FO­CUS Des­sa­le­ment de la mer : un en­jeu stra­té­gique face au manque d’eau ?

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Sommaire - Mau­reen Wal­schot

Par Mau­reen Wal­schot, as­sis­tante en re­la­tions in­ter­na­tio­nales à l’Uni­ver­si­té ca­tho­lique de Lou­vain (UCL). La de­mande crois­sante en eau dans le monde aug­mente les risques de sur­ex­ploi­ta­tion et de conta­mi­na­tion des sources hy­drau­liques na­tu­relles de sur­face et sou­ter­raines. Face à cette in­sé­cu­ri­té gran­dis­sante, cer­tains pays n’ont d’autre op­tion que de se tour­ner vers de nou­velles sources non na­tu­relles. Dans ce contexte, le des­sa­le­ment d’eau de mer re­pré­sente une so­lu­tion de plus en plus ac­ces­sible face à la pé­nu­rie d’eau et au stress hy­dro-po­li­tique. Pa­ral­lè­le­ment, l’uti­li­sa­tion crois­sante de la tech­no­lo­gie pose de nou­veaux dé­fis.

Le des­sa­le­ment, le nou­vel el­do­ra­do ?

L’eau douce, en tant que res­source in­dis­pen­sable, no­tam­ment à des fins do­mes­tiques, agri­coles et in­dus­trielles, joue un rôle cru­cial dans la crois­sance éco­no­mique et le dé­ve­lop­pe­ment des États. Avec l’aug­men­ta­tion de la po­pu­la­tion, la de­mande en eau à usage do­mes­tique s’in­ten­si­fie. Une po­pu­la­tion en crois­sance constante im­plique éga­le­ment plus de biens ali­men­taires à pro­duire, avec une de­mande gran­dis­sante dans l’agri­cul­ture et les sys­tèmes d’ir­ri­ga­tion. Dans les ré­gions dé­jà tou­chées par une pé­nu­rie d’eau, le chan­ge­ment cli­ma­tique de­vrait avoir un im­pact consi­dé­rable, exa­cer­bant en­core la pres­sion sur les res­sources hy­drau­liques. L’eau est plus que ja­mais une com­po­sante in­évi­table dans le cal­cul sé­cu­ri­taire des États.

Le des­sa­le­ment de l’eau de mer re­pré­sente une so­lu­tion de plus en plus ac­ces­sible pour at­té­nuer la pé­nu­rie d’eau et le stress hy­dro-po­li­tique. Bien que le des­sa­le­ment à grande échelle reste en­core bien sou­vent le pri­vi­lège des pays à haut re­ve­nu, un nombre crois­sant d’États l’uti­lisent à moindre échelle plus ou moins in­ten­sé­ment. Se­lon l’Agence in­ter­na­tio­nale de l’éner­gie (AIE), d’ici à 2040, le des­sa­le­ment de­vrait être 13 fois plus dé­ve­lop­pé dans les pays du MoyenO­rient et d’Afrique du Nord qu’en 2014 afin de ré­pondre à la de­mande crois­sante en eau (1). Grâce à la tech­no­lo­gie, l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en eau ne dé­pend plus uni­que­ment des sources d’eau douce na­tu­relles. De plus, les in­cer­ti­tudes sont ré­duites en ma­tière de quan­ti­té et de qua­li­té de l’eau. En consé­quence, cer­tains États, comme Is­raël, l’Ara­bie saou­dite, l’Aus­tra­lie, les Émi­rats arabes unis, l’Es­pagne et l’Al­gé­rie, ont dé­ve­lop­pé un pro­gramme de des­sa­le­ment à grande échelle. Les res­sources hy­drau­liques n’étant plus li­mi­tées, les ac­teurs bé­né­fi­cient d’une plus grande flexi­bi­li­té dans la ges­tion de celles-ci.

