FO­CUS L’Asie du Sud-Est, fu­tur pré car­ré chi­nois ?

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Sommaire - Éric Mot­tet

La mise en place d’une mul­ti­tude d’ac­cords bi­la­té­raux entre, d’une part, les États de l’Asie du Sud-Est (1) et, d’autre part, la Chine, confirme que l’Asie du Sud-Est consti­tue l’un des noeuds géo­gra­phiques de l’Asie, la ré­gion ap­pa­rais­sant comme un pi­vot stra­té­gique cen­tral entre le monde chi­nois, l’aire in­dienne et l’Asie-Pa­ci­fique, zone en cours de re­con­fi­gu­ra­tion de­puis l’émer­gence de la Chine. La si­tua­tion géo­gra­phique de l’Asie du Sud-Est, qui par­tage avec la Chine des mil­liers de ki­lo­mètres de fron­tières ma­ri­times et ter­restres, ouvre à cette der­nière des pers­pec­tives stra­té­giques, com­mer­ciales et éner­gé­tiques im­por­tantes. De par sa proxi­mi­té géo­gra­phique, le poids de l’his­toire et les liens tis­sés par sa dia­spo­ra, la Chine est la puis­sance dé­sor­mais la plus pré­sente dans l’Asie du Sud-Est, à la fois dans les échanges com­mer­ciaux et dans les in­ves­tis­se­ments. C’est d’ailleurs cette ré­gion qui jus­ti­fia la créa­tion de la Banque asia­tique d’in­ves­tis­se­ment pour les in­fra­struc­tures (AIIB), qui se pré­sente comme la ri­vale de la Banque asia­tique de dé­ve­lop­pe­ment (BAD), créée à l’ini­tia­tive du Ja­pon en 1965 et ba­sée à Ma­nille (Phi­lip­pines). Par son em­pla­ce­ment stra­té­gique, ses res­sources et ses dé­bou­chés, l’Asie du Sud-Est est une cible prio­ri­taire pour Pé­kin.

Les avan­cées de Pé­kin

Proxi­mi­té géo­gra­phique et cultu­relle oblige, Pé­kin s’est tour­née de­puis le dé­but des an­nées 1980 – pé­riode au cours de la­quelle la Chine éta­blit ou res­taure ses re­la­tions com­mer­ciales (et di­plo­ma­tiques) avec plu­sieurs pays de la ré­gion (Sin­ga­pour, In­do­né­sie) – vers ses par­te­naires en Asie du Sud-Est, en marge de son dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique et de son poids gran­dis­sant dans les af­faires mon­diales, en s’ap­puyant sur quatre prin­cipes : la coo­pé­ra­tion Sud-Sud ( nan-nan he­zuo), une stra­té­gie tour­née vers l’ex­té­rieur ( zou chu­qu zhan­lue), une po­li­tique de bon voi­si­nage ( mu­lin you­hao) et un nou­veau concept de sé­cu­ri­té ( xin an­quan guan) (2). D’autre part, la Chine bé­né­fi­cie gé­né­ra­le­ment d’une bonne image en Asie du Sud-Est. Cette ré­gion fut même, de l’avis de cer­tains ana­lystes chi­nois, le la­bo­ra­toire de la mise en place du soft po­wer chi­nois dans les pays du Sud. L’Asie du Sud-Est est éga­le­ment la ré­gion du monde qui compte la plus im­por­tante dia­spo­ra chi­noise. On es­time à un to­tal su­pé­rieur à 32,7 mil­lions de membres cette dia­spo­ra dis­per­sée dans les dif­fé­rents pays de la ré­gion (3), dont 7,5 mil­lions en In­do­né­sie (3 % de la po­pu­la­tion), 6 mil­lions en Thaï­lande (14 %), 7,1 mil­lions en Ma­lai­sie (26 %) et 2,8 mil­lions à Sin­ga­pour (74 % de la po­pu­la­tion de la ci­té-État !). En tant que re­lais des échanges com­mer­ciaux que la Chine en­tre­tient avec les pays de la ré­gion, la dia­spo­ra pro­fite très lar­ge­ment de la mon­tée en puis­sance pro­gres­sive de la Chine conti­nen­tale [voir le fo­cus de C. Pi­na p. 15]. Ain­si, les com­mu­nau­tés chi­noises en Asie du Sud-Est, plus in­fluentes que par le pas­sé, ac­com­pagnent l’émer­gence de la Chine et de son soft po­wer. Les « Chi­nois d’outre-mer », ap­pel­la­tion uti­li­sée par Pé­kin, sont de fait un vé­hi­cule de la cul­ture et de la langue chi­noises. Ils sont ain­si per­çus comme une op­por­tu­ni­té de se rap­pro­cher de la Chine.

