EN­TRE­TIEN L’APL, une ar­mée de classe mon­diale à l’ho­ri­zon 2050 ?

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Sommaire - Avec Ma­thieu Du­châ­tel, di­rec­teur ad­joint du pro­gramme « Asie et Chine » au Conseil eu­ro­péen des re­la­tions in­ter­na­tio­nales (ECFR) et au­teur de Géo­po­li­tique de la Chine (PUF, 2017).

En jan­vier 2016, le pré­sident chi­nois Xi Jin­ping ap­pe­lait à une ré­forme des forces ar­mées afin de « rem­por­ter la vic­toire dans toute guerre mo­derne ». En quoi a consis­té cette ré­forme, quels étaient les en­jeux au­tour de celle-ci, et où en est sa mise en oeuvre ?

M. Du­châ­tel : C’est lors du grand dé­fi­lé mi­li­taire de sep­tembre 2015 – pour com­mé­mo­rer la vic­toire de la Chine dans ce qu’ils ap­pellent la « guerre de ré­sis­tance », ce que nous ap­pe­lons la « guerre du Pa­ci­fique » – qu’a eu lieu le pre­mier mo­ment d’ap­pel à la ré­forme : Xi Jin­ping a an­non­cé le dé­but d’une ré­forme, im­pli­quant no­tam­ment une di­mi­nu­tion des ef­fec­tifs de 300 000 sol­dats. En jan­vier 2016, le pré­sident chi­nois pour­suit en lan­çant une ré­forme or­ga­ni­sa­tion­nelle dont l’es­sence, le point prin­ci­pal, est le ren­for­ce­ment de la Com­mis­sion mi­li­taire cen­trale (CMC) comme ins­tance dé­ci­sion­naire clé pour tout ce qui est af­faires mi­li­taires. Ce­la marque la fin des quatre dé­par­te­ments généraux qui sont rem­pla­cés par une struc­ture cen­tra­li­sée sous l’au­to­ri­té di­recte de la Com­mis­sion mi­li­taire cen­trale. Plu­sieurs as­pects im­por­tants sont à no­ter. Ce que Xi Jin­ping cherche à faire avec cette ré­forme, c’est à dé­ve­lop­per une cul­ture de com­bat conjoint entre les dif­fé­rentes com­po­santes de l’ar­mée chi­noise. Il cherche éga­le­ment à cen­tra­li­ser le pou­voir pour évi­ter que des lea­ders ap­pa­raissent au sein de l’ar­mée, avec un pou­voir consi­dé­rable qui leur donne une place im­por­tante dans la prise de dé­ci­sion po­li­tique. Nous l’avons vu dans la pé­riode pré­cé­dente, avec la lutte an­ti­cor­rup­tion qui a vi­sé des vice-pré­si­dents de la Com­mis­sion mi­li­taire cen­trale, met­tant en évi­dence l’exis­tence de vé­ri­tables fiefs de pou­voir au sein de l’APL. Lorsque Xi Jin­ping était vice-pré­sident de la CMC, il a pu ob­ser­ver ce que don­nait une CMC avec des vice-pré­si­dents forts, Xu Cai­hou et Guo Boxiong. Ceux-ci étaient ca­pables de se sub­sti­tuer à l’au­to­ri­té de Hu Jin­tao, pré­sident ci­vil de la CMC, pen­dant le XVIIe co­mi­té, de 2007 à 2012. Xi Jin­ping a vou­lu ré­ins­tau­rer l’au­to­ri­té du pré­sident de la CMC sur l’ar­mée, et son ef­fort de cen­tra­li­sa­tion est une ré­ponse à la ten­dance à la frag­men­ta­tion qui exis­tait lors de la pé­riode pré­cé­dente. Ce qu’il faut re­te­nir de cette ré­forme, c’est qu’il s’agit d’une ré­forme or­ga­ni­sa­tion­nelle al­lant dans le même sens que tout ce qui est fait par ailleurs sur le plan de l’équi­pe­ment ou du bud­get.

Si Pé­kin n’a pas en­core rat­tra­pé Wa­shing­ton, la Chine a néan­moins ré­duit son fos­sé tech­no­lo­gique par rap­port aux États-Unis et fait au­jourd’hui of­fice de su­per­puis­sance mi­li­taire émer­gente. En 2017, le pré­sident chi­nois an­non­çait d’ailleurs sa vo­lon­té que la Chine soit do­tée « d’une ar­mée de classe mon­diale » à l’ho­ri­zon 2050. Quel est con­crè­te­ment l’ob­jec­tif ?