Une tech­no­lo­gie plu­rielle

Il existe ac­tuel­le­ment deux tech­niques prin­ci­pales de des­sa­le­ment de l’eau qui sont com­mer­cia­le­ment viables. D’une part, les tech­no­lo­gies de des­sa­le­ment ther­mique uti­lisent la cha­leur pour va­po­ri­ser l’eau douce. D’autre part, les tech­no­lo­gies mem­bra­naires (ou de fil­trage) sé­parent l’eau douce de l’eau de mer ou de l’eau sau­mâtre (2) à tra­vers une mem­brane. Au­jourd’hui, les pro­cé­dés de des­sa­le­ment les plus ré­pan­dus dans le monde sont prin­ci­pa­le­ment ba­sés sur l’os­mose in­verse (60,0 %) – une tech­no­lo­gie mem­bra­naire – et les tech­niques Mul­ti Stage Flash (26,8 %) – une tech­no­lo­gie ther­mique (3). La fai­sa­bi­li­té de chaque pro­cé­dé dé­pend de condi­tions spé­ci­fiques telles que la qua­li­té ou le type d’eau, le prix de l’éner­gie et les res­sources tech­niques du pays ou de la ré­gion où l’usine est construite.

La plu­part des tech­niques de des­sa­le­ment sont ali­men­tées au pé­trole ou au gaz na­tu­rel, en­traî­nant des coûts éner­gé­tiques éle­vés. Bien que la consom­ma­tion d’éner­gie de la tech­nique d’os­mose in­verse soit in­fé­rieure à celle des tech­niques ther­miques, la construc­tion d’usines de des­sa­le­ment d’os­mose in­verse né­ces­site des in­ves­tis­se­ments fi­nan­ciers ini­tiaux im­por­tants. Par consé­quent, le des­sa­le­ment à grande échelle est en­core es­sen­tiel­le­ment as­su­ré par les pays à haut re­ve­nu qui sont en me­sure de prendre en charge les coûts de ces ins­tal­la­tions. Néan­moins, de pe­tites usines de des­sa­le­ment, par­fois à un ni­veau très lo­cal, sont mises en place et uti­li­sées pour four­nir de l’eau à quelques mé­nages ou com­mu­nau­tés dans les pays à faible ou moyen re­ve­nu. Par exemple, une grande par­tie des usines de des­sa­le­ment de la ré­gion des Ca­raïbes uti­lisent le pro­ces­sus d’os­mose in­verse (4). Des ins­tal­la­tions de des­sa­le­ment à moyenne échelle sont éga­le­ment im­plan­tées au ni­veau ré­gio­nal ou mu­ni­ci­pal dans des pays tels que la Jor­da­nie ou l’Égypte.

De nom­breux chal­lenges

Le des­sa­le­ment est confron­té à plu­sieurs dé­fis, no­tam­ment fi­nan­ciers et en­vi­ron­ne­men­taux, qui sont sus­cep­tibles d’aug­men­ter en nombre et en di­ver­si­té au fur et à me­sure que la tech­no­lo­gie se gé­né­ra­lise. La na­ture de ces dé­fis peut va­rier se­lon le pays, le contexte ré­gio­nal et les ca­rac­té­ris­tiques de l’eau d’ali­men­ta­tion. Trois élé­ments dif­fé­rents font va­rier le coût de l’eau des­sa­lée : le type d’eau d’ali­men­ta­tion (eau de mer ou eau sau­mâtre), la source d’éner­gie et la taille de l’usine. Des trois, le coût de la source d’éner­gie a la plus grande in­fluence sur le coût du pro­ces­sus. Par consé­quent, la fai­sa­bi­li­té éco­no­mique de la construc­tion d’une usine de des­sa­le­ment dé­pend en grande par­tie de la dis­po­ni­bi­li­té éner­gé­tique lo­cale ou du coût de l’éner­gie.