Par le biais d’ac­cords de libre-échange, mais aus­si sim­ple­ment par l’at­trac­ti­vi­té de son éco­no­mie, la Chine s’est par ailleurs éri­gée en ai­mant com­mer­cial au­tour du­quel gra­vitent les éco­no­mies de sa pé­ri­phé­rie et ce, quels que soient les agen­das po­li­tiques de leurs gou­ver­ne­ments res­pec­tifs. Dans ces condi­tions, et compte te­nu des dé­fis aux­quels est confron­tée la stra­té­gie de soft po­wer de la Chine dans son en­vi­ron­ne­ment ré­gio­nal, Pé­kin met da­van­tage en avant le ca­rac­tère in­con­tour­nable de ses in­ves­tis­se­ments ( hard po­wer), y com­pris dans des pays comme le Viet­nam, qui se po­si­tionne comme un ri­val stra­té­gique et dont la so­cié­té ne porte pas sur la Chine un re­gard aus­si po­si­tif que les autres pays de la ré­gion. Le Viet­nam a néan­moins, comme l’en­semble de l’Asie du Sud-Est (hor­mis le Ti­mor Leste), adhé­ré à l’AIIB dès sa créa­tion et mar­qué ain­si l’an­crage des in­ves­tis­se­ments pi­lo­tés par la Chine dans la ré­gion. La ca­pa­ci­té d’in­ves­tis­se­ment de la Chine (ain­si que l’aide), ja­mais dé­faillante, est dif­fi­cile à re­fu­ser.

Une di­plo­ma­tie éco­no­mique et com­mer­ciale tous azi­muts

La di­plo­ma­tie éco­no­mique de la Chine en Asie du Sud-Est s’exerce à trois ni­veaux : au ni­veau ré­gio­nal, au ni­veau sous-ré­gio­nal et au ni­veau bi­la­té­ral. L’im­bri­ca­tion Par Éric Mot­tet, pro­fes­seur à l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Mont­réal, co­di­rec­teur de l’Ob­ser­va­toire de l’Asie de l’Est, co­di­rec­teur du Conseil qué­bé­cois d’études géo­po­li­tiques (CQEG) et cher­cheur as­so­cié à l’Ins­ti­tut de re­cherche sur l’Asie du Sud-Est contem­po­raine (IRASEC).

de ces trois ni­veaux d’échanges éco­no­miques et com­mer­ciaux entre la Chine et l’Asie du Sud-Est contri­bue très lar­ge­ment à dé­mul­ti­plier les ca­naux d’in­té­gra­tion éco­no­mique entre les deux par­ties. Il convient ce­pen­dant de gar­der à l’es­prit que, tant du cô­té de la Chine que du cô­té des États du Sud-Est asia­tique, le ca­nal pri­vi­lé­gié de­meure ce­lui des re­la­tions bi­la­té­rales (4).

Au ni­veau ré­gio­nal, on peut af­fir­mer que la Chine se montre de plus en plus fa­vo­rable vis-à-vis des ins­tances ré­gio­nales de dia­logue, ce qui n’a pas tou­jours été le cas dans le pas­sé. Les re­la­tions éco­no­miques et com­mer­ciales entre les deux par­ties sont dé­sor­mais in­té­grées dans l’agen­da glo­bal des re­la­tions entre la Chine et l’ASEAN, telles que l’ac­cord de libre-échange Chine-ASEAN (5). En outre, le Par­te­na­riat éco­no­mique ré­gio­nal glo­bal (RCEP), né­go­cié au sein du groupe de l’ASEAN+6 (6), à l’ini­tia­tive de l’ASEAN, a pour ob­jec­tif d’ap­por­ter une so­lu­tion à l’ef­fet « soupe de nouilles » créé par la mul­ti­pli­ca­tion des ac­cords de libre-échange (ALE) par l’ASEAN avec ses prin­ci­paux par­te­naires com­mer­ciaux de l’Asie de l’Est et du Pa­ci­fique. À l’heure des chaînes de va­leur (7), où la fa­bri­ca­tion de nom­breux pro­duits est frag­men­tée et lo­ca­li­sée dans des pays dif­fé­rents, l’ori­gine na­tio­nale des pro­duits de­vient dif­fi­cile à dé­ter­mi­ner, ce qui fait que ces der­niers ne peuvent bé­né­fi­cier des avan­tages du prin­cipe de libre-échange. Dans un sou­ci de sim­pli­fi­ca­tion, l’ASEAN s’est donc lan­cée dans un pro­ces­sus d’épu­ra­tion des ALE dans l’op­tique d’abou­tir au RCEP. À prio­ri, l’ASEAN joue un rôle de lea­der dans la né­go­cia­tion du RCEP, mais compte te­nu de l’im­por­tance de la Chine, elle n’est pas en me­sure d’im­po­ser ses condi­tions. Si le RCEP voit le jour, il au­ra une por­tée très large, de­puis le com­merce des biens et ser­vices jus­qu’aux IDE, en pas­sant par la coo­pé­ra­tion éco­no­mique et tech­nique, la

