Sei­gneurs de la guerre na­vale

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Souveraine­té Et Sécurité Maritimes - Vincent Per­rier

Il y a tout juste cent ans, la Pre­mière Guerre mon­diale consa­crait l’émer­gence du sous-ma­rin dans le com­bat na­val. D’abord conçu pour des mis­sions d’at­taque de bâ­ti­ments de sur­face, de blo­cus, puis de mouillage de mines et de col­lecte de ren­sei­gne­ment, il élar­git ses ca­pa­ci­tés opé­ra­tion­nelles à par­tir des an­nées 1950 : lutte an­ti-sous-ma­rins, at­taque contre la terre, pro­tec­tion des groupes aé­ro­na­vals et aus­si, dis­sua­sion nu­cléaire.

L’arme sous-ma­rine

Les avan­cées tech­no­lo­giques dans la dis­cré­tion acous­tique per­mettent au sous-ma­rin, dé­jà par concep­tion dif­fi­ci­le­ment dé­tec­table, d’être le bâ­ti­ment mi­li­taire le plus fur­tif qui soit et de s’af­fir­mer, au fil des an­nées, comme une pla­te­forme mul­ti-rôles in­con­tour­nable, tant pour les puis­sants que pour les émer­gents.

Ins­tru­ment pri­vi­lé­gié des opé­ra­tions d’in­ter­dic­tion ma­ri­time, l’arme sous-ma­rine contri­bue au contrôle des mers et fait par­tie de la pa­no­plie des vec­teurs de frappes de la mer vers la terre. Avan­ta­gée par sa dis­cré­tion, elle peut évo­luer dans tous les es­paces ma­ri­times, en haute mer comme dans les eaux lit­to­rales, au plus près de son ad­ver­saire. Le dé­ploie­ment d’un sous-ma­rin fran­çais le long des côtes du Mon­té­né­gro, en fé­vrier 1999, a, par exemple, été d’un grand ap­port dans la crise du Ko­so­vo pour la sur­veillance de la flotte you­go­slave dans les bouches de Ko­tor.

Le dé­ve­lop­pe­ment de la pro­pul­sion nu­cléaire a été un « ac­cé­lé­ra­teur » de per­for­mances pour les sous-ma­rins. Res­treinte à six na­tions (États-Unis, Rus­sie, France, Royaume-Uni, Chine et Inde), cette tech­no­lo­gie offre vi­tesse, en­du­rance et au­to­no­mie à qui en dis­pose. Ap­pli­quée aux sous-ma­rins d’at­taque, elle leur ap­porte une po­ten­tia­li­té de dé­ploie­ment in­en­vi­sa­geable pour un sous-ma­rin conven­tion­nel. Elle a aus­si et sur­tout per­mis son em­ploi comme vec­teur de dis­sua­sion nu­cléaire, avec ces en­gins spé­cia­li­sés que sont les sous-ma­rins nu­cléaires lan­ceurs d’en­gins (SNLE).

Long­temps res­té le do­maine ex­clu­sif d’une poi­gnée de na­tions au dé­but du XXe siècle, le nombre de sous­ma­rins (nu­cléaires ou conven­tion­nels) n’a pas ces­sé de croître jus­qu’à la fin de la guerre froide. En don­nant la pos­si­bi­li­té à toutes ma­rines d’agir dans des noeuds stra­té­giques ma­ri­times (dé­troits de Gi­bral­tar et de Ma­lac­ca) ou de pré­ve­nir une at­taque sur ses côtes, ce sys­tème d’armes connaît au­jourd’hui une pro­li­fé­ra­tion aux quatre coins du monde.

Sa dis­cré­tion ma­té­rielle lui per­met une dis­cré­tion opé­ra­tion­nelle. La pré­sence, et même sim­ple­ment l’hy­po­thèse d’une pré­sence de sous-ma­rin dans une zone ma­ri­time suf­fit ain­si à mo­di­fier la vi­sion et l’ac­tion de l’autre par­tie qui doit faire face à une me­nace dif­fuse. Sous l’angle de la di­plo­ma­tie et de la stra­té­gie, le sous-ma­rin est com­plé­men­taire du porte-avions, ins­tru­ment de puis­sance que l’on af­fiche os­ten­si­ble­ment.

La flotte mon­diale : tour de pé­ri­scope

La flotte sous-ma­rine mon­diale est en pleine évo­lu­tion. Ac­tuel­le­ment, 43 ma­rines sur 172 sont do­tées de sous­ma­rins de com­bat, pour la plu­part conven­tion­nels.

