Vers des ci­tés-États flot­tantes ? Pro­jet Seas­tead : quand l’uto­pie prend le large

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Souveraine­té Et Sécurité Maritimes - Par l’en­seigne de vais­seau de pre­mière classe Claire de Ma­ri­gnan, ad­jointe au di­rec­teur de l’en­sei­gne­ment du Centre d’études stra­té­giques de la Ma­rine (CESM).

Si mar­cher sur l’eau tient du mi­racle, y vivre pour­rait de­ve­nir une réa­li­té… Sor­tie tout droit de la Si­li­con Val­ley, l’idée de co­lo­ni­ser les océans tend à se concré­ti­ser à tra­vers des pro­jets d’édi­fi­ca­tion de ci­tés flot­tantes.

Créé en 2008 par Pa­tri Fried­man, an­cien in­gé­nieur chez Google – pe­tit-fils de Mil­ton Fried­man, prix No­bel d’éco­no­mie en 1976 – et grâce au sou­tien fi­nan­cier de Pe­ter Thiel, co­fon­da­teur de Pay­pal, le Seas­tea­ding Ins­ti­tute (SI) est à l’ori­gine de ces pro­jets am­bi­tieux.

Il a pour ob­jec­tif d’ins­tal­ler sur les océans des pla­tes­formes abri­tant des ci­tés in­dé­pen­dantes qui ont leur propre mode de gou­ver­nance. L’idée pre­mière de ces li­ber­ta­riens ca­li­for­niens est de se sous­traire à l’au­to­ri­té d’un État grâce à la mer, es­pace de li­ber­té par ex­cel­lence.

Une uto­pie qui vient de loin

Ce dé­sir ne date pas d’hier : les pi­rates des XVIe et

XVIIe siècles ont dé­jà ten­té de créer en mer un ter­ri­toire li­bé­ré de toute sou­ve­rai­ne­té, l’exemple le plus cé­lèbre res­tant évi­dem­ment le mythe de Li­ber­ta­lia, co­lo­nie pi­rate li­ber­taire qui au­rait exis­té du­rant près de 25 ans sur l’île de Ma­da­gas­car. Plus ré­cem­ment, on peut évo­quer la prin­ci­pau­té du Sealand. Celle-ci voit le jour en 1967, lors­qu’un an­cien ma­jor de l’ar­mée bri­tan­nique, Roy Bates, prend pos­ses­sion d’une an­cienne pla­te­forme mi­li­taire si­tuée dans les eaux in­ter­na­tio­nales de la mer du Nord, et s’en pro­clame sou­ve­rain. Si­tuée dans les eaux ter­ri­to­riales bri­tan­niques de­puis 1987 (1), la plate-forme-État, bien qu’abri­tant moins d’une di­zaine d’ha­bi­tants à l’an­née, jouit de sa propre mon­naie, d’un bla­son, d’un dra­peau et même d’un hymne na­tio­nal. Sealand est au­jourd’hui l’en­ti­té qui se rap­proche le plus de l’idée dé­fen­due par le SI, soit l’émer­gence, en mer, d’une ci­té-État po­li­ti­que­ment in­dé­pen­dante de toute na­tion ter­restre.

Les eaux in­ter­na­tio­nales sont, se­lon Joe Quirk, porte-pa­role de l’or­ga­nisme li­ber­ta­rien, un es­pace à conqué­rir… Mais il semble que la Conven­tion des Na­tions Unies sur le droit de la mer (CNUDM) ne lui donne pas en­tiè­re­ment rai­son. En ef­fet, l’ar­ticle 80 sti­pule que « les îles ar­ti­fi­cielles, ins­tal­la­tions et ou­vrages n’ont pas le sta­tut d’île », bien que le texte ne dé­fi­nisse pas pré­ci­sé­ment la no­tion d’île ar­ti­fi­cielle. Mais l’in­ten­tion est évi­dente : il ne faut pas que les

États puissent s’ap­pro­prier des es­paces ma­ri­times en y construi­sant des ins­tal­la­tions de quelque na­ture que ce soit. Or l’ab­sence de po­si­tion claire au su­jet des îles ar­ti­fi­cielles – en op­po­si­tion aux îles na­tu­relles – pousse cer­tains à iden­ti­fier les eaux in­ter­na­tio­nales comme po­ten­tiel­le­ment propres à l’ac­cueil de telles cons­truc­tions. De plus, la CNUDM, dite conven­tion de Mon­te­go Bay, dé­ve­loppe des obli­ga­tions et in­ter­dic­tions concer­nant les États, sans évo­quer les ac­teurs pri­vés, tels que le Seas­tea­ding Ins­ti­tute. Tou­te­fois, l’or­ga­ni­sa­tion a-t-elle vrai­ment in­té­rêt à jouer sur les im­pré­ci­sions lexi­cales, alors même que son ob­jec­tif prin­ci­pal est d’être re­con­nue par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale ?

