FO­CUS Le Xin­jiang : entre en­jeux stra­té­giques et risque sé­cu­ri­taire

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Sommaire - Ré­mi Cas­tets

Par Ré­mi Cas­tets, maître de confé­rences et di­rec­teur du dé­par­te­ment d’études chi­noises de l’Uni­ver­si­té Bor­deaux-Mon­taigne, doc­teur en science po­li­tique as­so­cié au Cen­tral Asian Pro­gram (George Wa­shing­ton Uni­ver­si­ty) et au Centre de re­cherches in­ter­na­tio­nales (CE­RI, Sciences Po/CNRS). Si­tué au coeur de l’Asie conti­nen­tale, le Xin­jiang (1) est un vaste ter­ri­toire dé­ser­tique re­gor­geant de res­sources éner­gé­tiques et mi­né­rales. Grande comme trois fois la France, la ré­gion est émaillée d’oa­sis peu­plées de po­pu­la­tions tur­co­phones mu­sul­manes, les Ouï­ghours. Conquis par la dy­nas­tie mand­choue des Qing au mi­lieu du XVIIIe siècle, ce ter­ri­toire ré­tif est, dans les re­pré­sen­ta­tions is­sues du na­tio­na­lisme chi­nois, une par­tie in­alié­nable du ter­ri­toire, et il est in­con­ce­vable pour Pé­kin d’y re­non­cer.

Même si l’État com­mu­niste chi­nois a en quelques dé­cen­nies fer­me­ment en­ra­ci­né sa sou­ve­rai­ne­té sur la ré­gion, le sou­ve­nir d’in­sur­rec­tions ayant conduit à de brefs épi­sodes d’in­dé­pen­dance (2), la ré­cur­rence des émeutes et plus ré­cem­ment la mul­ti­pli­ca­tion des actes de vio­lence voire d’actes ter­ro­ristes in­quiètent Pé­kin. Après une pé­riode d’ou­ver­ture au dé­but de la pé­riode des ré­formes, les au­to­ri­tés chi­noises ont au tour­nant des an­nées 1990 fait le choix de po­li­tiques de contrôle so­cial et po­li­tique de plus en plus éla­bo­rées et sys­té­ma­tiques. Leur am­pleur et leur de­gré de so­phis­ti­ca­tion couplés à de lourdes sanc­tions ont per­mis d’im­po­ser une chape de plomb. Ce­pen­dant, la di­men­sion in­va­sive et ré­pres­sive de ces dis­po­si­tifs, qui à cer­tains égards prennent une di­men­sion or­wel­lienne, gé­nère de fortes frus­tra­tions, voire ali­mente le pas­sage à la vio­lence des franges de la jeu­nesse.

Le Xin­jiang : un ter­ri­toire stra­té­gique

Le Xin­jiang a long­temps consti­tué une in­ter­face-clé entre les iti­né­raires oc­ci­den­taux de la route de la soie et le monde chi­nois. En ef­fet, à l’époque, le Xin­jiang était dé­jà un ter­ri­toire stra­té­gique. Il est alors un car­re­four-clé sur les routes de la soie. Qui contrô­lait les « contrées oc­ci­den­tales » ( Xiyu), contrô­lait les flux com­mer­ciaux entre la Chine et l’es­pace moyen-orien­tal et mé­di­ter­ra­néen. Ex­ploi­ter et dé­ter­mi­ner l’ac­cès à ces voies com­mer­ciales a don­né une in­fluence consi­dé­rable à cer­tains em­pires ou ci­tés. Ce contrôle per­met­tait aus­si le pré­lè­ve­ment de taxes sus­cep­tibles de bé­né­fi­cier à la Chine, mais aus­si à ses ri­vaux, tels les em­pires des steppes ou les royaumes ti­bé­tains. Cette po­si­tion stra­té­gique a ain­si ame­né les em­pires chi­nois les plus puis­sants à en prendre le contrôle quand ils en avaient les moyens. La ré­gion était vue par ailleurs comme un po­ten­tiel gla­cis de pro­tec­tion pour la Chine in­té­rieure face aux me­naces ve­nues des steppes. Ain­si, au tour­nant du pre­mier mil­lé­naire de notre ère, la dy­nas­tie des Han puis celle des Tang ont trans­for­mé la ré­gion en pro­tec­to­rat, as­su­rant au pas­sage une pax si­ni­ca à l’ori­gine de deux des plus grands âges d’or des routes de la soie.

