EN­TRE­TIEN Pre­mière puis­sance mon­diale en 2049 ? La stra­té­gie de la pieuvre chi­noise à l’oeuvre

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Sommaire - En­tre­tien réa­li­sé par Tho­mas De­lage le 9 mai 2018

Le 31 dé­cembre der­nier, le pré­sident chi­nois Xi Jin­ping dé­cla­rait lors de ses voeux que « la Chine veut agir en tant que bâ­tis­seur de la paix mon­diale, contri­bu­teur au dé­ve­lop­pe­ment glo­bal et dé­fen­seur de l’ordre in­ter­na­tio­nal. La construc­tion d’une com­mu­nau­té avec un ave­nir com­mun pour l’hu­ma­ni­té, concept im­por­tant pour la nou­velle ère de la di­plo­ma­tie chi­noise, sup­pose de co­opé­rer sur un mode ga­gnant-ga­gnant et de trans­for­mer la pla­nète Terre en une fa­mille har­mo­nieuse. » Que veut dire le pré­sident chi­nois lors­qu’il parle d’une « nou­velle ère de la di­plo­ma­tie chi­noise » ?

T. Struye de Swie­lande : La Chine, dans son dis­cours et sa nar­ra­tion, veut don­ner une image po­si­tive de son as­cen­sion en jouant sur l’image du dé­ve­lop­pe­ment pa­ci­fique, la coo­pé­ra­tion entre grandes puis­sances, les re­la­tions « ga­gnant-ga­gnant ». Elle veut éga­le­ment se pré­sen­ter comme une al­ter­na­tive au mo­dèle oc­ci­den­tal et à l’ordre li­bé­ral. Pé­kin a, ces der­nières an­nées, bien com­pris l’im­por­tance de la puis­sance dis­cur­sive. Tou­te­fois ce dis­cours est sou­vent en op­po­si­tion avec les po­li­tiques me­nées. Il faut dé­pas­ser le dis­cours qui sou­vent ap­pa­raît bien­veillant pour dé­cryp­ter la grande stra­té­gie chi­noise. La Chine a l’art de souf­fler le chaud et le froid, es­sayant de déso­rien­ter l’Oc­ci­dent, pour que nous ne puis­sions pas an­ti­ci­per. Pour­tant, en nous ap­puyant entre autres sur le jeu de go, L’Art de la guerre de Sun Tzu et les écrits de Fran­çois Jul­lien qui dé­chiffre la pen­sée chi­noise, nous com­pre­nons as­sez vite que la Chine a une grande stra­té­gie bien éta­blie. Comme dans un jeu de go, la Chine dé­place ses pions un par un, a prio­ri sans au­cune connexion les uns avec les autres et pour­tant peu est lais­sé au ha­sard. Au contraire, tout se fait sur « le po­ten­tiel de si­tua­tion », comme l’ex­plique Fran­çois Jul­lien dans De l’Être au Vivre et Trai­té sur l’ef­fi­ca­ci­té (1). Contrai­re­ment à l’Oc­ci­dent, qui se re­trouve dans un rap­port théo­rie-pra­tique, la Chine at­tache de l’im­por­tance à ce po­ten­tiel de si­tua­tion. La grande stra­té­gie oc­ci­den­tale est sou­vent pré­éta­blie dans un ca­ne­vas bien dé­fi­ni dont il est dif­fi­cile de sor­tir – les faits de­vant cor­res­pondre, par­fois de force, à la concep­tua­li­sa­tion ou mo­dé­li­sa­tion. La Chine a une ap­proche beau­coup plus flexible, car tout en éta­blis­sant les grandes lignes/lo­giques de sa grande stra­té­gie (« rêve chi­nois », « 2049 »…), elle s’ap­puie­ra dans la pra­tique da­van­tage sur le po­ten­tiel de si­tua­tion, ce qui rend cette grande stra­té­gie plus dif­fi­cile à dé­chif­frer. En re­fu­sant de voir le monde à tra­vers une lec­ture bi­naire (bien/mal, dé­mo­cra­tie/dic­ta­ture) elle se laisse une marge de ma­noeuvre conti­nue, évi­tant de for­cer