Par ailleurs, la CNUDM énonce éga­le­ment que les îles ar­ti­fi­cielles, si elles sont construite­s en haute mer, doivent l’être pour une du­rée li­mi­tée (2). Des ins­tal­la­tions per­ma­nentes im­pli­que­raient une oc­cu­pa­tion et une prise de pos­ses­sion des eaux in­ter­na­tio­nales, ce qui est clai­re­ment pro­hi­bé par la Conven­tion.

Bien que l’or­ga­ni­sa­tion ait, au dé­part, en­vi­sa­gé de dé­ve­lop­per le pro­jet Seas­tead ex­clu­si­ve­ment dans les eaux in­ter­na­tio­nales, dans un es­pace de li­ber­té loin de toute ju­ri­dic­tion éta­tique, les études ju­ri­diques, mais aus­si éco­no­miques, ont mon­tré que cette réa­li­sa­tion était dif­fi­ci­le­ment fai­sable (coûts éle­vés, édi­fi­ca­tion com­plexe due à l’éloi­gne­ment des côtes…). Le Seas­tea­ding Ins­ti­tute a donc dû re­mi­ser ses am­bi­tions de grand large, en­vi­sa­geant dé­sor­mais des cons­truc­tions plus proches des côtes. Il a ain­si pros­pec­té pour trou­ver un pays sus­cep­tible d’ac­cueillir ce type de struc­ture dans ses eaux ter­ri­to­riales. Et si les re­cherches se sont au dé­part orien­tées vers les Mal­dives ou les Îles Mar­shall, le gou­ver­ne­ment po­ly­né­sien, à la grande sur­prise de nos li­ber­ta­riens de la Silli­con Val­ley, s’est très vite mon­tré in­té­res­sé par ce pro­jet. Les eaux ter­ri­to­riales fran­çaises

de Po­ly­né­sie pour­raient donc un jour abri­ter une struc­ture flottante in­dé­pen­dante sur le prin­cipe du pro­jet Seas­tead. Une pre­mière étape a d’ailleurs été fran­chie le 13 jan­vier 2017, lorsque le mi­nistre po­ly­né­sien du Lo­ge­ment, de l’Ur­ba­nisme et du Nu­mé­rique, Jean-Ch­ris­tophe Bouis­sou, a si­gné un re­cueil d’in­ten­tions ré­ci­proques ( Me­mo­ran­dum of Un­ders­tan­ding) avec le SI pour conduire des études ju­ri­diques et éco­no­miques afin de dé­ter­mi­ner la fai­sa­bi­li­té d’un tel pro­jet.

Un pré­texte en­vi­ron­ne­men­tal pour une vo­lon­té po­li­tique

L’in­té­rêt de ces ins­tal­la­tions est éga­le­ment de ré­pondre aux pro­blé­ma­tiques liées à la mon­tée des eaux. Ces États flot­tants pour­raient en ef­fet per­mettre de re­lo­ger les ré­fu­giés cli­ma­tiques. Car tout laisse à pen­ser que ces der­niers se­ront de plus en plus nom­breux dans les dé­cen­nies à ve­nir. Si l’on consi­dère la hausse du ni­veau de la mer de plus de 3 mm par an en moyenne, les eaux de­vraient ra­pi­de­ment sub­mer­ger cer­taines îles ou côtes, dé­pla­çant des po­pu­la­tions en­tières – rap­pe­lons qu’au­jourd’hui, plus de 80 % de la po­pu­la­tion mon­diale vit à moins de 100 km des côtes. Et la Po­ly­né­sie fran­çaise ne se­ra évi­dem­ment pas épar­gnée, d’où son in­té­rêt à éva­luer la fai­sa­bi­li­té d’un tel pro­jet dans ses eaux ter­ri­to­riales. C’est dans ce cadre qu’a été créée l’as­so­cia­tion Blue Fron­tier – par le SI et le gou­ver­ne­ment de Po­ly­né­sie fran­çaise à l’oc­ca­sion de leur ac­cord de 2017 – dans le but de dé­ve­lop­per un sys­tème in­dé­pen­dant, vi­sant à pro­mou­voir le dé­ve­lop­pe­ment du­rable et la ré­si­lience à l’élé­va­tion du ni­veau de la mer.

Mais si l’en­vi­ron­ne­ment est un ar­gu­ment ven­deur et de poids, en par­ti­cu­lier dans nos so­cié­tés ac­tuelles qui en ont fait l’une de leurs prio­ri­tés, il ne semble pas en­core être la pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale du Seas­tea­ding Ins­ti­tute.