Mille ans plus tard, quand la ré­gion est conquise à nou­veau par l’Em­pire du Mi­lieu alors gou­ver­né par les Mand­chous, elle a per­du sa cen­tra­li­té et n’est plus qu’une zone se­con­daire, du fait du dé­clin des routes ter­restres de la soie. Néan­moins, la course de l’Em­pire russe vers les mers chaudes exa­cerbe la ri­va­li­té rus­so­bri­tan­nique dans le cadre du fa­meux Grand Jeu et ra­vive l’in­té­rêt pour cette ré­gion.

Après être pas­sée mo­men­ta­né­ment sous in­fluence so­vié­tique dans les an­nées 1930 (3), la ré­gion a alors été le ter­rain de dé­cou­vertes géo­lo­giques qui ont com­men­cé à chan­ger le re­gard de Pé­kin sur ce ter­ri­toire alors ar­rié­ré et à faible po­ten­tiel éco­no­mique. Suite à son ré­ar­ri­mage à l’État cen­tral, Pé­kin a com­men­cé à pen­ser ces res­sources na­tu­relles comme un vec­teur de dé­ve­lop­pe­ment lo­cal et na­tio­nal. Après l’ar­ri­vée au pou­voir des com­mu­nistes en 1949, la mise en place d’un dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique pla­ni­fié, la construc­tion d’une ligne de che­min de fer liant le Xin­jiang au reste de la Chine et l’af­flux de co­lons han ache­mi­nés pour dé­ve­lop­per les nou­veaux pôles agri­coles, in­dus­triels et mi­niers des co­lo­nies des Corps de pro­duc­tion et de construc­tion du Xin­jiang (CCPX) (4) ont fa­vo­ri­sé la mise en va­leur des res­sources na­tu­relles lo­cales. Néan­moins à l’époque, le manque de tran­sports connec­tant ce ter­ri­toire à la Chine et le manque de ca­pi­taux consti­tuent des gou­lets d’étran­gle­ment et li­mitent l’ex­ploi­ta­tion des res­sources ré­gio­nales. En fait, il faut at­tendre le tour­nant des an­nées 1980-1990 pour que la ré­gion com­mence à prendre une place stra­té­gique de pre­mier ordre.

À cette époque, les dé­cou­vertes de gi­se­ments d’hy­dro­car­bures se mul­ti­plient. Certes, les pre­mières dé­cou­vertes de pé­trole da­taient du tour­nant des an­nées 1950 avec la mise en ex­ploi­ta­tion des champs pé­tro­liers de Dzoun­ga­rie, au­tour de Ka­ra­may. Ce­pen­dant, à par­tir des an­nées 1980, les dé­cou­vertes de gi­se­ments pé­tro­liers mais sur­tout ga­ziers se mul­ti­plient dans le bas­sin du Ta­rim. Suite au rac­cor­de­ment de la ré­gion à l’Est du pays par le biais d’im­menses pi­pe­lines dans les an­nées 1990 et 2000, la pro­duc­tion de pé­trole et de gaz na­tu­rel (5) a aug­men­té à un rythme ex­po­nen­tiel. En 2014, le Xin­jiang re­pré­sen­tait res­pec­ti­ve­ment 13 % de la pro­duc­tion na­tio­nale de pé­trole et 24 % de celle de gaz na­tu­rel. On a dé­cou­vert que la ré­gion abri­tait pro­ba­ble­ment un cin­quième des ré­serves d’éner­gies fos­siles et le quart des ré­serves d’hy­dro­car­bures du pays. La ré­gion se si­tue en ef­fet au pre­mier rang na­tio­nal pour ses ré­serves de pé­trole (6) et de gaz na­tu­rel (7). La ré­gion abri­te­rait à l’heure ac­tuelle par ailleurs les plus im­por­tantes ré­serves de char­bon du pays avec 38 % des ré­serves na­tio­nales. Elle dis­pose du deuxième po­ten­tiel na­tio­nal dans l’éo­lien et le so­laire et du qua­trième po­ten­tiel hy­dro­élec­trique dans un pays où la tran­si­tion vers les éner­gies re­nou­ve­lables est une des prio­ri­tés na­tio­nales.