ou d’im­po­ser la si­tua­tion, ce qui lui per­met de sur­fer sur la vague du po­ten­tiel de si­tua­tion, au contraire de l’Oc­ci­dent. La cul­ture et la phi­lo­so­phie chi­noise dif­fèrent gran­de­ment de celles de l’Oc­ci­dent, ce qui sous-en­tend que si nous es­sayons de com­prendre la grande stra­té­gie chi­noise à tra­vers une per­cep­tion oc­ci­den­tale, nous pou­vons soit ne pas la per­ce­voir, soit en avoir une in­ter­pré­ta­tion biai­sée. Ce­ci est d’au­tant plus le cas que Pé­kin nie toute idée d’une grande stra­té­gie (que ce soit au ni­veau of­fi­ciel ou aca­dé­mique), cette ré­fu­ta­tion fai­sant dans les faits par­tie des stra­ta­gèmes pour at­teindre ses ob­jec­tifs (2).

Ain­si, la Chine se com­porte, contrai­re­ment à l’image qu’elle pro­jette, comme n’im­porte quelle puis­sance qui sou­haite at­teindre le sta­tut de grande ou de su­per­puis­sance. Une dif­fé­rence ma­jeure est tou­te­fois à no­ter : jus­qu’à pré­sent, Pé­kin a su faire preuve de bien plus de sub­ti­li­té que d’autres puis­sances dans la même po­si­tion. Mu­ta­tis mu­tan­dis, ce­la la rend plus dan­ge­reuse pour les autres puis­sances.

La mon­tée en puis­sance de la Chine n’est pas seule­ment di­plo­ma­tique, mais éga­le­ment éco­no­mique, po­li­tique, cultu­relle et mi­li­taire, comme l’il­lustre l’ou­ver­ture ré­cente d’une base mi­li­taire chi­noise à Dji­bou­ti – la pre­mière à l’étran­ger –, alors même que Pé­kin dé­cla­rait il y a en­core quelques an­nées ne pas en vou­loir. Si l’ac­tion de Pé­kin est sou­vent dé­crite comme sub­tile, prag­ma­tique et ré­flé­chie, se pour­rait-il qu’elle évo­lue de fa­çon plus agres­sive – comme en mer de Chine mé­ri­dio­nale ?

Il me pa­raît évident que pour la Chine, l’ob­jec­tif « 2049 » – at­teindre le sta­tut de pre­mière puis­sance – est la prio­ri­té. La ma­nière d’at­teindre cet ob­jec­tif semble par contre faire dé­bat au sein des think tanks, aca­dé­miques et po­li­tiques chi­nois. Deux ten­dances gé­né­rales res­sortent des dif­fé­rents cou­rants : celle qui sou­haite main­te­nir un pro­fil bas, es­ti­mant que le temps d’agir en tant que grande puis­sance et/ou lea­der n’est pas en­core ve­nu. Ce cou­rant es­saie de suivre à la lettre les conseils de Deng : « Ob­ser­ver froi­de­ment, gé­rer les choses cal­me­ment, sé­cu­ri­ser ses po­si­tions, dis­si­mu­ler ses ca­pa­ci­tés, at­tendre son heure, faire les choses là où c’est pos­sible ». L’autre ten­dance vou­drait au contraire mon­trer que la Chine est de re­tour, pour qu’elle soit re­con­nue dans son sta­tut de grande puis­sance et ef­fa­cer le siècle d’hu­mi­lia­tion (1839-1949). La Chine du pré­sident Xi pa­raît plu­tôt suivre une voie in­ter­mé­diaire. Dans leur voi­si­nage proche, dont fait par­tie la mer de Chine mé­ri­dio­nale, les Chi­nois sont de plus en plus ex­pli­cites, es­ti­mant que cette der­nière est in­té­grée à leurs in­té­rêts cen­traux. Toute la po­li­tique me­née dans la ré­gion ces six der­nières an­nées le confirme, même si Pé­kin est sur­tout par­ve­nu à sur­fer sur le po­ten­tiel de si­tua­tion, pro­fi­tant de l’ab­sence de ré­ac­tion sé­rieuse de la part des puis­sances ré­gio­nales face à sa po­li­tique de construc­tion et de militarisation des îles ar­ti­fi­cielles [voir l’ar­ticle de Y. Roche p. 88].

