus­si im­por­tant : in­sé­rer le pa­tri­moine des mi­no­ri­tés eth­niques dans le cadre na­tio­nal chi­nois en ren­for­çant ain­si l’idée de l’uni­té du peuple chi­nois et de l’in­té­gri­té de son ter­ri­toire. Les guides qui ac­com­pagnent les groupes de tou­ristes sont gé­né­ra­le­ment ori­gi­naires d’autres ré­gions et pro­vinces chi­noises, et ont tous re­çu une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle ba­sée sur une in­ter­pré­ta­tion of­fi­cielle et si­ni­sée de l’his­toire et de la cul­ture du Ti­bet. Cette in­ter­pré­ta­tion met l’ac­cent sur le pro­ces­sus his­to­rique qui conduit né­ces­sai­re­ment tous les groupes eth­niques pré­sents sur le ter­ri­toire chi­nois à for­mer une grande fa­mille ras­sem­blée au sein de la Chine et ne laisse au­cune place aux vel­léi­tés d’in­dé­pen­dance, qu’elle soit po­li­tique ou cultu­relle. Le sé­jour et les dé­pla­ce­ments des tou­ristes sont étroi­te­ment en­ca­drés : le pro­gramme pré­cise quels sites sont à vi­si­ter, com­bien de temps il faut al­louer pour chaque vi­site, dans quels en­droits on peut man­ger et faire ses achats, etc. Ain­si, ces voyages eth­niques ne donnent pas aux tou­ristes chi­nois la pos­si­bi­li­té de voir le Ti­bet au­tre­ment que de la fa­çon pré­vue par l’État.

Le tou­risme rouge et la ré­in­ven­tion du pas­sé maoïste

Le « tou­risme rouge » ( hong­si luyou) se dé­ve­loppe dans les an­nées 2000 et s’ins­crit de ma­nière or­ga­nique dans la ten­ta­tive du gou­ver­ne­ment chi­nois ac­tuel de ré­écrire l’his­toire de la Chine et du Par­ti com­mu­niste chi­nois (PCC) au XXe siècle en y re­ti­rant tout évé­ne­ment sombre ou su­jet « sen­sible ». Dans ce nou­veau ré­cit, Mao Ze­dong est un hé­ros na­tio­nal qui a me­né le PCC à la vic­toire en 1949 et qui a en­ta­mé la tran­si­tion de la Chine vers « le so­cia­lisme aux ca­rac­té­ris­tiques chi­noises ». Bien que cette tran­si­tion se soit quelque peu éga­rée à l’époque du Grand Bond en avant et de la Ré­vo­lu­tion cultu­relle, elle a re­trou­vé un souffle nou­veau grâce aux ef­forts de Deng Xiao­ping et de ses suc­ces­seurs. Les « lieux saints » du com­mu­nisme chi­nois consti­tuent une sorte de preuve vi­suelle et ma­té­rielle qui sou­tient cette nou­velle in­ter­pré­ta­tion de l’his­toire chi­noise.

En fai­sant du « tou­risme rouge », on vi­site donc les lieux pri­mor­diaux liés avant tout à Mao Ze­dong et à son par­cours ré­vo­lu­tion­naire ain­si qu’à la lutte du PCC pour le pou­voir en Chine. On peut ain­si vi­si­ter le village na­tal du Grand Ti­mo­nier dans le Hu­nan, le lieu de la fon­da­tion du PPC à Shan­ghaï et la base ré­vo­lu­tion­naire de Yan’an dans le Shaanxi, où les com­mu­nistes ont vé­cu pen­dant la guerre avec le Ja­pon et d’où ils ont com­men­cé la re­con­quête de la Chine en 1946. Afin de pro­mou­voir les « sites rouges », le mi­nis­tère du Tou­risme a créé des cir­cuits spé­ci­fiques et a di­ver­si­fié l’offre des ac­ti­vi­tés tou­ris­tiques pro­po­sées sur les lieux de mé­moire ré­vo­lu­tion­naires. Ain­si, cer­tains sites pro­posent aux tou­ristes d’as­sis­ter à des re­cons­ti­tu­tions his­to­riques in­ter­pré­tées par des ac­teurs, d’autres donnent aux voya­geurs la pos­si­bi­li­té de par­ti­ci­per à des ba­tailles presque « au­then­tiques », avec des si­mu­lacres d’armes et de chars d’as­saut. L’ac­cent est mis sur l’ex­pé­rience per­son­nelle des tou­ristes qui leur per­met de par­ti­ci­per à des évé­ne­ments du pas­sé ré­vo­lu­tion­naire glo­rieux, en construi­sant ain­si le lien entre l’in­di­vi­du et la mé­moire col­lec­tive ré­in­ter­pré­tée. Les tou­ristes peuvent aus­si re­vivre ce qu’a su­bi l’Ar­mée po­pu­laire de li­bé­ra­tion (APL) lors de ses cam­pagnes mi­li­taires en pas­sant une nuit dans une grotte ou en re­vê­tant des ha­bits de sol­dats.