Vous faites al­lu­sion à un rap­port de tra­vail de Xi Jin­ping au XIXe con­grès du Par­ti, qui a eu lieu en oc­tobre 2017. Dans ce

même rap­port de tra­vail, il y a une deuxième phrase qui vaut la peine d’être ci­tée, c’est que « la ca­pa­ci­té de com­bat cen­trale, c’est la tech­no­lo­gie », et donc l’in­no­va­tion. Et à l’ho­ri­zon 2050, non seule­ment la Chine veut une ar­mée de classe mon­diale, mais elle veut une ar­mée de classe mon­diale qui s’ap­puie sur des équi­pe­ments fa­bri­qués en Chine. À nou­veau, c’était dé­jà l’ob­jec­tif for­mu­lé par Mao Tsé Toung, c’est le rêve de tout pays, mais il faut qu’elle soit ca­pable de s’en don­ner les moyens, d’avoir des tech­no­lo­gies in­di­gènes, qui per­mettent d’avoir des sys­tèmes qui sont un peu mieux pro­té­gés des ad­ver­saires parce qu’ils sont moins bien connus. Et la Chine met vrai­ment beau­coup d’ef­forts bud­gé­taires, de sou­tien po­li­tique à la construc­tion d’une ar­mée chi­noise qui s’ap­puie sur des équi­pe­ments chi­nois.

Elle a fait d’énormes pro­grès sur ce plan-là au cours des vingt der­nières an­nées par rap­port à la dé­cen­nie 1990. Après la guerre du Golfe et la crise du dé­troit de Taï­wan de 1995-1996, il y a eu une vé­ri­table ac­cé­lé­ra­tion de l’ef­fort bud­gé­taire chi­nois sur la dé­fense – la pre­mière phase post-ré­forme Deng Xiao­ping – qui a per­mis à la Chine de rat­tra­per son re­tard grâce no­tam­ment à l’im­por­ta­tion de nom­breux sys­tèmes russes. En 1995-1996, les Taï­wa­nais sont en ef­fet mieux do­tés en équi­pe­ments aé­riens, et ils ont la su­pé­rio­ri­té aé­rienne dans le dé­troit. La Chine achète donc à la Rus­sie des avions de chasse Su­khoi-27 – qu’elle pro­duit en­suite sous li­cence, puis sous forme de co­pies : les J-11 –, des Su­khoi-30, ain­si que les pre­miers des­troyers So­vre­men­ny. Dans la dé­cen­nie en cours, pour par­ler uni­que­ment des équi­pe­ments na­vals, a été lan­cée une pro­duc­tion na­tio­nale en sé­rie de toutes les classes de bâ­ti­ments de sur­face. Au­jourd’hui, la construc­tion na­vale chi­noise tra­vaille si­mul­ta­né­ment sur deux classes de des­troyers, une classe de fré­gates, une cor­vette ra­pide, deux classes dif­fé­rentes de porte-avions ain­si que des sous-ma­rins nu­cléaires lan­ceurs d’en­gins, des sous-ma­rins nu­cléaires d’at­taque, des sous-ma­rins à pro­pul­sion die­sel, et sans doute un porte-hé­li­co­ptères qui vien­dra com­plé­ter ses bâ­ti­ments d’as­saut am­phi­bies.

La Chine s’ap­puie au­jourd’hui sur ses propres forces, mais pas en­core en­tiè­re­ment. L’ob­jec­tif 2050 doit être com­pris comme la der­nière étape pour la tran­si­tion d’une phase de rat­tra­page à une phase d’in­no­va­tion, où la Chine se­ra dé­pen­dante uni­que­ment d’elle-même pour ses sys­tèmes. J’ai don­né l’exemple du na­val, mais ce­la est vrai éga­le­ment dans le do­maine aé­rien. Nous sommes dans une pé­riode où la Chine a be­soin de contour­ner les der­niers obs­tacles à l’au­to­suf­fi­sance tech­no­lo­gique. C’est pour cette rai­son que l’ef­fort de dé­fense chi­nois est as­sez cré­dible, car si l’on prend en compte les pro­grès qui ont dé­jà été ac­cu­mu­lés de­puis les an­nées 1990, et le fait que la Dé­fense bé­né­fi­cie du sou­tien po­li­tique, d’un ni­veau de dé­penses im­por­tant en R&D et en sciences et tech­no­lo­gies fon­da­men­tales, les deux pro­chaines dé­cen­nies vont se­lon moi voir la Chine fran­chir un vé­ri­table pa­lier.