Au-de­là de ces in­té­rêts cen­traux, que ce soit au ni­veau ré­gio­nal ou glo­bal, sa po­li­tique se pré­sente prin­ci­pa­le­ment comme une al­ter­na­tive à l’ordre li­bé­ral oc­ci­den­tal, qu’elle es­time en dé­clin. Ici en­core, la Chine va pro­fi­ter des si­tua­tions qui se pré­sentent pour avan­cer ses pions, plu­tôt qu’af­fir­mer son rôle et son sta­tut de grande puis­sance.

En re­fu­sant de voir le monde à tra­vers une lec­ture bi­naire (bien/mal, dé­mo­cra­tie/ dic­ta­ture) la Chine se laisse une marge de ma­noeuvre conti­nue, évi­tant de for­cer ou d’im­po­ser la si­tua­tion, ce qui lui per­met de sur­fer sur la vague du po­ten­tiel de si­tua­tion, au contraire de l’Oc­ci­dent.

Même si ses ob­jec­tifs ré­gio­naux (créa­tion d’un « Tian­xia 2.0 »* qui se ca­rac­té­ri­se­rait par « l’Asie pour les Asia­tiques ») et glo­baux (les nou­velles routes de la soie) sont clairs, elle n’a pas l’in­ten­tion de for­cer les choses, mais plu­tôt de sai­sir les op­por­tu­ni­tés, le fac­teur temps jouant en sa fa­veur. La Chine a un rap­port au temps très dif­fé­rent de ce­lui de l’Oc­ci­dent. Elle a non seule­ment cette ca­pa­ci­té de voir sur le long terme (2049), mais éga­le­ment d’in­ves­tir sur le long terme : le « mo­ment pré­sent » est vu comme un « in­ves­tis­se­ment ». Il y a, comme le note Fran­çois Jul­lien, une lo­gique de re­tour sur in­ves­tis­se­ment à long terme à tra­vers l’ini­tia­tion d’un pro­ces­sus. Les Oc­ci­den­taux adoptent plu­tôt une ten­dance in­verse de re­tour sur in­ves­tis­se­ment à court terme (la plu­part des po­li­tiques éco­no­miques et en­vi­ron­ne­men­tales me­nées sous l’ad­mi­nis­tra­tion Trump par exemple s’ins­crivent dans cette lo­gique).

Vous avez ré­cem­ment uti­li­sé l’image de la pieuvre pour évo­quer la grande stra­té­gie de la Chine (3). Pou­vez-vous nous ex­pli­quer pour­quoi ?

Tout comme la pieuvre, la Chine in­quiète et sé­duit, avance de ma­nière in­tel­li­gente, ru­sée et sub­tile. N’ayant pas de sque­lette, la pieuvre change fa­ci­le­ment de forme et de confi­gu­ra­tion, une flexi­bi­li­té qui ca­rac­té­rise les po­li­tiques me­nées par la Chine en mer de Chine mé­ri­dio­nale par exemple, où elle ap­plique à la fois une po­li­tique de pu­ni­tions et de ré­com­penses, la tac­tique dite « du sa­la­mi »* et du « push and pull »*. La pieuvre est éga­le­ment connue pour son art du ca­mou­flage, qui lui per­met de pas­ser in­aper­çue ; ce­la nous rap­pelle la po­li­tique me­née par la Chine sur la scène in­ter­na­tio­nale à tra­vers sa puis­sance dis­cur­sive, qui met l’ac­cent sur l’har­mo­nie, les normes, la vo­lon­té de ne pas re­mettre en ques­tion l’ordre mon­dial. À l’image de la pieuvre, la Chine est éga­le­ment connue pour ses ca­pa­ci­tés d’imi­ta­tion tout en s’adap­tant. Ce­la se ca­rac­té­rise en Chine par les co­pies en ma­tière par exemple de dé­fense (avions, na­vires, drones…), d’éco­no­mie (trains à grande vi­tesse, voi­tures…), d’ins­ti­tu­tions même (Asian In­fra­struc­ture Investment Bank), ces co­pies par­ve­nant dans cer­tains cas à de­ve­nir concur­ren­tielles vis-à-vis de l’ori­gi­nal. Par ailleurs, tout comme la pieuvre, la Chine est in­no­vante et créa­tive. En outre, avec ses ran­gées de ven­touses puis­santes, la pieuvre par­vient à at­tra­per ses proies avant de leur in­jec­ter une neu­ro­toxine par son bec. N’est-ce pas ce que fait la Chine avec sa po­li­tique du piège de la dette, qui se ré­sume à concé­der des prêts à des États qui sont en­suite dans l’im­pos­si­bi­li­té de rem­bour­ser ? Ils se trouvent alors dans l’obli­ga­tion de lui cé­der la pro­prié­té de leurs biens stra­té­giques (mines, ports, etc.). Cette image de la pieuvre per­met d’illus­trer quelque chose de com­plexe de ma­nière simple et par­lante. Le pro­jet des nou­velles routes de la soie – consi­dé­ré par Pé­kin comme une ini­tia­tive d’im­por­tance stra­té­gique à long terme pour l’ave­nir de la Chine – consti­tue-t-il une il­lus­tra­tion ou un maillon de cette stra­té­gie de la pieuvre ?