Mais au-de­là d’un chiffre brut, il faut consi­dé­rer que chaque pays dé­ter­mine les doc­trines d’em­ploi de ses sous-ma­rins en fonc­tion de sa stra­té­gie ma­ri­time na­tio­nale, va­riable d’un pays à l’autre et d’un en­vi­ron­ne­ment phy­sique à l’autre (lit­to­ral, hau­tu­rier, océa­nique…).

Les ma­rines qui dis­posent de sous-ma­rins d’at­taque, conven­tion­nels ou nu­cléaires, peuvent dé­ci­der une po­li­tique de dé­fense du lit­to­ral quand d’autres re­cherchent la maî­trise des mers. Cer­taines ma­rines vont même jus­qu’à n’être prin­ci­pa­le­ment équi­pées que de sous-ma­rins de poche, très spé­cia­li­sés et aux per­for­mances très ré­duites (Co­rée du Nord, Iran). Il est aus­si in­té­res­sant de consta­ter que, nu­mé­ri­que­ment, l’es­sen­tiel de la flotte sous-ma­rine mon­diale se si­tue plu­tôt en Asie, avec 45 % des ef­fec­tifs. On n’en trouve que 17 % en Eu­rope, 15 % en Amé­rique du Nord,

14 % en Rus­sie, Afrique et Amé­rique cen­trale et la­tine comp­tant pour 9 %. Mais un sous-ma­rin nu­cléaire amé­ri­cain « pèse » dans cette ap­proche au­tant qu’un sous-ma­rin de poche co­réen…

Face aux grandes puis­sances équi­pées de sous-ma­rins nu­cléaires, la grande ma­jo­ri­té des pays ac­quièrent au­jourd’hui des sous-ma­rins conven­tion­nels de plus Par Vincent Per­rier, ana­lyste-veilleur au Centre d’études stra­té­giques de la Ma­rine (CESM).

en plus per­for­mants, grâce, no­tam­ment, à la ca­pa­ci­té anaé­ro­bie qui leur per­met de res­ter jus­qu’à une moyenne de vingt jours en im­mer­sion (Pa­kis­tan, Suède, Ma­lai­sie, Chi­li). D’autres ma­rines sont sur le point de re­nouer ou d’ac­cé­der à la puis­sance sous-ma­rine, comme le Ban­gla­desh ou la Thaï­lande, quand le Ma­roc ou l’Ara­bie saou­dite y as­pirent mais sont confron­tées à des pro­blé­ma­tiques fi­nan­cières, pour Ra­bat, ou stra­té­giques, Riyad se concen­trant prio­ri­tai­re­ment sur sa flotte de sur­face.

Pour les sous-ma­rins nu­cléaires, tous types confon­dus, les deux tiers sont pos­sé­dés par trois na­tions de l’OTAN – États-Unis, France et Royaume-Uni. Et sept pays dé­tiennent plus de la moi­tié des uni­tés de la flotte mon­diale : États-Unis, Rus­sie, Chine, Ja­pon, Inde, Royaume-Uni et France.

Cette dis­sé­mi­na­tion des « bâ­ti­ments noirs » re­flète l’im­por­tance ac­tuelle du sous-ma­rin, prin­ci­pa­le­ment dans la zone Asie-Pa­ci­fique, l’une des rares ré­gions où l’on pré­voit une crois­sance des flottes sous-ma­rines.

Asie du Sud-Est – Pa­ci­fique : la­bo­ra­toire du sous-ma­rin ?

Dé­jà sillon­nées par les plus grandes flottes com­mer­ciales du monde, les eaux d’Asie du Sud-Est sont dé­sor­mais par­cou­rues par de nom­breux sous-ma­rins. La mon­tée des am­bi­tions chi­noises dans la ré­gion, le dé­ve­lop­pe­ment de ses ca­pa­ci­tés de pro­jec­tion et les craintes qu’elles sus­citent en re­tour sont un des fac­teurs qui ex­pliquent la mo­der­ni­sa­tion et le re­nou­vel­le­ment des flottes du Sud-Est asia­tique.