Le Xin­jiang est de­ve­nu au cours des trente der­nières an­nées un des prin­ci­paux pôles de pro­duc­tion éner­gé­tique de Chine. L’in­dus­trie pé­tro­chi­mique oc­cupe un rôle mo­teur dans l’éco­no­mie ré­gio­nale et les pro­jets d’in­fra­struc­tures de tran­sport d’éner­gie se mul­ti­plient afin de plei­ne­ment ex­ploi­ter son po­ten­tiel. Après la mise en place d’oléo­ducs et de ga­zo­ducs connec­tant la ré­gion aux ré­gions de l’Est, les au­to­ri­tés tablent dé­sor­mais sur des in­fra­struc­tures de char­bon li­qué­fié et sur la mise en place de lignes très haute ten­sion pour ex­ploi­ter plei­ne­ment le po­ten­tiel de

pro­duc­tion élec­trique du Xin­jiang. Grâce au rôle mo­teur des grandes fermes des CCPX, la ré­gion, mal­gré des res­sources en eau li­mi­tées (8), est de­ve­nue une zone ma­jeure de pro­duc­tion agri­cole in­dus­trielle (co­ton (9), fruits…) et est dé­sor­mais in­ter­con­nec­tée à l’Est de la Chine par une ligne TGV et un ré­seau au­tou­rou­tier de qua­li­té.

Une pas­se­relle vers l’Asie cen­trale

Un autre évè­ne­ment-clé, cette fois de na­ture ex­té­rieure, a eu un im­pact dé­ter­mi­nant sur le des­tin de la ré­gion. La fin du conflit si­no-so­vié­tique puis l’ou­ver­ture des es­paces cen­tra­sia­tiques et plus lar­ge­ment post­so­vié­tiques ont ou­vert de nou­velles pers­pec­tives pour la Chine. L’im­pli­ca­tion de la Ré­pu­blique po­pu­laire de Chine (RPC) dans cette aire to­ta­le­ment fer­mée du­rant la pé­riode so­vié­tique avait été alors vé­cue, en dé­pit des res­sources de ces ré­pu­bliques, plus comme une né­ces­si­té. Il ne s’agis­sait pas pour Pé­kin de contes­ter l’in­fluence russe en Asie cen­trale, mais il était im­por­tant pour l’État chi­nois d’évi­ter que ces es­paces si­tués à proxi­mi­té du Xin­jiang et du Ti­bet ne de­viennent des pôles po­ten­tiel­le­ment dé­sta­bi­li­sa­teurs. Le choix de bas­cu­ler vers des ré­gimes dé­mo­cra­tiques ou bien de faire jouer la so­li­da­ri­té avec les cou­sins tur­co­phones du Xin­jiang au­rait pu dé­sta­bi­li­ser les flancs ouest de la Chine. L’ar­ri­vée au pou­voir de forces is­la­mistes dans ces pays au­rait pu là aus­si dé­sta­bi­li­ser l’Asie cen­trale et com­pli­quer la si­tua­tion au Xin­jiang, lui-même se­coué à l’époque par des émeutes et des actes ter­ro­ristes conduits par des cel­lules is­la­mo-na­tio­na­listes. Un rap­pro­che­ment de ces pays avec les États-Unis au­rait don­né à ces der­niers la pos­si­bi­li­té de pro­lon­ger à l’ouest le ver­rouillage des flancs est et sud dé­cou­lant d’une part des conten­tieux de la Chine avec le Viet­nam, l’Inde, et d’autre part des conten­tieux avec les pays al­liés des États-Unis sur la fa­çade pa­ci­fique. La vo­lon­té chi­noise de sta­bi­li­ser la ré­gion et de sti­mu­ler des dy­na­miques éco­no­miques trans­fron­ta­lières par le biais d’un dia­logue conci­liant bi­la­té­ra­lisme et mul­ti­la­té­ra­lisme s’est in­car­née à tra­vers la mise en place du Fo­rum de Shan­ghaï, en 1996, puis à tra­vers celle de l’Or­ga­ni­sa­tion de la Coo­pé­ra­tion de Shan­ghaï (OCS), en 2001. En consul­tant et en in­té­grant la Rus­sie dans ses di­vers pro­jets de coo­pé­ra­tion, la Chine a ain­si dé­ve­lop­pé ses in­té­rêts dans la ré­gion sans se po­ser en concur­rent stra­té­gique de cette der­nière. Elle a pu dé­ve­lop­per une ré­flexion dans de nom­breux champs de coo­pé­ra­tion et en par­ti­cu­lier dans le do­maine des in­fra­struc­tures de tran­sport des hy­dro­car­bures, des in­fra­struc­tures fer­ro­viaires, du com­merce trans­fron­ta­lier ou de la coo­pé­ra­tion uni­ver­si­taire. Le Xin­jiang est alors de­ve­nu une in­ter­face lo­gis­tique-clé pour me­ner à bien ces pro­jets et s’in­ter­con­nec­ter avec l’Asie cen­trale et la Si­bé­rie et ain­si sé­cu­ri­ser une par­tie des ap­pro­vi­sion­ne­ments en hy­dro­car­bures du pays. Ain­si, l’Est de la Chine est dé­sor­mais connec­té via le