Les nou­velles routes de la soie (ma­ri­times, ter­restres et arc­tique) sont avant tout une il­lus­tra­tion de cette stra­té­gie [voir l’en­tre­tien avec M.-F. Re­nard et D. Cu­bi­zol p. 48]. Elles se dé­ploient ain­si comme les huit ten­ta­cules de la pieuvre, don­nant à Pé­kin une por­tée en­glo­bante, alors que pa­ral­lè­le­ment chaque ten­ta­cule (route) fonc­tionne de ma­nière au­to­nome, le cer­veau de la « pieuvre » chi­noise en­voyant des ordres généraux, mais l’exé­cu­tion du mou­ve­ment des bras se fai­sant de ma­nière au­to­nome et en fonc­tion de la si­tua­tion. On peut éga­le­ment voir les ten­ta­cules comme les dif­fé­rents moyens ca­pa­ci­taires de la puis­sance pour réa­li­ser les nou­velles routes de la soie, qu’ils soient cultu­rels (dis­cours, ins­ti­tuts Con­fu­cius), po­li­tiques (som­mets, vi­sites, or­ga­ni­sa­tions et ins­ti­tu­tions ré­gio­nales), mi­li­taires (col­la­bo­ra­tions, bases à l’ave­nir ?) [voir l’en­tre­tien avec M. Du­châ­tel p. 80] ou éco­no­miques (in­ves­tis­se­ments, prêts).

Le pro­jet de Xi Jin­ping consti­tue une offre al­lé­chante pour l’Eu­rope, qui se si­tue à l’autre ex­tré­mi­té des nou­velles routes de la soie. Un pro­jet qui semble di­vi­ser les pays d’Eu­rope cen­trale et orien­tale et ceux du noyau his­to­rique et oc­ci­den­tal. À Pé­kin, l’Eu­rope – sou­vent ac­cu­sée de naï­ve­té vis-à-vis de la Chine – est-elle consi­dé­rée comme un par­te­naire ou plu­tôt comme un mar­ché d’ex­por­ta­tion pour ses mar­chan­dises et une terre « d’in­ves­tis­se­ments de pillage » ? L’Union eu­ro­péenne (UE) a long­temps consi­dé­ré la Chine

Tout comme la pieuvre, la Chine in­quiète et sé­duit, avance de ma­nière in­tel­li­gente, ru­sée et sub­tile.

comme une puis­sance émer­gente bien­veillante, l’une des rai­sons en étant la dis­tance géo­gra­phique entre Bruxelles et Pé­kin. Bruxelles a vu dans la Chine une puis­sance ré­gio­nale d’Asie-Pa­ci­fique, sans suf­fi­sam­ment prendre en consi­dé­ra­tion sa por­tée de plus en plus glo­bale. Aus­si a-t-elle ac­cueilli à l’ori­gine le pro­jet des nou­velles routes de la soie comme une op­por­tu­ni­té. Mais l’in­fluence gran­dis­sante de la Chine en Afrique, en Mé­di­ter­ra­née, en Eu­rope de l’Est et dans les Bal­kans, à tra­vers entre autres les dif­fé­rentes routes de la soie, a fait prendre conscience à l’UE que cette émer­gence avait éga­le­ment un im­pact géoé­co­no­mique et géos­tra­té­gique pour elle. Bruxelles a été trop long­temps pas­sive et même naïve en voyant avant tout la Chine comme un par­te­naire éco­no­mique avec le­quel l’in­ter­dé­pen­dance éco­no­mique se ca­rac­té­rise par l’asy­mé­trie (un dé­fi­cit com­mer­cial im­por­tant). Si la Chine consi­dère of­fi­ciel­le­ment l’UE comme un par­te­naire, elle n’hé­site pas à la di­vi­ser, son Ini­tia­tive 16+1 en étant un bel exemple (4). Elle pro­fite des di­vi­sions eu­ro­péennes pour nous af­fai­blir. Ce­la étant, plu­sieurs voix se sont éle­vées ces der­niers mois pour sou­li­gner ce­la : ain­si 27 des 28 am­bas­sa­deurs de l’UE en poste en Chine (ex­cep­té la Hon­grie) ont dé­non­cé, en avril 2018, le fait que les nou­velles routes de la soie semblent sur­tout pro­fi­ter aux en­tre­prises chi­noises et qu’elles donnent peu d’op­por­tu­ni­tés aux en­tre­prises eu­ro­péennes (en rai­son des dif­fi­cul­tés à pé­né­trer le mar­ché chi­nois).