Par ailleurs, mal­gré le be­soin urgent de so­lu­tions al­ter­na­tives aux sources d’eau na­tu­relles, la forte consom­ma­tion d’éner­gie de la tech­no­lo­gie, les émis­sions de CO et la ques­tion du re­jet des dé­chets 2 li­quides (la sau­mure) poussent cer­tains ex­perts à mettre en garde contre le des­sa­le­ment. Bien que le des­sa­le­ment par os­mose in­verse soit pré­sen­té par ses dé­fen­seurs comme moins éner­gi­vore et moins coû­teux que le des­sa­le­ment ther­mique, l’aug­men­ta­tion de la ca­pa­ci­té de des­sa­le­ment mon­diale né­ces­site la mise en place de so­lu­tions du­rables en ma­tière de re­cy­clage et d’éli­mi­na­tion de la sau­mure afin de li­mi­ter la dé­gra­da­tion de l’en­vi­ron­ne­ment.

Pho­to page de gauche : Vue sur Du­baï, aux Émi­rats arabes unis, un pays à la pointe en ce qui concerne le des­sa­le­ment de l’eau de mer. La ville consomme quo­ti­dien­ne­ment 550 litres d’eau par ha­bi­tant, soit près de quatre fois la moyenne fran­çaise. (© Shut­ter­stock/Lu­kas Go­j­da)

Des­sa­le­ment et éner­gie re­nou­ve­lable

Jus­qu’à ré­cem­ment, la plu­part des usines de des­sa­le­ment se si­tuaient là où les sources d’éner­gie fos­sile étaient dis­po­nibles en quan­ti­té si­gni­fi­ca­tive et à un prix très bas, avec seule­ment 1 % du des­sa­le­ment mon­dial ali­men­té par des sources d’éner­gie re­nou­ve­lable. Néan­moins, ces der­nières, telles que l’éner­gie so­laire pho­to­vol­taïque ou l’éner­gie éo­lienne, de­viennent une al­ter­na­tive de plus en plus at­trayante pour les pays im­por­ta­teurs d’éner­gie tels que l’Inde ou la Chine, où la de­mande de des­sa­le­ment est en hausse. La mise en oeuvre de ces dif­fé­rentes tech­no­lo­gies dé­pend bien évi­dem­ment des sources d’éner­gie dis­po­nibles lo­ca­le­ment. Par exemple, les ré­gions arides et se­mi-arides pos­sèdent de larges sources d’éner­gie so­laire tan­dis que les com­mu­nau­tés cô­tières et in­su­laires bé­né­fi­cient d’im­por­tantes sources d’éner­gie éo­lienne. De plus, l’uti­li­sa­tion de ces sources d’éner­gie al­ter­na­tives rend le pro­ces­sus de des­sa­le­ment plus com­pé­ti­tif et plus res­pec­tueux de l’en­vi­ron­ne­ment. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, une ré­gion ca­rac­té­ri­sée par une forte in­éga­li­té en ma­tière d’ac­cès aux sources d’hy­dro­car­bures, cer­tains pays, en par­ti­cu­lier les pays du Golfe, peuvent comp­ter sur ces sources fos­siles pour ali­men­ter des usines de des­sa­le­ment à grande échelle (5). Or, la ré­gion bé­né­fi­cie éga­le­ment d’une forte ex­po­si­tion au so­leil et de larges es­paces dé­ser­tiques, trans­for­mant celle-ci en un lieu ap­pro­prié pour les usines de des­sa­le­ment à éner­gie so­laire où la po­ten­tia­li­té par ki­lo­mètre car­ré équi­vaut à l’éner­gie pro­duite par 1 à 2 mil­lions de ba­rils de pé­trole (6). Jus­qu’à pré­sent, cette al­ter­na­tive aux éner­gies fos­siles reste coû­teuse, même si des pro­grès tech­no­lo­giques sont réa­li­sés afin d’en ré­duire les coûts. De nos jours, l’Ara­bie saou­dite, l’Inde, le Bré­sil, Chypre, l’Égypte, la Jor­da­nie, la Tur­quie et d’autres pays mettent en place des usines de des­sa­le­ment ali­men­tées par des éner­gies re­nou­ve­lables. Mal­gré le re­cours crois­sant à ces sources d’éner­gies al­ter­na­tives, leur uti­li­sa­tion im­plique de nom­breux pro­blèmes tech­niques, éco­no­miques et or­ga­ni­sa­tion­nels qui em­pêchent ac­tuel­le­ment de créer un ap­pro­vi­sion­ne­ment éner­gé­tique constant. De larges sources à faible coût et des tech­no­lo­gies de sto­ckage per­for­mantes sont né­ces­saires pour at­té­nuer la na­ture va­riable des éner­gies re­nou­ve­lables.