Xin­jiang aux gi­se­ments de pé­trole et de gaz de la Cas­pienne. Des pro­jets de pi­pe­lines re­liant la Chine aux gi­se­ments d’hy­dro­car­bures de la Si­bé­rie cen­trale via le Xin­jiang

sont aus­si en­vi­sa­gés. La ré­gion est donc de­ve­nue une pla­te­forme de pro­duc­tion et d’ache­mi­ne­ment d’hy­dro­car­bures-clé pour la Chine (10).

En 2013, cette stra­té­gie d’in­té­gra­tion ré­gio­nale et de pro­jec­tion de l’in­fluence chi­noise a été pro­lon­gée et en­glo­bée dans la ti­ta­nesque ini­tia­tive des nou­velles routes de la soie [voir l’en­tre­tien avec M.-F. Re­nard et D. Cu­bi­zol p. 48]. Le Xin­jiang est ain­si de­ve­nu la tête de pont du cor­ri­dor d’in­fra­struc­tures des­ti­nées à in­ten­si­fier les flux com­mer­ciaux avec l’Ouest et no­tam­ment l’Eu­rope. Cette grande stra­té­gie chi­noise des­ti­née à ap­pro­fon­dir les in­ter­dé­pen­dances éco­no­miques avec le reste de l’Asie, l’Eu­rope et l’Afrique a pour am­bi­tion de ré­ali­gner en sa fa­veur les équi­libres géos­tra­té­giques via le dé­ve­lop­pe­ment des axes de com­mu­ni­ca­tion, du com­merce et des flux de ca­pi­taux (11).

Le Xin­jiang : une ré­gion sen­sible

Bien que, sur le pa­pier, le Xin­jiang soit une des ré­gions les plus pros­pères du Grand Ouest, elle reste pour

Pé­kin une ré­gion pro­blé­ma­tique. Non seule­ment elle est mar­quée par de forts par­ti­cu­la­rismes, mais les consé­quences des po­li­tiques d’ar­ri­mage de la ré­gion à la Chine à marche for­cée gé­nèrent de forts res­sen­ti­ments.

Di­vi­sé entre une par­tie nord et un mas­sif des Pa­mirs au­tre­fois à do­mi­nante no­made et des oa­sis au Sud et à l’Est long­temps di­vi­sées par de forts lo­ca­lismes, ce qui consti­tue au­jourd’hui le Xin­jiang n’a ja­mais bé­né­fi­cié du­ra­ble­ment d’un cadre po­li­tique in­dé­pen­dant. La do­mi­na­tion suc­ces­sive des con­fé­dé­ra­tions et kha­nats des steppes de Mongolie ou d’Asie cen­trale ex­plique la tur­ci­sa­tion au tour­nant du pre­mier mil­lé­naire de notre ère des In­do-Eu­ro­péens qui peu­plaient ini­tia­le­ment les oa­sis lo­cales. Ces po­pu­la­tions tur­ci­sées sont au­jourd’hui ap­pe­lées Ouï­ghours en ré­fé­rence à la puis­sante con­fé­dé­ra­tion qui, ve­nue de Mongolie, avait pris le contrôle de l’Est de la ré­gion.

