FO­CUS La puis­sance ma­ri­time, ten­ta­tive de dé­fi­ni­tion

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Sommaire - Par Isa­belle De­lu­meau, pro­fes­seur agré­gé d’his­toire à l’École na­vale. Isa­belle De­lu­meau

La mer n’est pas la terre, elle ne se cultive pas, ne s’oc­cupe pas et ne se conquiert pas. Elle ne sup­porte pas l’ap­pro­pria­tion. C’est un mi­lieu sté­rile que l’homme, au mieux, par­court et ex­ploite pour la pêche. La puis­sance qu’il en re­tire n’est pas im­mé­diate, contrai­re­ment à celle qui naît de la sou­ve­rai­ne­té sur la terre. Elle est d’une autre na­ture. C’est dans le monde de la ci­té grecque qu’on théo­rise la chose. Thu­cy­dide, dès le Ve siècle av. J.C., em­ployait l’ex­pres­sion de « puis­sance ma­ri­time » et ex­pli­quait que c’était là que ré­si­dait la su­pé­rio­ri­té athé­nienne. Beau­coup plus tard, c’est bien sur ce même prin­cipe que re­po­sait la su­pré­ma­tie bri­tan­nique et que cé­lèbre le re­frain Bri­tan­nia rules the waves.

Qua­li­fier un État de puis­sance ma­ri­time n’est pas ano­din. En le fai­sant, on convoque des siècles d’his­toire, implicitement on évoque le sou­ve­nir des em­pires ma­ri­times qui se sont fon­dés des­sus. Que faut-il com­prendre de cette ex­pres­sion ? Il y a là tout un pro­ces­sus qui mêle des do­maines très dif­fé­rents ; chaque en­gre­nage a son im­por­tance et c’est leur in­ter­ac­tion qui pro­duit cette puis­sance dont ont joui un pe­tit nombre d’États. À la base, on trouve le com­merce, qui est une ac­ti­vi­té vi­tale pour des so­cié­tés confi­nées dans des ter­ri­toires in­grats. Son­geons aux ma­ré­cages du del­ta du Pô, où est née Ve­nise. Ce n’est pas tout, pour faire pros­pé­rer ce com­merce, les mar­chands s’al­lient à la puis­sance pu­blique, jus­qu’à créer la sym­biose qui struc­ture l’État vé­ni­tien ou bien la Hol­lande, à tel point que l’on ne sait plus très bien où se trouve la dis­tinc­tion entre les in­té­rêts pu­blics et ceux des ac­tion­naires de la puis­sante com­pa­gnie des Indes, la VOC. Le but est simple, il s’agit d’éta­blir un mo­no­pole qui s’étende par-de­là les mers, de se consti­tuer un mar­ché dont on contrôle l’ac­cès comme un do­maine ex­clu­sif. Bien sûr, il faut dé­fendre ses pré­ten­tions et re­pous­ser les ap­pé­tits des concur­rents. C’est là que la flotte de guerre entre en scène. Son rôle est de pros­pec­ter de nou­veaux mar­chés – au be­soin en les conqué­rant – et d’en ex­clure les concur­rents par la force. En quelque sorte, les flottes de com­merce et de guerre sont par­fai­te­ment com­plé­men­taires et s’ap­puient l’une sur l’autre. Quelques sou­ve­rains ont l’in­tui­tion d’un tel des­tin. On peut ci­ter les Rois Ca­tho­liques es­pa­gnols qui fi­nan­cèrent l’aven­ture de Ch­ris­tophe Co­lomb, Éli­sa­beth d’An­gle­terre ou bien Yongle, troi­sième em­pe­reur de la dy­nas­tie

Ming, qui or­don­na à sa flotte pla­cée sous les ordres de l’ami­ral Zheng Ho de par­cou­rir l’océan In­dien au cours de sept voyages d’ex­plo­ra­tion, pen­dant le pre­mier tiers du XVe siècle. D’ailleurs, mis à part cet exemple en tout point ex­cep­tion­nel, la puis­sance ma­ri­time est un phé­no­mène très net­te­ment eu­ro­péen. Du­rant le XIXe siècle, l’idée qu’un État est puis­sant avant tout parce qu’il l’est sur la mer s’im­pose comme une évi­dence. Cette no­tion est théo­ri­sée par l’ami­ral amé­ri­cain Al­fred Ma­han, dont les écrits et les confé­rences ont un im­pact fort sur l’orien­ta­tion de la po­li­tique des États eu­ro­péens, mais éga­le­ment amé­ri­cains et ja­po­nais. Le prin­cipe est simple : pour comp­ter sur la scène mon­diale, il faut pos­sé­der une grande flotte de guerre, fer de lance de l’ex­pan­sion par-de­là les mers, ins­tru­ment de la co­lo­ni­sa­tion et ga­rante du mo­no­pole.