pro­prié­té in­tel­lec­tuelle, la concur­rence et le rè­gle­ment des dif­fé­rends. Sou­vent consi­dé­ré comme une ver­sion adou­cie du Par­te­na­riat trans­pa­ci­fique glo­bal et pro­gres­siste (PTPGP) (8), le RCEP se­ra, se­lon de nom­breux avis, plus fa­vo­rable aux pays de l’ASEAN et à la Chine, avec moins de de­mandes d’har­mo­ni­sa­tion, des normes en­vi­ron­ne­men­tales et du code du tra­vail moins strictes (y com­pris contre la cor­rup­tion) et une ré­duc­tion plus lente des bar­rières ta­ri­faires.

À l’échelle de la sous-ré­gion, l’ac­tion de la Chine est no­tam­ment très vi­sible dans la sous-ré­gion du Grand Mé­kong. Dans cette sous-ré­gion, les États se tournent col­lec­ti­ve­ment vers une mé­thode chi­noise de pla­ni­fi­ca­tion à des fins de ré­équi­li­brage ter­ri­to­rial. Du cô­té chi­nois, la coo­pé­ra­tion tech­nique avec la sous-ré­gion ne laisse pas in­dif­fé­rent et est vue comme une for­mi­dable op­por­tu­ni­té de re­prendre pied dans la pé­nin­sule In­do­chi­noise et ain­si se bran­cher sur les ré­seaux de la Ré­gion du Grand Mé­kong (GMS – Grea­ter Me­kong Su­bre­gion) (9), la pro­vince du Yun­nan (re) de­ve­nant la porte d’en­trée vers les mar­chés du Sud-Est asia­tique.

En­fin, au ni­veau bi­la­té­ral, les échanges éco­no­miques et com­mer­ciaux s’in­ten­si­fient chaque jour da­van­tage. Dans la ré­gion, le Viet­nam, la Ma­lai­sie et la Thaï­lande sont les prin­ci­paux par­te­naires com­mer­ciaux de la Chine, le Viet­nam étant la plus grande des­ti­na­tion des ex­por­ta­tions de la Chine tan­dis que la Chine im­porte plus de mar­chan­dises de Ma­lai­sie que les autres pays de l’ASEAN. Grâce à cette stra­té­gie mul­tié­chelle, les échanges entre la deuxième éco­no­mie mon­diale et les dix pays de l’ASEAN ont été mul­ti­pliés par huit au cours des quinze der­nières an­nées. La Chine est de­ve­nue le pre­mier par­te­naire com­mer­cial de l’ASEAN (515 mil­liards de dol­lars en 2017), sur­pas­sant les États-Unis, l’UE-28 et le Ja­pon tan­dis que l’ASEAN est de­ve­nue le pre­mier par­te­naire com­mer­cial de la Chine en 2017 (4e en 2010). Tou­te­fois, l’ob­jec­tif des 1000 mil­liards de dol­lars d’échanges com­mer­ciaux d’ici à 2020, évo­qué en 2013 par le Pre­mier mi­nistre chi­nois Li Ke­qiang, semble dif­fi­cile à at­teindre.