Ces po­pu­la­tions, qui en 1949 consti­tuaient les trois quarts de la po­pu­la­tion ré­gio­nale, adhèrent à un is­lam sun­nite do­mi­né jus­qu’au XXe siècle par de puis­santes sectes sou­fies. Au mo­ment de la conquête mand­choue, ces der­nières ri­va­li­saient pour in­car­ner la lé­gi­ti­mi­té po­li­tique en mo­bi­li­sant des as­cen­dances liées au Pro­phète, aux grands chei­khs sou­fis na­q­sh­ban­dis et à Gen­gis Khan. Ain­si, jus­qu’au XIXe siècle, les cercles nos­tal­giques de l’an­cienne théo­cra­tie sou­fis ont fait de la dé­fense de l’is­lam un ou­til de mo­bi­li­sa­tion po­li­tique des po­pu­la­tions lo­cales contre le pou­voir mand­chou, avant pe­tit à pe­tit d’être sup­plan­tés par un nou­veau type de mi­li­tants. Comme dans beau­coup de ré­gions de Chine, la pé­riode qui suit l’écrou­le­ment du pou­voir im­pé­rial mand­chou en 1912 est le ter­rain d’une forte in­sta­bi­li­té. Au Xin­jiang, le pou­voir pro­vin­cial tombe entre les mains suc­ces­sives de trois gou­ver­neurs chi­nois au­to­ri­taires. Ils sont alors confron­tés à la mon­tée d’une op­po­si­tion an­ti­co­lo­niale d’un nou­veau genre. À par­tir de cette époque, l’op­po­si­tion an­ti­co­lo­niale est re­prise en main par une nou­velle gé­né­ra­tion de mi­li­tants, avec à droite une scène pan­tur­quiste (12) et à gauche une scène com­mu­niste sou­te­nue et en­tre­te­nue par l’Union so­vié­tique jus­qu’à la fin des an­nées 1940. L’ar­ri­vée dans la ré­gion des com­mu­nistes chi­nois au tour­nant des an­nées 1950 per­met de désac­ti­ver ces ré­seaux. Néan­moins, dans les an­nées 1980, une nou­velle gé­né­ra­tion de mi­li­tants na­tio­na­listes pro­dé­mo­crates se consti­tue avant de se ré­fu­gier dans la dia­spo­ra d’Asie cen­trale, de Tur­quie et d’Oc­ci­dent pour ani­mer sur le mo­dèle ti­bé­tain la lutte en fa­veur de l’au­to­dé­ter­mi­na­tion et des droits de l’homme. Dans les ma­dra­sas du sud de la ré­gion, qui elles aus­si avaient pro­fi­té à cette époque du re­lâ­che­ment du contrôle de l’État, émer­geait une nou­velles gé­né­ra­tion de ta­lips prô­nant une is­la­mi­sa­tion des normes so­ciales, voire l’ins­tal­la­tion d’un État is­la­mique.

Le res­ser­re­ment pro­gres­sif du contrôle de l’État chi­nois après la re­prise en main du pou­voir par l’aile conser­va­trice du PCC en 1989 a là aus­si, mal­gré des émeutes et des épi­sodes de vio­lence ter­ro­riste dans les an­nées 1990 (13), en­rayé ces troubles de re­la­ti­ve­ment basse in­ten­si­té mais qui au­raient pu prendre de l’am­pleur. Néann­moins, de­puis les émeutes qui ont op­po­sé Ouï­ghours et Hans en 2009, la presse chi­noise re­late une dé­gra­da­tion de la si­tua­tion au Xin­jiang. Après une ac­cal­mie au dé­but des an­nées 2000, elle fait état d’une re­cru­des­cence des agres­sions contre les Hans et les « col­la­bo­ra­teurs » ouï­ghours, des at­taques de com­mis­sa­riats ou des at­ten­tats s’ex­por­tant par­fois au-de­là du Xin­jiang. Pour le Par­ti, l’en­semble de ces pro­blèmes est lié à des dé­sta­bi­li­sa­tions ex­té­rieures. Ain­si, de­puis 2001, les au­to­ri­tés dé­noncent l’ac­tion sur le Net des ré­seaux d’op­po­si­tion ouï­ghours (pour la plu­part ré­fu­giés). S’ap­puyant sur une cam­pagne de com­mu­ni­ca­tion dé­non­çant les « trois forces » ( san­gu