Par ailleurs, la vi­site des « sites rouges » est in­cluse dans les pro­grammes sco­laires. Beau­coup d’éco­liers et d’étu­diants chi­nois ont ef­fec­tué plu­sieurs « ex­cur­sions rouges » dans les lieux qui sont, se­lon le pré­sident Xi Jin­ping, « une classe vi­vante pour étu­dier la tra­di­tion et ap­prendre de nou­velles choses » et qui « contiennent une riche sa­gesse po­li­tique et des ali­ments mo­raux » (2). La pro­mo­tion du tou­risme rouge a en­traî­né non seule­ment la mise en va­leur des sites ré­vo­lu­tion­naires au­then­tiques mais aus­si la créa­tion de lieux de mé­moire nou­veaux. Ain­si, dans la ville de Bei­daihe, un site bal­néaire à 300 km de Pé­kin, au bord de la mer Jaune, qui a été l’un des lieux de ré­si­dence fa­vo­ris de Mao et où tous les di­ri­geants de l’époque maoïste pas­saient leurs va­cances d’été, les au­to­ri­tés lo­cales ont amé­na­gé un parc dont l’at­trac­tion prin­ci­pale est une col­line en haut de la­quelle Mao au­rait contem­plé la mer et com­po­sé des poèmes.

La mise en va­leur des lieux de mé­moire rouges joue ain­si une place im­por­tante dans la créa­tion de la nou­velle mé­moire col­lec­tive liée au pas­sé maoïste, ain­si que dans l’édu­ca­tion pa­trio­tique de la jeu­nesse chi­noise. Ces sites rouges pré­sentent une des­crip­tion ro­man­tique du pas­sé ré­vo­lu­tion­naire et, par ex­ten­sion, de l’ère maoïste, dans la­quelle les hauts faits du PCC sont mê­lés à des ré­cits d’hé­roïsme in­di­vi­duel. Le dé­ve­lop­pe­ment du tou­risme rouge en Chine semble être à la fois la consé­quence et l’ou­til de l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion de l’his­toire en vue de ré­cu­pé­rer l’hé­ri­tage maoïste pour as­su­rer la conti­nui­té du ré­gime en place.

L’es­sor ra­pide du tou­risme chi­nois est sou­vent pré­sen­té dans les mé­dias oc­ci­den­taux comme une manne éco­no­mique, voire le prin­ci­pal mo­teur de l’in­dus­trie tou­ris­tique mon­diale. Pour­tant, les tou­ristes chi­nois n’ont pas tou­jours une bonne ré­pu­ta­tion au­près des ré­si­dents des pays qu’ils vi­sitent. Cer­tains leur re­prochent leur manque de cul­ture et de consi­dé­ra­tion en­vers les conven­tions et tra­di­tions lo­cales, d’autres les voient comme un vec­teur du soft po­wer de Pé­kin, un ou­til éco­no­mique au ser­vice des in­té­rêts na­tio­naux chi­nois. Quant au dé­ve­lop­pe­ment du tou­risme in­té­rieur, ses mo­da­li­tés et ses pra­tiques té­moignent de l’im­por­tance que peut avoir l’État dans ce pro­ces­sus. En ef­fet, en Chine, le gou­ver­ne­ment exerce un contrôle étroit non seule­ment sur les flux et les re­ve­nus du tou­risme, mais aus­si sur son con­te­nu idéo­lo­gique. Le tou­risme en Chine ce n’est donc pas seule­ment un loi­sir, mais une forme d’édu­ca­tion pa­trio­tique de la po­pu­la­tion, un moyen de pro­mou­voir une idée de la na­tion chi­noise et de son iden­ti­té par­ti­cu­lière.

Pho­to ci-des­sus : Groupe de tou­ristes chi­nois en vi­site au mu­sée du Louvre à Pa­ris. Avec une hausse de 12 % de ses dé­penses à l’étran­ger (pour un to­tal de 261 mil­liards de dol­lars), la Chine de­meure le pre­mier mar­ché émet­teur. Le nombre de Chi­nois se ren­dant à l’étran­ger a éga­le­ment aug­men­té, de 6 %, pour at­teindre un to­tal de 135 mil­lions de tou­ristes, avec une marge de pro­gres­sion énorme, car seule­ment6 % de la po­pu­la­tion chi­noise pos­sè­de­rait un pas­se­port. (© Shut­ter­stock/ Ch­ris­tian Ber­trand)

Pho­to ci-des­sus : Tou­ristes chi­nois po­sant de­vant le pa­lais du Po­ta­la à Lhas­sa, au Ti­bet, ville re­liée au reste du pays par une cin­quan­taine de vols quo­ti­diens. En 2016, la pro­vince au­to­nome du Ti­bet a re­çu 8 mil­lions de tou­ristes, à 98 % chi­nois. Si le tou­risme eth­nique est en plein dé­ve­lop­pe­ment en Chine, il per­met au gou­ver­ne­ment d’in­sé­rer le pa­tri­moine des mi­no­ri­tés dans le cadre na­tio­nal chi­nois. (© Xin­hua)

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