Le 15 jan­vier der­nier, le Quo­ti­dien du Peuple pu­bliait en une un ar­ticle au titre évo­ca­teur ap­pe­lant la Chine à « sai­sir fer­me­ment la pro­met­teuse op­por­tu­ni­té his­to­rique » que re­pré­sente le vide lais­sé par Wa­shing­ton, qui mène de­puis l’élec­tion de Do­nald Trump une po­li­tique de re­pli sur soi. Y-a-t-il là une réelle op­por­tu­ni­té pour la Chine ?

La Chine est confron­tée à un double di­lemme ou piège. Le pre­mier, bien connu, est le piège de Thu­cy­dide. L’autre, dé­ve­lop­pé ré­cem­ment par Jo­seph Nye, est le piège de Kind­le­ber­ger. Le pre­mier piège re­pose sur le fait que si la Chine de­vient trop as­ser­tive sur la scène in­ter­na­tio­nale, elle pour­rait pro­vo­quer la pre­mière puis­sance et on ris­que­rait d’en­trer dans le scé­na­rio d’une guerre hé­gé­mo­nique. Le se­cond piège est ce­lui où la Chine n’en fait pas as­sez et se trouve, face au re­trait des États-Unis, in­ca­pable de ga­ran­tir les biens pu­blics. Ce­la étant, la Chine n’est pas prête au­jourd’hui à prendre la place des États-Unis, en rai­son de l’écart de puis­sance qui existe en­core entre Wa­shing­ton et Pé­kin dans cer­tains do­maines. En outre, de­ve­nir lea­der ne s’im­pro­vise pas : il faut avoir les moyens de sa po­li­tique, il faut avoir des fol­lo­wers (pays qui sont prêts à vous suivre, ce qui sup­pose un pro­ces­sus de so­cia­li­sa­tion). Il est évident que la Chine peut prendre au­jourd’hui l’ini­tia­tive sur des ques­tions di­verses – comme par exemple le cli­mat –, qu’elle par­vient par­fois à in­fluen­cer l’agen­da ré­gio­nal ou in­ter­na­tio­nal, à de­ve­nir un norm-set­ter…, mais ce­la se li­mite à cer­tains dos­siers et op­por­tu­ni­tés.

Jus­te­ment, le re­trait amé­ri­cain des ac­cords de Pa­ris sur le cli­mat consti­tue-t-il une « chance » pour la Chine d’in­car­ner le por­teur de flam­beau de la di­plo­ma­tie cli­ma­tique ? Quels peuvent en être les bé­né­fices pour Pé­kin ?

La Chine peut y voir en ef­fet une op­por­tu­ni­té pour prendre le lea­der­ship sur un dos­sier qui est l’équi­valent au ni­veau mon­dial d’un ca­deau par l’ad­mi­nis­tra­tion Trump, et qui peut lui don­ner une image de bien­veillance à la­quelle elle est for­te­ment at­ta­chée et ce­la sans vé­ri­table coût po­li­tique ou éco­no­mique. Elle montre par ce biais qu’elle est dans cer­taines cir­cons­tances prête à af­fron­ter l’un des grands dé­fis du XXIe siècle et se po­si­tionne comme me­neur et agen­da-set­ter. Le dé­fi se­ra évi­dem­ment, en tant que pre­mier pol­lueur de la pla­nète, d’être cré­dible dans ce rôle, et de lier le geste à la pa­role.