shi­li) (soit le ter­ro­risme, le sé­pa­ra­tisme – eth­nique – et l’ex­tré­misme re­li­gieux), les au­to­ri­tés chi­noises ont dé­ve­lop­pé une rhé­to­rique as­si­mi­lant les cercles dé­mo­cra­tiques an­ti­co­lo­niaux non-vio­lents (lar­ge­ment ma­jo­ri­taires), les cercles is­la­mistes sa­la­fistes et le fa­meux Par­ti is­la­mique du Tur­kes­tan (PIT) ; le tout for­mant une sorte de né­bu­leuse aux contours vagues, ap­pe­lée dong­tu (Tur­kes­tan orien­tal).

Ce­pen­dant, à y re­gar­der de plus près, le mé­con­ten­te­ment qui tra­verse cer­taines marges de la so­cié­té ouï­ghoure ain­si que les troubles ré­cents ne semblent pas liés à des dé­sta­bi­li­sa­tions ex­té­rieures mais à un mal-être pro­fond, lié au mo­dèle de mo­der­ni­sa­tion pro­mu par le PCC. Il ne s’agit pas ici de nier l’in­fluence des ré­seaux d’op­po­si­tion dia­spo­rique ou la me­nace du dé­sor­mais fa­meux dji­ha­diste Par­ti is­la­mique du Tur­kes­tan. Ce mou­ve­ment dji­ha­diste, ac­tif sur les théâtres d’opé­ra­tion af­ghans et dé­sor­mais sur­tout sy­rien est certes me­na­çant mais dis­pose d’une ca­pa­ci­té de pro­jec­tion li­mi­tée au Xin­jiang et d’une ca­pa­ci­té de mo­bi­li­sa­tion de la so­cié­té ouï­ghoure qua­si-in­exis­tante. Les cercles sa­la­fistes ouï­ghours s’ac­tivent avant tout sur le Net en vue de ré­in­ter­pré­ter le mal-être ouï­ghour contem­po­rain à la lu­mière de la dia­lec­tique néo-fon­da­men­ta­liste sa­la­fiste. Le PIT s’ac­tive aus­si sur le Net à tra­vers des vi­déos pour re­cru­ter dans son ba­taillon sy­rien et pro­po­ser des mo­dus ope­ran­di de pas­sage à la vio­lence (14). La me­nace est bien là, mais sous contrôle en Chine. En réa­li­té, les ob­ser­va­teurs ex­té­rieurs re­prochent aux au­to­ri­tés chi­noises d’avoir trop ten­dance à lier les actes de vio­lence au Xin­jiang à des ac­tions dji­ha­distes afin d’éva­cuer toute ré­flexion sur les mo­ti­va­tions fon­da­men­tales de leurs ac­teurs.

En ef­fet, si cer­tains de ces actes ont été in­dis­cu­ta­ble­ment pré­mé­di­tés par des cel­lules liées au PIT, la ma­jo­ri­té d’entre eux res­semblent à des ac­tions déses­pé­rées et peu pré­pa­rées rap­pe­lant à cer­tains égards les ac­tions vio­lentes ou les at­ten­tats-sui­cides me­nés au­jourd’hui par la jeu­nesse pa­les­ti­nienne. En réa­li­té, la mon­tée en puis­sance de l’op­po­si­tion ouï­ghoure na­tio­na­liste et is­la­miste sur le Net à l’étran­ger et la mul­ti­pli­ca­tion des actes de ven­geance ou de re­pré­sailles au Xin­jiang ne sont que les symp­tômes d’un mal dont les ra­cines sont plus pro­fondes et dif­fi­ciles à prendre compte pour Pé­kin, car elles semblent di­rec­te­ment liées aux po­li­tiques mises en place par l’État pour ten­ter d’af­fer­mir sa sou­ve­rai­ne­té sur la ré­gion.