Ces ré­flexions ouvrent le champ à une dé­fi­ni­tion plus étroite de la puis­sance ma­ri­time, plus cen­trée sur la ques­tion stra­té­gique et axée sur l’an­ta­go­nisme entre la puis­sance conti­nen­tale et la puis­sance ma­ri­time. On en conclut gé­né­ra­le­ment à la vic­toire de la se­conde. C’est no­tam­ment la le­çon qui est ti­rée des deux guerres mon­diales et c’est sur ce mo­dèle éga­le­ment que les géo­po­li­ti­ciens ont théo­ri­sé la guerre froide. L’en­jeu pour le camp oc­ci­den­tal ré­si­dait alors dans la maî­trise de la mer et la ca­pa­ci­té des flottes à confi­ner l’en­ne­mi con­ti­nen­tal sur son ter­ri­toire. Du cô­té op­po­sé, l’URSS et ses al­liés per­ce­vaient les forces na­vales do­tées de ca­pa­ci­tés de pro­jec­tion, et no­tam­ment de porte-avions, comme l’arme du camp im­pé­ria­liste dont il fal­lait se pro­té­ger. Ces ma­nières de pen­ser les grands équi­libres mon­diaux n’ont pas dis­pa­ru avec la fin de la guerre froide, loin de là ; elles semblent avoir ga­gné une se­conde jeu­nesse, comme en té­moigne le re­nou­veau des études sur la ques­tion, por­té par la world his­to­ry.

Les États qui ont connu la co­lo­ni­sa­tion, comme la Chine ou l’Inde, en­vi­sagent leur ma­rine comme l’arme qui doit leur ga­ran­tir leur in­dé­pen­dance afin que ne se re­pro­duise pas le drame vé­cu au XIXe siècle. Ain­si, on se met à l’abri des ten­ta­tions hé­gé­mo­niques des puis­sances ma­ri­times hos­tiles en en de­ve­nant une soi-même.

Ce qui est nou­veau, mais aus­si pa­ra­doxal, c’est la place prise dans cette ré­flexion par la di­men­sion éco­no­mique. Il est ten­tant de voir dans le dé­ve­lop­pe­ment ac­tuel de la Chine ou bien de l’Inde une ma­ni­fes­ta­tion mo­derne de la no­tion de puis­sance ma­ri­time dans son sens le plus large. Il y a là sans doute un risque qui consiste à pla­quer sur la si­tua­tion que nous ob­ser­vons tous les mé­ca­nismes connus, dont cer­tains ap­par­tiennent à un pas­sé ré­vo­lu. En ef­fet, la mon­dia­li­sa­tion, si elle est bien une « ma­ri­ti­mi­sa­tion » des éco­no­mies, ne s’ac­com­pagne au­jourd’hui en au­cun cas de mo­no­poles im­po­sés par la force. Au contraire, les lo­giques à l’oeuvre sont celles de la li­bé­ra­li­sa­tion des fa­çades ma­ri­times et de l’in­té­gra­tion ré­gio­nale. De plus, il faut bien ad­mettre que le libre pa­pillon­ne­ment et la grande sû­re­té qui règnent sur les mers en dé­pit d’un cer­tain re­nou­veau de la pi­ra­te­rie ont ache­vé de dis­soudre la sym­biose qui exis­tait par le pas­sé entre la flotte de guerre et la flotte de com­merce et sur la­quelle re­po­sait la puis­sance ma­ri­time des États. Il n’est pas rai­son­nable à l’heure ac­tuelle d’en­vi­sa­ger qu’il re­naisse. Pour­tant, on ne compte plus les ana­lyses qui dé­fendent l’idée d’une puis­sance ma­ri­time chi­noise, dont la plus fa­meuse est sans doute celle du « col­lier de perles ». Il faut y voir peut-être la per­sis­tance des in­ter­pré­ta­tions géo­po­li­tiques an­ciennes qu’il convient de re­mettre en ques­tion.

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