Une ré­gion in­té­grée aux nou­velles routes de la soie

De­puis le dé­but des an­nées 1990, la voie flu­viale du Mé­kong a été sup­plan­tée par un ré­seau rou­tier plus ef­fi­cace re­liant la pro­vince chi­noise du Yun­nan à l’Asie du Sud-Est, ac­cen­tuant du même coup la pé­né­tra­tion de la Chine dans la sous-ré­gion du Mé­kong. En outre, la Chine es­time que les nom­breux cor­ri­dors éco­no­miques mis en place dans la sous-ré­gion, no­tam­ment par le pro­gramme de la Ré­gion du Grand Mé­kong, lui per­mettent éga­le­ment de bé­né­fi­cier de voies de com­mu­ni­ca­tion plus ef­fi­caces et plus ra­pides avec l’Asie du Sud-Est dans son en­semble. En té­moignent no­tam­ment le pro­jet d’une ligne fer­ro­viaire à grande vi­tesse entre la pro­vince du Yun­nan et le Myan­mar (cor­ri­dor de l’Ouest), la construc­tion d’une liai­son fer­ro­viaire à grande vi­tesse (et de mar­chan­dises) entre le Yun­nan et Vien­tiane au Laos (cor­ri­dor In­do­chi­nois ou Cen­tral) (10), le pro­jet de ligne fer­ro­viaire entre le Yun­nan et l’Inde pas­sant par le Myan­mar et le Ban­gla­desh (cor­ri­dor BCIM) ou en­core le pro­jet de construc­tion d’une liai­son fer­ro­viaire entre la Chine et le Viet­nam (cor­ri­dor de l’Est). De même, un pro­jet de liai­son fer­rée est à l’heure ac­tuelle à l’étude pour re­lier la Thaï­lande, la Chine et plu­sieurs pays d’Asie du Sud-Est, dont la Ma­lai­sie et Sin­ga­pour. À ce­la s’ajoute la route de la soie ma­ri­time du XXIe siècle, qui concerne au pre­mier chef bon nombre de ports sud-asia­tiques [voir carte p. 51]. Les « nou­velles routes de la soie » (ou Belt and Road Ini­tia­tive) par­ti­cipent d’un plan mas­sif d’in­ves­tis­se­ment dans les in­fra­struc­tures (1200 mil­liards de dol­lars) (11) en Asie cen­trale et en Asie du Sud-Est [voir l’en­tre­tien avec M.-F. Re­nard et D. Cu­bi­zol p. 48]. L’ob­jec­tif est d’of­frir aux en­tre­prises chi­noises de nou­veaux dé­bou­chés alors que la tran­si­tion du mo­dèle éco­no­mique en fa­veur du mar­ché in­té­rieur s’avère in­suf­fi­sante. Il s’agit en outre d’écou­ler des sur­ca­pa­ci­tés in­dus­trielles es­ti­mées par la Banque mon­diale à 10 % du PNB (no­tam­ment dans le BTP), et d’as­su­rer la di­ver­si­fi­ca­tion des ap­pro­vi­sion­ne­ments éner­gé­tiques. De plus, en rai­son de l’aug­men­ta­tion des coûts du tra­vail, les en­tre­prises chi­noises perdent de leur com­pé­ti­ti­vi­té face à cer­tains concur­rents étran­gers (dont le Viet­nam). Il s’agit de dé­lo­ca­li­ser des in­dus­tries à uti­li­sa­tion in­ten­sive de maind’oeuvre vers les États voi­sins où les coûts de pro­duc­tion sont moins éle­vés.

De plus, ces nou­velles routes de la soie s’in­sèrent dans une géo­po­li­tique des pro­vinces en marge de son ter­ri­toire et des pays voi­sins. D’une part, Pé­kin concré­tise sa stra­té­gie consis­tant à re­con­nec­ter la pro­vince du Yun­nan à son pro­lon­ge­ment in­do­chi­nois, fai­sant pas­ser son po­si­tion­ne­ment ter­ri­to­rial de « pé­ri­phé­rie » à « centre » ou en­core à faire de la pro­vince un pont entre la Chine et l’Asie du Sud-Est. D’autre part, Pé­kin veut faire de l’Asie du Sud-Est ter­restre une voie de pas­sage stra­té­gique en di­rec­tion des mers du Sud et comme éven­tuelle al­ter­na­tive au tran­sport ma­ri­time via les nou­velles in­fra­struc­tures de tran­sport ter­restres ; les cor­ri­dors sud-asia­tiques com­plètent la cein­ture éco­no­mique en se rac­cor­dant au pro­gramme de la Ré­gion du Grand Mé­kong, c’est-à-dire la par­tie pé­nin­su­laire de l’Asie du Sud-Est où la Chine cherche à dé­ve­lop­per le fret fer­ro­viaire (et ma­ri­time) pour ac­cé­der plus fa­ci­le­ment à l’océan In­dien, ce qui per­met de contour­ner la mer de Chine mé­ri­dio­nale, ré­gion stra­té­gi­que­ment in­stable (12).