Certes, l’État chi­nois ga­ran­tit une crois­sance forte grâce à des in­ves­tis­se­ments mas­sifs et en as­su­rant plus de la moi­tié du bud­get ré­gio­nal. Ce­pen­dant, le « vivre-en­semble » pro­po­sé par Pé­kin re­pose sur une ho­mo­gé­néi­sa­tion dé­mo­gra­phique et cultu­relle si­ni­sa­trice et un contrôle étroit de la ré­gion au­to­nome. La per­sis­tance du sou­tien à une im­mi­gra­tion mas­sive est elle aus­si per­çue par les Ouï­ghours comme un pro­blème. Les Chi­nois eth­niques (les Hans) re­pré­sentent dé­sor­mais 40 % des 22 mil­lions d’ha­bi­tants de la ré­gion (contre 6 % en 1949) et les Ouï­ghours ne re­pré­sentent plus que 45 % de la po­pu­la­tion pro­vin­ciale (contre 75 % à l’époque). Par ailleurs, les in­ves­tis­se­ments des­ti­nés à dé­ve­lop­per et rendre plus at­trac­tives les zones de co­lo­ni­sa­tion et les ef­fets per­vers de la li­bé­ra­li­sa­tion de l’éco­no­mie chi­noise ont contri­bué à fa­vo­ri­ser les Hans et à main­te­nir au bas de l’échelle so­ciale une par­tie im­por­tante de la so­cié­té ouï­ghoure. De nom­breux Ouï­ghours, mal for­més et dis­cri­mi­nés sur un mar­ché du tra­vail te­nu par les Hans, ne peuvent ti­rer pro­fit d’une crois­sance éco­no­mique vi­gou­reuse. De pro­fondes in­éga­li­tés de re­ve­nus s’ar­ti­culent ain­si le long des lignes eth­niques au Xin­jiang.

Par ailleurs, les ni­veaux de sur­veillance et de sus­pi­cion, les contrôles in­ces­sants, les sanc­tions abu­sives de la part des fonc­tion­naires trop zé­lés ou cor­rom­pus, nour­rissent la dé­fiance des Ouï­ghours.

De­puis peu, ces po­li­tiques ont pris une di­men­sion plus in­va­sive. Les en­trées et sor­ties de la ré­gion, le Net et les com­mu­ni­ca­tions conti­nuent bien évi­dem­ment d’être sous étroite sur­veillance. Mais de­puis les an­nées 2010, les dis­po­si­tifs de contrôle se sont in­ten­si­fiés et sont de­ve­nus en­core plus invasifs (vi­déo­sur­veillance avec re­con­nais­sance fa­ciale sys­té­ma­ti­sée, tra­çage GPS des vé­hi­cules, cam­pagnes de fichage ADN sys­té­ma­ti­sés, mul­ti­pli­ca­tion des camps de ré­édu­ca­tion, in­ter­dic­tion des nom­breuses pra­tiques liées à l’is­lam, sur­veillance des ac­ti­vi­tés des Ouï­ghours de la dia­spo­ra…) [voir éga­le­ment l’en­tre­tien avec A. Zyw Me­lo p. 17]. En outre, les bases lo­cales du Par­ti et de l’ad­mi­nis­tra­tion ont été pur­gées de leurs élé­ments les moins « pa­trio­tiques » et mises sous pres­sion. Beau­coup de cadres ou d’imams eux aus­si sous étroite sur­veillance quand ils ne sont pas pur­gés n’osent plus in­ter­ve­nir pour « ar­ron­dir les angles » comme ce­la se fai­sait dans les an­nées 1980. Quand les frus­tra­tions de­viennent in­sup­por­tables, les Ouï­ghours des­cendent dans la rue, comme à Urum­qi en 2009, et les troubles dé­gé­nèrent face à la ré­pres­sion po­li­cière. En l’ab­sence de dia­logue entre l’État et la so­cié­té, les franges éco­no­mi­que­ment mar­gi­na­li­sées, ex­po­sées aux res­tric­tions re­li­gieuses, au zèle ou à la cor­rup­tion des fonc­tion­naires, sont prêtes à se condam­ner pour ex­pri­mer leur frus­tra­tion et dé­non­cer la non-re­con­nais­sance de leurs de­mandes ou de leurs pro­blèmes.