La Chine semble avoir mis no­tam­ment l’ac­cent sur le dé­ve­lop­pe­ment de ses forces na­vales. Quels sont au­jourd’hui les prin­ci­paux atouts de la dé­fense chi­noise ? Et pa­ral­lè­le­ment, quelles sont ses prin­ci­pales fai­blesses ? Il y a évi­dem­ment un ef­fet d’échelle. À plus de 150 mil­liards de dé­penses par an avec des pro­grammes nou­veaux dans tous les grands types de sys­tèmes d’ar­me­ment, la Chine a né­ces­sai­re­ment un avan­tage sur ses voi­sins beau­coup plus faibles. Elle a des sec­teurs d’ex­cel­lence, en par­ti­cu­lier dans le ba­lis­tique et de plus en plus dans la construc­tion na­vale. Mais elle a aus­si en termes d’équi­pe­ment des fai­blesses qui sont connues. Elle a tou­jours un gros pro­blème avec tout ce qui est pro­pul­sion, aus­si bien pour ses sous­ma­rins que pour son avia­tion. Ce qui a des ef­fets sur la maî­trise des tech­no­lo­gies de fur­ti­vi­té, et qui est pro­blé­ma­tique aus­si bien pour les sous-ma­rins que pour ses chas­seurs de Ve gé­né­ra­tion (les J20 et les J31). Ce que je trouve de plus en plus im­pres­sion­nant, c’est le dé­ve­lop­pe­ment de ses ca­pa­ci­tés am­phi­bies, donc de sa pro­jec­tion de force via la ma­rine. Là, nous sommes au coeur d’une vé­ri­table trans­for­ma­tion. On parle sou­vent de ses porte-avions, qui sont de nou­veaux pro­grammes, mais le Liao­ning n’est pas tout à fait à la hau­teur des at­ten­dus, et le nou­veau porte-avions n’au­ra en­core qu’une rampe de lan­ce­ment – contrai­re­ment au troi­sième qui de­vrait pou­voir pas­ser à deux ca­ta­pultes. Il faut sur­tout no­ter qu’à cô­té de ça, la Chine dé­ve­loppe son corps d’in­fan­te­rie de ma­rine qui passe de 20 000 à 100 000, ce qui n’est quand même pas rien. Ces der­niers vont bé­né­fi­cier de grands bâ­ti­ments d’as­saut am­phi­bies, les 071, ain­si que d’une nou­velle classe de porte-hé­li­co­ptères. La Chine va donc com­men­cer à dis­po­ser d’une ca­pa­ci­té dans les opé­ra­tions am­phi­bies – qui in­cluent no­tam­ment les prises d’îles, un peu comme

L’ob­jec­tif 2050 doit être com­pris comme la der­nière étape pour la tran­si­tion d’une phase de rat­tra­page à une phase d’in­no­va­tion, où la Chine se­ra dé­pen­dante uni­que­ment d’elle-même pour ses sys­tèmes.

les Amé­ri­cains pen­dant la guerre du Pa­ci­fique – à prendre très au sé­rieux. Et dans le rap­port de force avec les pays voi­sins, c’est tout à fait dé­ci­sif.

Si le re­tard tech­no­lo­gique a long­temps été consi­dé­ré comme l’un des prin­ci­paux han­di­caps de la dé­fense chi­noise, quid de l’ex­pé­rience des troupes, qui, outre leur par­ti­ci­pa­tion à cer­taines mis­sions de main­tien de la paix des Na­tions Unies, n’ont pas vrai­ment connu l’épreuve du feu de­puis un cer­tain temps ? L’ar­mée chi­noise est-elle un « tigre de pa­pier » ?