Entre sta­tu quo et code de conduite en mer de Chine mé­ri­dio­nale

Si la pers­pec­tive d’un af­fron­te­ment ar­mé s’est es­tom­pée de­puis la vive al­ter­ca­tion qui a op­po­sé des na­vires gou­ver­ne­men­taux chi­nois et phi­lip­pins en 2012 au­tour du ré­cif Scar­bo­rough, cette mul­ti­pli­ca­tion des in­ci­dents et cette cris­pa­tion s’in­vitent dé­sor­mais sys­té­ma­ti­que­ment aux som­mets de l’ASEAN. Les pays de l’As­so­cia­tion, col­lec­ti­ve­ment im­pli­qués dans le conflit de mer de Chine mé­ri­dio­nale de­puis la dé­cla­ra­tion de Ma­nille de 1992, s’ef­forcent d’ame­ner Pé­kin à conve­nir d’un gel des gestes uni­la­té­raux par le biais d’un code de conduite, pro­po­sé dès 1999. Face au re­fus chi­nois de si­gner un texte contrai­gnant is­su d’une né­go­cia­tion mul­ti­la­té­rale – la Chine in­siste sur le ca­rac­tère pri­mor­dial des né­go­cia­tions bi­la­té­rales comme mé­thode de ré­so­lu­tion du conflit –, les par­ties convinrent de si­gner en 2002 une De­cla­ra­tion on con­duct of par­ties in the South Chi­na Sea (DOC), mais son échec est pa­tent puisque, quinze ans après sa si­gna­ture, les par­ties en sont tou­jours à né­go­cier ses mo­da­li­tés d’ap­pli­ca­tion. Néan­moins, les pays de l’Asie du Sud-Est et la Chine font des pro­grès dans les né­go­cia­tions sur le Code de conduite en mer Orien­tale (COC), bien que la ques­tion de sa­voir s’il est juridiquement contrai­gnant reste en­core en sus­pens.

Sur ce dos­sier, la Chine joue ha­bi­le­ment sur les di­vi­sions in­ternes à l’ASEAN. Deux de ses membres, les Phi­lip­pines (13) et le Viet­nam, sont di­rec­te­ment op­po­sés aux re­ven­di­ca­tions chi­noises en mer de Chine mé­ri­dio­nale et mi­litent ac­ti­ve­ment en fa­veur d’une prise de po­si­tion ferme (14) de l’As­so­cia­tion contre la po­li­tique chi­noise. Les re­ven­di­ca­tions chi­noises che­vauchent les pré­ten­tions de Bru­nei et de la Ma­lai­sie, mais ces der­niers ont adop­té une po­si­tion plus conci­liante. L’In­do­né­sie et Sin­ga­pour ne sont pas di­rec­te­ment im­pli­qués, mais craignent l’af­fir­ma­tion de la puis­sance chi­noise dans la ré­gion. En re­vanche, la Thaï­lande et le Laos af­fichent une neu­tra­li­té très bien­veillante à l’égard de Pé­kin, tan­dis que la Bir­ma­nie et le Cam­bodge ne cachent pas leur pen­chant pro­chi­nois dans ce dos­sier. Si la Chine a cher­ché à mi­ni­mi­ser le cli­vage entre elle et cer­tains pays de l’ASEAN, il est cer­tain que la dé­cou­verte de tra­vaux ma­jeurs de rem­blaie­ment et de construc­tion de bases chi­noises dans les Sprat­leys au cours de l’été 2014, a contri­bué à ren­for­cer le sen­ti­ment, chez plu­sieurs membres de l’ASEAN, que la Chine ne vise qu’à ga­gner du temps sans re­cher­cher vé­ri­ta­ble­ment d’ac­cord du­rable en mer de Chine mé­ri­dio­nale [voir l’ar­ticle de Y. Roche p. 88].

Quelles pers­pec­tives ?