Alors que, jusque-là, la stra­té­gie ré­gio­nale af­fir­mée de la Chine sus­ci­tait des ré­ac­tions de crainte ou d’hos­ti­li­té, Pé­kin est au­jourd’hui confron­té à un en­vi­ron­ne­ment en pleine tran­si­tion, avec la ren­contre his­to­rique entre les deux Co­rées, qui pré­cède celle in­édite entre Wa­shing­ton et Pyon­gyang, mais aus­si le rap­pro­che­ment en cours entre Pé­kin et To­kyo et la mon­tée de ten­sion avec Taï­wan. La Chine garde-t-elle le contrôle de sa stra­té­gie ré­gio­nale ? Au-de­là du dos­sier nord-co­réen, dans le­quel la Chine a joué un rôle se­con­daire par rap­port aux Amé­ri­cains et aux Sud-Co­réens

Si la Chine consi­dère of­fi­ciel­le­ment l’UE comme un par­te­naire, elle n’hé­site pas à la di­vi­ser, son Ini­tia­tive 16+1 en étant un bel exemple.

de­puis l’an­nonce du som­met entre Wa­shing­ton et Pyon­gyang, il est vrai que la po­li­tique me­née par Pé­kin dans la ré­gion par rap­port aux îles ar­ti­fi­cielles ou aux routes de la soie ter­restres et ma­ri­times in­quiète. Ces in­quié­tudes en­cou­ragent d’ailleurs de plus en plus de puis­sances de la ré­gion à col­la­bo­rer entre elles, une at­ti­tude de mé­fiance s’ins­tal­lant vis-à-vis d’un « Tian­xia 2.0 » [voir lexique p. 56], tout comme d’un re­trait par­tiel des États-Unis de la ré­gion.

Ain­si, la grande stra­té­gie chi­noise men­tion­née su­pra ap­pa­raît pour cer­taines moyennes puis­sances de la ré­gion de plus en plus évi­dente. Ce­la a comme ef­fet la nais­sance de nou­velles col­la­bo­ra­tions et par­te­na­riats. Pen­sons, sans être ex­haus­tifs, à la re­lance du « Quad » (Aus­tra­lie, Ja­pon, Inde, États-Unis), mais éga­le­ment aux ren­for­ce­ments de re­la­tions bi­la­té­rales (entre l’Inde et le Ja­pon, l’Aus­tra­lie et le Ja­pon, le Viet­nam et l’Inde) et ré­cem­ment à la vo­lon­té du pré­sident Ma­cron de créer un axe France-Inde-Aus­tra­lie. Face à une Chine de plus en plus as­ser­tive en mer de Chine mé­ri­dio­nale et in­ves­tis­sant dans sa pro­jec­tion de puis­sance ma­ri­time, et un pré­sident Trump di­sant tout et son contraire, les puis­sances moyennes de la ré­gion cherchent à for­mer une al­ter­na­tive aux deux grandes puis­sances afin de pe­ser sur les dos­siers ré­gio­naux. Deux exemples ré­cents en sont les ini­tia­tives du pré­sident sud-co­réen Moon au­près de la Co­rée du Nord, qui au fi­nal forcent la main aux Amé­ri­cains et aux Chi­nois, et la conclu­sion de l’ac­cord de li­breé­change concer­nant la zone Asie-Pa­ci­fique, sans les États-Unis. Dès lors, la Chine est confron­tée à une plus grande mé­fiance, voire à une op­po­si­tion par rap­port à ses des­seins dans la ré­gion [voir l’ar­ticle de Y. Ti­ber­ghien p. 64 et É. Mot­tet p. 69]. Ce­la étant, elle conti­nue à avoir à sa dis­po­si­tion des ré­serves fi­nan­cières im­por­tantes, qui lui per­mettent de pu­nir ou de ré­com­pen­ser, et ce d’au­tant plus que la ma­jo­ri­té des États dans la ré­gion l’ont comme pre­mier par­te­naire com­mer­cial.

Pé­kin de­vra re­le­ver cer­tains dé­fis qui peuvent consti­tuer des freins au re­tour de la puis­sance chi­noise, tels le ra­len­tis­se­ment de la crois­sance éco­no­mique, le fléau de la pol­lu­tion ou les consé­quences de la po­li­tique de l’en­fant unique sur la dé­mo­gra­phie du pays. La Chine est-elle un géant aux pieds d’ar­gile ? Quelles sont les failles de sa stra­té­gie ?