Je trouve qu’il est exa­gé­ré de par­ler de « tigre de pa­pier ». Évi­dem­ment, cet ar­gu­ment semble im­pa­rable. D’une cer­taine ma­nière, il est vrai que de­puis les en­ga­ge­ments de 1979-1980 et après l’es­car­mouche de 1988 avec le Viet­nam en mer de Chine du Sud, la Chine n’a pas eu d’en­ga­ge­ment di­rect. Donc ses ar­me­ments ne sont pas tes­tés, donc la qua­li­té psy­cho­lo­gique de ses troupes n’est pas tes­tée non plus. Nous pour­rions conclure de ce manque d’ex­pé­rience qu’elle va for­cé­ment être moins per­for­mante que les Amé­ri­cains, mais ce­la me pa­raît être une pro­po­si­tion pu­re­ment théo­rique. Tou­te­fois, l’ar­gu­ment peut jouer dans les deux sens, car on pour­rait tout à fait consi­dé­rer, à l’in­verse, qu’elle n’a pas be­soin de ça, que l’en­traî­ne­ment est suf­fi­sant car la for­ma­tion idéo­lo­gique est très forte. Se­lon moi, c’est une ques­tion ou­verte. Il n’est pas pos­sible de conclure de ma­nière nette là-des­sus.

En mars 2018, Pé­kin an­non­çait sa vo­lon­té de re­don­ner un coup d’ac­cé­lé­ra­teur à ses dé­penses mi­li­taires, avec un bud­get qui de­vrait aug­men­ter de 8,1 % en 2018 pour un to­tal es­ti­mé à 175 mil­liards de dol­lars. La Chine pos­sè­de­rait ain­si le se­cond plus im­por­tant bud­get de dé­fense au monde, loin der­rière les États-Unis (603 mil­liards de dol­lars). Le bud­get mi­li­taire chi­nois est-il sous-es­ti­mé ? Quelles sont les réelles ca­pa­ci­tés fi­nan­cières de l’ar­mée chi­noise ?

Ef­fec­ti­ve­ment, la Chine consti­tue la deuxième puis­sance mi­li­taire en termes de dé­penses de­puis 2010. La mé­thode de cal­cul fait que par rap­port aux stan­dards d’autres pays, on peut dire que le bud­get of­fi­ciel chi­nois est sous-es­ti­mé.

C’est en par­ti­cu­lier le cas dans la me­sure où ce bud­get n’in­clut pas tout ce qui est dé­penses en ma­tière de R&D et de sou­tien à la science et à la tech­no­lo­gie, su­jet sur le­quel la Chine ne com­mu­nique pas. Sur ces chiffres, les es­ti­ma­tions sont va­riables, mais on pense, par com­pa­rai­son avec d’autres pays, que son bud­get de sou­tien à la R&D pour des pro­grammes d’ar­me­ment est au mi­ni­mum de 10 mil­liards de dol­lars. C’est une es­ti­ma­tion très basse, la réa­li­té se si­tuant sans doute plu­tôt au­tour de 20 mil­liards. Pour voir à quoi ce­la cor­res­pond, il faut sa­voir que 10 mil­liards, c’est par exemple le bud­get de la dé­fense de Sin­ga­pour. Le bud­get chi­nois ne re­flète pas non plus

Dans l’en­semble, l’ef­fort est consi­dé­rable, et les ca­pa­ci­tés s’ac­cu­mulent, an­née après an­née. Si le taux de crois­sance de son bud­get – qui a été pen­dant long­temps au-des­sus des 10 % – a au­jourd’hui ra­len­ti, il est néan­moins à 8 %, soit bien­tôt un bud­get of­fi­ciel de 200 mil­liards de dol­lars.

les dé­penses qui concernent la dis­sua­sion nu­cléaire, ni tout ce qui est ac­qui­si­tions. Même s’il y en a moins main­te­nant, il y a en a en­core, tels que les S-400 russes. Ce type de dé­pense n’est pas in­clus dans le bud­get of­fi­ciel. Dans l’en­semble, l’ef­fort est donc consi­dé­rable, et les ca­pa­ci­tés s’ac­cu­mulent, an­née après an­née. Si le taux de crois­sance de son bud­get – qui a été pen­dant long­temps au-des­sus des 10 % – a au­jourd’hui ra­len­ti, il est néan­moins à 8 %, soit bien­tôt un bud­get of­fi­ciel de 200 mil­liards de dol­lars. Ce­la si­gni­fie que le deuxième bud­get de dé­fense au monde se si­tue dans une ca­té­go­rie unique, parce que tous les sui­vants sont à moins de 100 mil­liards. En Eu­rope, on se si­tue plu­tôt au­tour de 50-60 mil­liards.