Au fi­nal, que faut-il at­tendre de l’évo­lu­tion des re­la­tions mul­ti­formes entre la Chine et l’Asie du Sud-Est ? Mal­gré sa pré­sence gran­dis­sante et les pers­pec­tives qu’offrent le RCEP et la puis­sance éco­no­mique chi­noise, l’in­fluence de la Chine en Asie du Sud-Est n’est pas sans li­mites. Il se­rait même très exa­gé­ré de faire de cette ré­gion un simple sa­tel­lite chi­nois. Certes, la Chine pos­sède de nom­breux le­viers éco­no­miques et po­li­tiques pour pous­ser les pays du Sud-Est asia­tique à une plus grande ou­ver­ture, mais il ap­pa­raît que ceux-ci ne sont pas suf­fi­sam­ment puis­sants. L’Asie du Sud-Est cherche à évi­ter une dé­pen­dance éco­no­mique ex­ces­sive vis-à-vis de la Chine, en dé­ve­lop­pant des liens éco­no­miques (et po­li­tiques) avec l’Inde, le Ja­pon, la Co­rée du Sud, l’Union eu­ro­péenne, la Rus­sie, les États-Unis, etc. Si les ac­teurs éco­no­miques chi­nois in­ves­tissent dans de nom­breux pro­jets (res­sources, in­fra­struc­tures, etc.), ils se trouvent gé­né­ra­le­ment à cô­té de, ou en concur­rence avec, de nom­breux ac­teurs éta­tiques ou pri­vés. Cette coo­pé­ra­tion à tout crin entre l’Asie du Sud-Est et les puis­sances étran­gères autres que la Chine il­lustre en par­tie la po­li­tique des pays de la ré­gion afin, entre autres, de contre­ba­lan­cer l’om­ni­pré­sence chi­noise. En outre, si le pro­jet des nou­velles routes de la soie per­met à l’ASEAN de dé­ve­lop­per sa connec­ti­vi­té in­tra et in­ter-ré­gio­nale et ain­si de gar­der sa cen­tra­li­té (po­si­tion géos­tra­té­gique) dans une ré­gion en pleine re­com­po­si­tion, il im­pose de fac­to aux pays de l’ASEAN une grande proxi­mi­té avec la Chine, en dé­pit des contre­poids in­dien, co­réen et ja­po­nais. En d’autres termes, l’Asie du Sud-Est doit veiller à ne pas de­ve­nir un simple pro­lon­ge­ment ter­ri­to­rial de la Chine et à s’en­tendre avec Pé­kin sur un par­te­na­riat construc­tif et pro­fi­table à tous ; en somme, à ne pas se faire écar­te­ler par la Chine.

(© Xin­hua/Zhang Ai­lin)

Pho­to ci-des­sous : Port de Qinz­hou, dans la pro­vince du Guangxi, dans le Sud de la Chine. À l’oc­ca­sion du15e an­ni­ver­saire du par­te­na­riat stra­té­gique entre laChine et l’ASEAN, les au­to­ri­tés chi­noises ont an­non­cé qu’il était temps que les deux par­ties tra­vaillent en­semble pour pous­ser la coo­pé­ra­tion à un ni­veau plus éle­vé dans le cadre des nou­velles routes de la soie. De par leur po­si­tion géo­gra­phique – à la fron­tière du Viet­nam et ou­verts sur le golfe du Ton­kin –, le Guangxi et ses ports peuvent de­ve­nir un hub com­mer­cial à des­ti­na­tion des pays de l’ASEAN.

(© Xin­hua)

Pho­to ci-des­sus : À la veille de son dé­part pour le fo­rum éco­no­mique ré­gio­nal Boao, or­ga­ni­sé par la Chine sur l’île de Hai­nan, le pré­sident phi­lip­pin Ro­dri­go Du­terte (pho­to) s’est dé­cla­ré très fa­vo­rable à un dé­ve­lop­pe­ment des liens avec Pé­kin en concluant « J’ai be­soin de la Chine, plus que qui­conque à ce stade, j’ai be­soin de la Chine ! » Long­temps proche al­lié et par­te­naire des États-Unis, les Phi­lip­pines ont amor­cé, de­puis 2016 et l’élec­tion du pré­sident Du­terte, un rap­pro­che­ment avec Pé­kin, avec qui les re­la­tions s’étaient for­te­ment dé­té­rio­rées en rai­son des li­tiges fron­ta­liers en mer de Chine mé­ri­dio­nale.

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