En ef­fet, la Chine pour­rait, dans les an­nées à ve­nir, de­voir faire face à de nom­breux dé­fis. Au ra­len­tis­se­ment de la crois­sance éco­no­mique, à la pol­lu­tion et au dé­fi dé­mo­gra­phique [voir l’ar­ticle de M. Whyte p. 12] que vous men­tion­nez, on peut ajou­ter la dette, la cor­rup­tion, le re­cul des li­ber­tés, les ten­sions so­ciales, la con­so­li­da­tion du pou­voir du pré­sident Xi. Au ni­veau ex­terne, la Chine, en par­ti­cu­lier dans sa sphère d’in­fluence di­recte de l’Asie-Pa­ci­fique, ren­contre, comme dé­jà ex­pli­qué, une plus grande op­po­si­tion et de la mé­fiance. Aus­si, mal­gré le dé­fi­cit de lea­der­ship des États-Unis de­puis l’ar­ri­vée de D. Trump à la Mai­son-Blanche, Pé­kin n’est pas né­ces­sai­re­ment par­ve­nu à rem­plir ce vide, car les puis­sances de la ré­gion n’ont pas eu le ré­flexe jus­qu’à pré­sent de suivre la Chine (par band­wa­go­ning) mais ont pré­fé­ré ren­for­cer leurs co­opé­ra­tions mu­tuelles. Pour

Face à une Chine de plus en plus as­ser­tive en mer de Chine mé­ri­dio­nale et in­ves­tis­sant dans sa pro­jec­tion de puis­sance ma­ri­time, et un pré­sident Trump di­sant tout et son contraire, les puis­sances moyennes de la ré­gion cherchent à for­mer une al­ter­na­tive aux deux grandes puis­sances afin de pe­ser sur les dos­siers ré­gio­naux.

la Chine, le dé­fi se­ra de par­ve­nir à main­te­nir d’une part sa sta­bi­li­té in­terne face aux nom­breux dé­fis, ce qui de­vra pas­ser par la ga­ran­tie d’une crois­sance éco­no­mique consé­quente et du­rable dans les an­nées à ve­nir. D’autre part, au ni­veau de sa po­li­tique ex­té­rieure, son dé­fi pre­mier se­ra de pou­voir conti­nuer à sur­fer sur le po­ten­tiel de si­tua­tion, qui de­mande une li­ber­té to­tale d’ac­tion, car plus la Chine avan­ce­ra, plus les autres puis­sances pren­dront conscience des tac­tiques et stra­ta­gèmes mis en place par Pé­kin, et es­saie­ront alors de les contrer. Ce­la en­traî­ne­ra une dif­fi­cul­té sup­plé­men­taire pour la Chine qui se­ra de convaincre que ses des­seins servent la gou­ver­nance glo­bale et non une vo­lon­té hé­gé­mo­nique et de re­vanche sur l’his­toire.

(© Shut­ter­stock/ Fré­dé­ric Le­grand-COMEO)

Pho­to ci-des­sus : Le 30 no­vembre 2015, le pré­sident Xi Jin­ping pro­nonce un dis­cours à l’oc­ca­sion de la COP21 de Pa­ris. Suite au re­trait des États-Unis des ac­cords de Pa­ris sur le cli­mat en juin 2017, Pé­kin – bien que pre­mier pol­lueur de la pla­nète – se po­si­tionne dé­sor­mais comme le lea­der mon­dial des ques­tions en­vi­ron­ne­men­tales, tant sur le plan di­plo­ma­tique qu’éco­no­mique.

(© Shut­ter­stock/RPBaiao)

Pho­to ci-des­sus : Alors que Pé­kin am­bi­tionne de de­ve­nir la pre­mière puis­sance mon­diale d’ici 2049 – an­née du cen­te­naire de la Ré­pu­blique po­pu­laire de Chine –, la stra­té­gie des Chi­nois se­rait au­jourd’hui en par­tie ins­pi­rée des le­çons de la pé­riode des Royaumes com­bat­tants (Ve siècle à221 avant J.-C.) telles que : en­tre­te­nir chez l’ad­ver­saire un sen­ti­ment de sé­cu­ri­té et d’au­to­sa­tis­fac­tion, ma­ni­pu­ler les conseillers de l’ad­ver­saire, piller les idées et la tech­no­lo­gie de l’ad­ver­saire, se mon­trer pa­tient, ou être vi­gi­lant pour évi­ter d’être en­cer­clé.

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