Peu pré­sente à l’in­ter­na­tio­nal, la Chine a inau­gu­ré sa pre­mière base mi­li­taire à l’étran­ger à Dji­bou­ti en 2017. Dans quelle me­sure l’ar­mée chi­noise joue-t-elle un rôle dans la stra­té­gie de puis­sance de Pé­kin ?

La base de Dji­bou­ti est gé­rée par la ma­rine, et ces der­nières an­nées – au-de­là de la mer de Chine du Sud et au-de­là des ten­sions au­tour des ques­tions de sou­ve­rai­ne­té en Asie orien­tale, sur les conflits ter­ri­to­riaux –, la ma­rine s’est vé­ri­ta­ble­ment dé­ve­lop­pée comme la com­po­sante de l’APL qui gère la ques­tion

La base de Dji­bou­ti marque éga­le­ment une rup­ture dans la po­li­tique étran­gère chi­noise – avant Dji­bou­ti, ne pas avoir de base à l’étran­ger était un point que la Chine met­tait vé­ri­ta­ble­ment en avant dans sa po­li­tique étran­gère pour bien se dé­mar­quer des pra­tiques d’autres États.

de ce que les Chi­nois ap­pellent leurs « in­té­rêts à l’étran­ger », donc hors d’Asie. Ce­la concerne par exemple la sé­cu­ri­té des res­sor­tis­sants ou la sé­cu­ri­té des avoirs chi­nois, comme ce­la a pu être le cas en Li­bye.

L’im­plan­ta­tion mi­li­taire à Dji­bou­ti marque une vé­ri­table rup­ture dans la pos­ture de sé­cu­ri­té chi­noise glo­bale. Au­jourd’hui, Dji­bou­ti est une base gé­rée par la ma­rine qui per­met à la Chine d’ap­puyer des opé­ra­tions contre la pi­ra­te­rie dans le golfe d’Aden, qui va lui ser­vir pour les dé­ploie­ments de Casques bleus comme point de pi­vot et qui évi­dem­ment va éga­le­ment jouer un rôle dans les mis­sions hu­ma­ni­taires. C’est sans doute aus­si plus que ça, mais seul l’ave­nir le di­ra.

Cette base marque éga­le­ment une rup­ture dans la po­li­tique étran­gère chi­noise – avant Dji­bou­ti, ne pas avoir de base à l’étran­ger était un point que la Chine met­tait vé­ri­ta­ble­ment en avant dans sa po­li­tique étran­gère pour bien se dé­mar­quer des pra­tiques d’autres États. Ce chan­ge­ment dé­montre l’im­por­tance ac­tuelle pour Pé­kin de toutes les ques­tions de sé­cu­ri­té à une échelle glo­bale. La ma­rine est au pre­mier plan dans ce do­maine, parce que l’ar­mée de l’air ne dis­pose pas en­core des ca­pa­ci­tés de ra­vi­taille­ment en vol, et ne peut donc pas se pro­je­ter aus­si loin. La ma­rine chi­noise est ain­si au­jourd’hui en charge de la di­plo­ma­tie de la paix, avec la di­plo­ma­tie na­vale et toutes les es­cales de la ma­rine dans les grands ports du monde qui vont mon­trer le dra­peau aux com­mu­nau­tés chi­noises et aux ma­rines lo­cales des pays vi­si­tés. Ce­la donne à la ma­rine une iden­ti­té par­ti­cu­lière au sein de l’APL.

Est-ce que d’autres bases pour­raient ou­vrir ?