L’eau des­sa­lée, un en­jeu stra­té­gique na­tio­nal et ré­gio­nal

Le des­sa­le­ment d’eau de mer à grande échelle peut po­ten­tiel­le­ment mo­di­fier l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en eau de cer­taines ré­gions cô­tières. En créant de nou­velles sources d’eau douce, il peut avoir un im­pact po­si­tif au ni­veau éco­no­mique, po­li­tique et so­cial d’un État. Néan­moins, sur le plan en­vi­ron­ne­men­tal et au ni­veau de la coo­pé­ra­tion ré­gio­nale ou in­ter­na­tio­nale, ce­la de­mande des re­cherches sup­plé­men­taires. Alors que les ac­teurs en­ga­gés dans le do­maine de la ges­tion de l’eau s’ac­cordent à dire qu’il faut rendre la tech­no­lo­gie plus ac­ces­sible, il est évident que ces tech­no­lo­gies ne rem­placent pas la vo­lon­té po­li­tique, condi­tion sine qua non pour la mise en place de so­lu­tions de ges­tion hy­drau­lique du­rables qui, dé­ve­lop­pées de ma­nière ap­pro­priée, peuvent contri­buer à ren­for­cer la sé­cu­ri­té hy­drau­lique des États. Dans un contexte de ten­sions hy­drau­liques trans­fron­ta­lières, le des­sa­le­ment pour­rait éga­le­ment chan­ger la donne dans les an­nées à ve­nir. En ré­dui­sant le stress hy­dro­po­li­tique, il pour­rait pro­mou­voir une coo­pé­ra­tion in­ter­éta­tique ac­crue. Mais en ré­dui­sant l’in­ter­dé­pen­dance entre les ac­teurs, une plus grande flexi­bi­li­té au ni­veau de l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en eau pour­rait au contraire di­mi­nuer l’in­ci­ta­tion à conclure des ac­cords de ges­tion conjointe des res­sources na­tu­relles trans­fron­ta­lières. Les ac­teurs concer­nés pour­raient ne pas co­opé­rer et agir uni­la­té­ra­le­ment sur la part qu’ils consi­dèrent comme leur. Ain­si, mal­gré cer­taines bar­rières éco­no­miques et en­vi­ron­ne­men­tales au des­sa­le­ment à grande échelle, la tech­no­lo­gie pour­rait mo­di­fier le pou­voir po­li­tique in­hé­rent aux ac­teurs ri­ve­rains en amont et ré­or­ga­ni­ser les fon­de­ments géo­po­li­tiques de l’eau.

Pho­to ci-contre : Vue sur la ville ma­ro­caine d’Aga­dir. En 2017, l’en­tre­prise es­pa­gnole Aben­goa a pas­sé un ac­cord avec le gou­ver­ne­ment ma­ro­cain pour la construc­tion d’une usine de des­sa­le­ment d’eau de mer, fonc­tion­nant à l’éner­gie so­laire, qui de­vrait être la plus grande au monde avec une pro­duc­tion de près de 275 000 m³ d’eau/jour et une ca­pa­ci­té maxi­male de 450 000 m³/jour. (© Shut­ter­stock/Sav­va­panf Pho­to)

Pho­to ci-des­sus : Usine de des­sa­le­ment d’Ash­ke­lon, en Is­raël. Le des­sa­le­ment de l’eau de mer est l’un des moyens qui ont per­mis à Is­raël de sur­mon­ter le stress hy­drique au­quel sem­blait le condam­ner son cli­mat se­mi-dé­ser­tique. Si les usines de des­sa­le­ment four­nis­saient 4 % de l’eau po­table des mé­nages en 2004, cette pro­por­tion est pas­sée à 75 % en 2017. (© Shut­ter­stock/Ima­gi­neS­tock)

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