En ef­fet, le pre­mier ob­jec­tif de ce pro­jet reste l’in­dé­pen­dance po­li­tique de ces ci­tésÉ­tats flot­tantes. Après les crises pro­vo­quées par les at­ten­tats du World Trade Cen­ter en 2001 ou le krach de l’éco­no­mie mon­diale en 2008, les li­ber­ta­riens ca­li­for­niens ont consi­dé­ré qu’il était né­ces­saire de créer une nou­velle or­ga­ni­sa­tion po­li­tique in­dé­pen­dante, es­ti­mant que celle en place ne conve­nait plus. Et c’est jus­te­ment ce qui rend le pro­jet po­ly­né­sien pra­ti­que­ment in­en­vi­sa­geable dans cette forme. Il est vrai que la Po­ly­né­sie, bien qu’elle fasse par­tie du ter­ri­toire fran­çais, a une grande au­to­no­mie po­li­tique (3) – ex­cep­té pour les do­maines ré­ga­liens. Tou­te­fois, il est peu pro­bable, même im­pen­sable, que l’État fran­çais ac­cepte de mo­di­fier la lé­gis­la­tion ac­tuel­le­ment en vi­gueur pour cette col­lec­ti­vi­té d’outre-mer ain­si qu’une évo­lu­tion aus­si im­por­tante de son sta­tut.

Une uto­pie po­li­tique, mais un ave­nir en­vi­ron­ne­men­tal réa­liste

Si la mise en place du pro­jet Seas­tead semble com­pro­mise en Po­ly­né­sie fran­çaise, elle pour­rait néan­moins voir le jour à cer­taines condi­tions. En ef­fet, en met­tant de cô­té l’as­pect po­li­tique, il peut être in­té­res­sant de se fo­ca­li­ser prin­ci­pa­le­ment sur la dé­marche pu­re­ment en­vi­ron­ne­men­tale et éco­no­mique. L’idée d’éri­ger des pla­tes­formes flot­tantes, éco­lo­giques, en­tiè­re­ment ali­men­tées en éner­gies re­nou­ve­lables dans des la­gons po­ly­né­siens prend alors tout son sens. Ces ins­tal­la­tions pour­raient ain­si abri­ter des bu­reaux, des ha­bi­ta­tions, et autres in­fra­struc­tures, per­met­tant de pro­mou­voir les in­no­va­tions tech­no­lo­giques grâce à la créa­tion de ces pôles d’ac­ti­vi­tés dy­na­miques.

Le dé­ve­lop­pe­ment d’un tel pro­jet pour­ra per­mettre d’at­ti­rer dans un lieu re­cu­lé du Pa­ci­fique des in­ves­tis­seurs in­ter­na­tio­naux, mais aus­si des cher­cheurs ou des scien­ti­fiques, et dy­na­mi­ser ain­si l’éco­no­mie lo­cale, es­sen­tiel­le­ment cen­trée au­tour du tou­risme. L’uto­pie pour­rait prendre des airs de réa­li­té…

En par­te­na­riat avec le Centre d’études stra­té­giques de la Ma­rine

Pho­to ci-des­sus : Vue d’ar­tiste du pro­jet bap­ti­sé Li­ly­pad, ins­pi­ré de la feuille ner­vu­rée du né­nu­phar géant d’Ama­zo­nie, qui pour­rait abri­ter jus­qu’à 50 000 ha­bi­tants. Construit au large d’un la­gon, il se­rait voué au no­ma­disme en mer et se dé­pla­ce­rait grâce à un champ d’hy­dro­liennes in­té­grées sous sa coque. (© V. Cal­le­baut Ar­chi­tec­tures)

Pho­to ci-contre : Vue d’ar­tiste du pro­jet de ville flottante dé­ve­lop­pé par la so­cié­té ca­li­for­nienne Seas­tea­ding Ins­ti­tute. Ses fon­da­teurs li­ber­ta­riens ima­ginent en faire à terme la pre­mière na­tion flottante sur Terre, avec son propre gou­ver­ne­ment et sa propre cryp­to­mon­naie. (© Seas­tea­ding Ins­ti­tute)

Pho­to ci-contre : Vue aé­rienne sur la prin­ci­pau­té de Sealand, mi­cro­na­tion ins­tal­lée sur une an­cienne pla­te­forme mi­li­taire au large des côtes bri­tan­niques, en mer du Nord. Fon­dée en 1967, elle n’est pas re­con­nue par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, bien qu’elle pos­sède sa propre mon­naie, son hymne na­tio­nal, ses ar­moi­ries, son dra­peau, son timbre of­fi­ciel, sa Consti­tu­tion et sa langue of­fi­cielle : l’an­glais. De­puis l’in­cen­die de2006, le « royaume » est à vendre. (© Ryan La­ckey)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.