Il y a tou­jours beau­coup de ru­meurs au­tour de cette pos­si­bi­li­té. Je pense qu’on peut en re­ve­nir aux dé­cla­ra­tions du mi­nistre des Af­faires étran­gères qui par­lait de « fa­ci­li­tés » au plu­riel. Ce qui est im­por­tant, c’est que le prin­cipe est ac­té et que là où il y a un be­soin, la Chine se­ra tout à fait prête à construire des fa­ci­li­tés lo­gis­tiques, soit pour la ma­rine, soit pour­quoi pas, plus tard, pour l’ar­mée de l’air si né­ces­saire. Il fau­dra ce­pen­dant que ce­la soit jus­ti­fié, car Pé­kin ne pour­rait pas ou­vrir de­main une base aux Mal­dives sans au­cune autre jus­ti­fi­ca­tion qu’un jeu géos­tra­té­gique. Ce type d’ap­proche peut évi­dem­ment chan­ger, mais il faut qu’il y ait une bonne rai­son pour qu’ils le fassent. Une rai­son ac­cep­table et lé­gi­time aux yeux des autres.

À l’échelle ré­gio­nale, com­ment la Chine gère-t-elle un en­vi­ron­ne­ment où la plu­part de ses voi­sins sont des ad­ver­saires po­ten­tiels ?

Les si­tua­tions sont très di­verses. Face à Taï­wan, nous sommes dans une si­tua­tion où la Chine pos­sède dé­sor­mais une su­pé­rio­ri­té mi­li­taire nette, mais in­suf­fi­sante pour en­vi­sa­ger un coup de force qui amè­ne­rait à l’uni­fi­ca­tion sou­hai­tée par Pé­kin – la puis­sance mi­li­taire chi­noise joue donc un rôle dis­sua­sif contre les mou­ve­ments in­dé­pen­dan­tistes et iden­ti­taires qui do­minent la so­cié­té taï­wa­naise. Quant à Taï­wan, son ar­mée doit pen­ser dé­sor­mais en termes de dis­sua­sion asy­mé­trique pour convaincre la Chine qu’une at­taque au­rait un coût mi­li­taire et po­li­tique pro­hi­bi­tif.

Face à l’al­liance nip­po-amé­ri­caine contre qui la Chine re­cherche une pa­ri­té stra­té­gique – et dont elle est en­core loin pour l’ins-

tant –, Pé­kin se sent vul­né­rable en rai­son de ses fai­blesses, en par­ti­cu­lier parce que ses sous-ma­rins sont mal pro­té­gés, parce qu’elle n’a pas du tout de pa­ri­té stra­té­gique avec les Amé­ri­cains sur le do­maine nu­cléaire, parce qu’elle se sent vul­né­rable aux dé­fenses an­ti­mis­siles, mais aus­si aux pa­trouilles an­ti-sous­ma­rines des Amé­ri­cains en mer de Chine du Sud. Face à l’Asie du Sud-Est, elle a une do­mi­na­tion très claire, comme l’il­lustre en par­ti­cu­lier l’ab­sence de ré­ac­tion lors­qu’elle a construit des îles ar­ti­fi­cielles mi­li­ta­ri­sées en plein mi­lieu des îles Sprat­leys. Pé­kin a réus­si à trans­for­mer la dy­na­mique de sa re­la­tion po­li­tique avec le Viet­nam et les Phi­lip­pines mal­gré ce­la. Nous sommes donc dans une phase au­jourd’hui où les pays d’Asie du Sud-Est – qui ac­ceptent plu­tôt de mau­vais gré une do­mi­na­tion chi­noise sur la zone – évitent la confron­ta­tion et où la Chine aus­si re­cherche des re­la­tions plus cor­diales main­te­nant qu’elle a ac­com­pli ce qu’elle a ac­com­pli en mer de Chine du Sud ; c’es­tà-dire qu’elle a ob­te­nu une po­si­tion de stra­té­gie do­mi­nante sur le plan des équi­libres mi­li­taires. Dans la ré­gion, par­mi les pays qui af­frontent vrai­ment l’ef­fort de dé­fense chi­nois et y ré­pondent par des ef­forts renouvelés de leur part, on trouve évi­dem­ment le Ja­pon, très clai­re­ment l’Inde et mal­gré tout éga­le­ment le Viet­nam. Mais si l’on re­garde les dé­penses mi­li­taires sur toute la zone Asie-Pa­ci­fique, l’es­sen­tiel des pays es­saie de s’ajus­ter. Le pro­blème, c’est que per­sonne ne peut at­teindre un ni­veau si­mi­laire de bud­get. Le rap­port pour les pays d’Asie du Sud-Est est bien sou­vent de un à quinze, ou de un à vingt. Il faut sa­voir qu’en vo­lume, l’ac­crois­se­ment an­nuel des dé­penses mi­li­taires chi­noises of­fi­ciel est su­pé­rieur au bud­get of­fi­ciel du Viet­nam et des Phi­lip­pines. Donc ils peuvent être dans une lo­gique d’asy­mé­trie.