Pour le mo­ment, la si­tua­tion reste sous contrôle grâce à la sur­veillance très rap­pro­chée de l’ap­pa­reil de sé­cu­ri­té chi­nois, mais cette ré­gion qui a ac­quis au fil des dé­cen­nies une im­por­tance géos­tra­té­gique de pre­mier plan reste un ter­ri­toire sus­cep­tible de connaître à nou­veau des bouf­fées de vio­lences tant les frus­tra­tions y sont fortes.

Pho­to ci-des­sus : Urum­qi, ca­pi­tale de la pro­vince au­to­nome du Xin­jiang, sous la neige. Se­lon le re­cen­se­ment de 2010, les Ouï­ghours re­pré­sen­taient 45,8 % de la pro­vince contre 40,4 % pour les Han. À no­ter que le re­cen­se­ment ne prend pas en compte les mi­li­taires pré­sents dans la ré­gion. (© Shut­ter­stock/smi­ling_z)

Pho­to ci-contre : Le 24 mai 2018, l’ar­mée chi­noise ef­fec­tue des exer­cices dans le Nord-Ouest du Xin­jiang. Alors que cer­tains ob­ser­va­teurs an­noncent que la Chine né­go­cie­rait avec l’Af­gha­nis­tan pour la construc­tion d’une base mi­li­taire près de leur fron­tière com­mune afin de contrer d’éven­tuelles in­cur­sions is­la­mistes sur son sol, Xi Jin­ping a ap­pe­lé le 10 mars der­nier à éla­bo­rer des stra­té­gies sur le long terme pour par­ve­nir à une sta­bi­li­té du­rable au Xin­jiang. Cette ré­gion oc­cupe en ef­fet une po­si­tion stra­té­gique et consti­tue une im­por­tante « bar­rière de sé­cu­ri­té » dans le Nord-Ouest de la Chine. Le pré­sident chi­nois a éga­le­ment ap­pe­lé à la construc­tion d’une « grande mu­raille de fer » pour « pro­té­ger le Xin­jiang ». (© Xin­hua/Zhang Yong­jin)

Pho­to ci-des­sous : Ras­sem­ble­ment mi­li­taire contre le ter­ro­risme dans les rues de la ca­pi­tale du Xin­jiang, le 27 fé­vrier 2017. Le même jour, des mi­li­tants ouï­ghours chi­nois de l’État is­la­mique ont dif­fu­sé une vi­déo dans la­quelle ils jurent de « faire cou­ler des ri­vières de sang » à leur re­tour au pays. (© AFP/STR)

Pho­to ci-contre : Pré­pa­ra­tion à la prière de­vant la mos­quée Id Kah à Ka­sh­gar, dans la pro­vince du Xin­jiang. Les au­to­ri­tés chi­noises jus­ti­fient la ré­pres­sion contre les Ouï­ghours qui pra­tiquent leur foi mu­sul­mane par les « trois maux » que sont « le sé­pa­ra­tisme eth­nique, l’ex­tré­misme re­li­gieux et le ter­ro­risme violent ». En mars 2017, Chen Guo­ping, com­mis­saire d’État au contre-ter­ro­risme et à la sé­cu­ri­té du Par­ti com­mu­niste chi­nois, dé­cla­rait, en in­cri­mi­nant di­rec­te­ment le Par­ti Is­la­mique du Tur­kes­tan (PIT), que le sé­pa­ra­tisme is­la­miste consti­tuait le dé­fi « le plus im­por­tant » pour la sta­bi­li­té de la Chine. (© Shut­ter­stock/Pete Nie­sen)

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