Alors que le SIPRI es­time l’ar­se­nal chi­nois à en­vi­ron 270 ogives nu­cléaires (contre 6800 pour les États-Unis), le porte-pa­role du mi­nis­tère des Af­faires étran­gères chi­nois rap­pe­lait en fé­vrier der­nier – en ré­ponse à la nou­velle pos­ture nu­cléaire amé­ri­caine – que la Chine mi­li­tait pour « l’in­ter­dic­tion et la des­truc­tion to­tale des armes nu­cléaires » et n’al­lait pas dé­vier de sa doc­trine de re­cours aux armes nu­cléaires pour la seule ri­poste. Quelle est la stra­té­gie de dis­sua­sion nu­cléaire chi­noise au­jourd’hui, alors que cer­tains mi­litent pour un ac­crois­se­ment des ca­pa­ci­tés chi­noises afin d’as­su­rer un res­pect mu­tuel avec Wa­shing­ton ?

Au­jourd’hui, le coeur de la doc­trine chi­noise est le « no first use », c’est-à-dire « pas de frappe en pre­mier ». Cette doc­trine est par­fois dé­crite comme de la ri­poste as­su­rée, c’est-à-dire avoir as­sez de ca­pa­ci­tés pour pou­voir frap­per en se­cond. C’est d’ailleurs un peu le co­rol­laire de l’ab­sence de frappe en pre­mier, car pour frap­per en se­cond, il faut être ca­pable de ré­sis­ter à la pre­mière frappe. C’est pour cette rai­son que la Chine dé­ve­loppe as­si­dû­ment son pro­gramme de sous-ma­rins nu­cléaires lan­ceurs d’en­gins (SNLE), car ils consti­tuent la meilleure ga­ran­tie

La Chine dé­ve­loppe as­si­dû­ment son pro­gramme de sous-ma­rins nu­cléaires lan­ceurs d’en­gins, car ils consti­tuent la meilleure ga­ran­tie de dis­po­ser d’une ca­pa­ci­té de frappe en se­cond.

de dis­po­ser d’une ca­pa­ci­té de frappe en se­cond.

Par ailleurs, la Chine n’a pas ex­pri­mé une in­ten­tion claire de ren­for­cer consi­dé­ra­ble­ment son nombre de têtes nu­cléaires, no­tam­ment parce qu’elle consi­dère sa ri­poste as­su­rée. Il y a ce­pen­dant vé­ri­ta­ble­ment des ques­tions qui se posent au­jourd’hui dans le contexte des dé­fenses an­ti­mis­siles, en­traî­nant une es­pèce de nou­velle course à l’avan­tage stra­té­gique entre ce qui est l’of­fen­sive et la dé­fen­sive, donc les mis­siles stra­té­giques d’une part, les dé­fenses an­ti­mis­siles de l’autre. Cette si­tua­tion ren­force l’im­por­tance stra­té­gique pour Pé­kin de dé­ve­lop­per – ce qu’elle n’a pas en­core de ma­nière tout à fait cré­dible – une ca­pa­ci­té in­ter­con­ti­nen­tale sur les SNLE avec le dé­ve­lop­pe­ment de nou­velles gé­né­ra­tions de mis­siles (le JL-3). Comme elle l’a an­non­cé, la Chine va de­voir ajus­ter sa pos­ture pour faire face aux dé­fenses an­ti­mis­siles.

En­tre­tien réa­li­sé par Tho­mas De­lage le 27/04/2018

Pho­to ci-des­sus : Si le bud­get des forces mi­li­taires chi­noises est en constante aug­men­ta­tion, les ef­fec­tifs de l’ar­mée sont en re­vanche ap­pe­lés à di­mi­nuer dans le cadre du pro­jet de ré­forme struc­tu­relle. Le 5 mars der­nier, le Pre­mier mi­nistre Li Ke­qiang a ain­si an­non­cé que l’APL avait at­teint son ob­jec­tif de ré­duire de 300 000 hommes les ef­fec­tifs de son ar­mée de terre. (© Xin­hua)

Pho­to ci-des­sous : Vue d’ar­tiste du Cheng­du J-20, avion fur­tif chi­nois qui se­rait en­tré en do­ta­tion au sein des forces aé­riennes de l’APL en mars 2017. Se­lon le porte-pa­role de la force aé­rienne de l’APL, cet avion a pour but d’amé­lio­rer « la ca­pa­ci­té de com­bat glo­bale des forces aé­riennes » pour leur per­mettre de « mieux sau­ve­gar­der la sou­ve­rai­ne­té, la sé­cu­ri­té et l’in­té­gri­té ter­ri­to­riale de la Chine ».Son prin­ci­pal atout ré­si­de­rait dans sa ca­pa­ci­té à frap­per de loin avec des mis­siles air-air PL-15. (DR)

Pho­to ci-contre : Le 16 avril 2018, le nou­vel avion de com­bat mul­ti­rôle chi­nois J-10C est en­tré of­fi­ciel­le­ment en ser­vice au sein de l’ar­mée de l’air chi­noise. Conçu en Chine par l’Ins­ti­tut 611 Cheng­du du groupe avion­neurAVIC, cet avion il­lustre la trans­for­ma­tion pro­gres­sive des forces aé­riennes chi­noises vers un rôle bien plus in­ter­ven­tion­niste. (© Xin­hua)

Pho­to ci-contre : Le 13 mai 2018, dans le port de Da­lian, le se­cond por­tea­vions chi­nois s’ap­prête à me­ner son pre­mier es­sai en mer. Pre­mier porte-avions chi­nois en­tiè­re­ment conçu en Chine, il de­vrait en­trer en ser­vice avant sep­tembre 2019 et pour­rait ac­cueillir 36 ap­pa­reils aé­ro­na­vals dont 24 chas­seurs J-15. (© Xin­hua/Li Gang)

Pho­to ci-des­sus : Le 19 no­vembre 2017, le com­man­dant de la ma­rine tan­za­nienne passe en re­vue les sol­dats de la ma­rine chi­noise à bord du na­vire-hô­pi­tal chi­nois Arche de Paix, qui fait es­cale dans le port de Dar es-Sa­laam. Ce na­vi­re­hô­pi­tal effectuait en2017 sa sixième mis­sion hu­ma­ni­taire et mé­di­cale en fai­sant es­cale dans dif­fé­rents ports d’Asie du Sud, du Proche-Orient et d’Afrique de l’Est. En ba­na­li­sant sa pré­sence en mer, la Chine cherche à af­fir­mer sa puis­sance ma­ri­time aux yeux du monde. (© Xin­hua)

Pho­to ci-des­sus : Alors que Pé­kin donne au­jourd’hui la prio­ri­té à la puis­sance na­vale ain­si qu’aux forces res­pon­sables des mis­siles ba­lis­tiques et nu­cléaires, la Chine a pris la dé­ci­sion de dé­ve­lop­per de nou­veaux mis­siles ba­lis­tiques in­ter­con­ti­nen­taux. Le Ju­lang-3, qui est des­ti­né à équi­per les sous-ma­rins nu­cléaires lan­ceurs d’en­gins (SNLE) de­vrait avoir une por­tée de 11 000 à 13 000 km. (© APL)

Pho­to ci-contre : Se­lon le South Chi­na Mor­ning Post ci­tant des mé­dias d’État, la Chine au­rait créé un im­por­tant ins­ti­tut de re­cherche afin de pro­mou­voir le dé­ve­lop­pe­ment de l’in­tel­li­gence ar­ti­cielle et des tech­no­lo­gies quan­tiques pour des ap­pli­ca­tions mi­li­taires. Pé­kin a com­pris que l’in­no­va­tion mi­li­taire peut lui per­mettre d’ex­pé­ri­men­ter de nou­velles fa­çons de faire la guerre, en chan­geant les pa­ra­digmes de la puis­sance mi­li­taire, et d’ain­si sur­pas­ser les États-Unis et oc­cu­per la pre­mière place dans le do­maine des tech­no­lo­gies « stra­té­giques de pre­mière ligne ». (© Shut­ter­stock/ Zapp2P­ho­to)

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