La Chine a re­grou­pé dans sa base d’Hai­nan sa flotte de sous-ma­rins nu­cléaires lan­ceurs d’en­gins, au centre du « bas­tion stra­té­gique » de mer de Chine mé­ri­dio­nale, qu’elle en­tend bâ­tir, en re­ven­di­quant une sou­ve­rai­ne­té élar­gie sur la base de sa théo­rie de la « ligne en neufs traits », traits qui en­tourent sur 1500 ki­lo­mètres toute la côte sud de la Chine et des pays voi­sins. À l’ins­tar de la flotte de sur­face chi­noise, sa com­po­sante sous-ma­rine a des am­bi­tions éten­dues et montre la vo­lon­té de se

dé­ployer au-de­là des chaînes d’îles (de To­kyo jus­qu’aux îles in­do­né­siennes, en pas­sant par Guam) pour in­ves­tir le Pa­ci­fique et en­trer dans l’océan In­dien. Un des élé­ments clés de la doc­trine chi­noise reste tou­te­fois l’em­ploi du sous-ma­rin pour dé­nier tout ac­cès à la mer de Chine mé­ri­dio­nale, par­ti­cu­liè­re­ment à la VIIe flotte de l’US Na­vy, en fai­sant pe­ser une me­nace sur ses groupes aé­ro­na­vals.

Dans ce contexte, les États ri­ve­rains ac­tua­lisent leur doc­trine de dé­fense na­vale et mul­ti­plient les achats d’équi­pe­ments mi­li­taires. Le sous-ma­rin en­dosse le rôle d’arme du faible contre le fort, d’où l’ac­qui­si­tion par le Viet­nam de six Ki­lo russes et la vo­lon­té de l’Aus­tra­lie de pas­ser de six Col­lins à douze Short­fin Bar­ra­cu­da.

D’ici 2025, c’est po­ten­tiel­le­ment plus de 170 sous-ma­rins qui se­ront en me­sure de na­vi­guer en Asie du Sud-Est et dans la ré­gion Pa­ci­fique, trois fois plus qu’à ce jour. Par la di­ver­si­té des en­vi­ron­ne­ments, des doc­trines d’em­ploi et des types de sous-ma­rins pré­sents, cette zone a tout pour être le théâtre de nou­velles ré­flexions sur l’em­ploi du sous-ma­rin, de­ve­nant un vé­ri­table « la­bo­ra­toire » pra­tique du sous-ma­rin du

XXIe siècle.

Le sous-ma­rin du XXIe siècle : en­jeux, dé­fis et pers­pec­tives

Le dé­ve­lop­pe­ment à moyen terme des forces sous-ma­rines mon­diales est dé­jà connu. Les na­tions do­tées de SNA ont toutes en­ta­mé le re­nou­vel­le­ment de leur flotte :

Vir­gi­nia amé­ri­cains, As­tute bri­tan­niques, Ya­sen russes, Suf­fren fran­çais, Shang chi­nois se­ront les sous-ma­rins d’at­taque des flottes océa­niques du XXIe siècle, quand de nou­velles classes de SNLE vont ap­pa­raître, avec les Co­lum­bia amé­ri­cains, Dread­nought bri­tan­niques ou en­core les suc­ces­seurs des Triom­phant, dont les pre­miers dé­ve­lop­pe­ments vont être lan­cés. Quant au Bré­sil, son pre­mier SNA doit être ad­mis au ser­vice ac­tif à la fin des an­nées 2020, ce qui fe­rait du pays la deuxième puis­sance nu­cléaire du conti­nent amé­ri­cain.

Le dé­ve­lop­pe­ment d’autres am­bi­tions na­tio­nales se concré­tise dans plu­sieurs zones. En Asie-Pa­ci­fique, New Del­hi se dote de bâ­ti­ments de der­nière gé­né­ra­tion pour as­seoir face à Pé­kin ses am­bi­tions dans ce qu’elle consi­dère comme son océan, l’océan In­dien. La Rus­sie et les États-Unis re­nouent, sous la mer, avec les vel­léi­tés de la guerre froide. La mo­der­ni­sa­tion des sous-ma­rins russes est la clé de la re­cons­truc­tion mi­li­taire glo­bale vou­lue par Vla­di­mir Pou­tine et la dé­mons­tra­tion que la Rus­sie a les ca­pa­ci­tés de nuire aux in­té­rêts et forces de l’OTAN. En ré­ponse au re­tour russe, les Amé­ri­cains

(et l’OTAN) ré­in­ves­tissent l’At­lan­tique nord et se po­si­tionnent à tra­vers l’arc de pré­sence russe, de l’Arc­tique jus­qu’à la mer Noire.

L’US Na­vy, la pre­mière flotte mon­diale, est confron­tée ce­pen­dant à une dif­fi­cul­té de main­tien du ni­veau de ses forces. Le « Silent Ser­vice » va su­bir un trou ca­pa­ci­taire dans quelques an­nées, le re­trait des sous-ma­rins de classe Los An­geles n’étant pas, pour l’ins­tant, com­pen­sé par un nombre équi­valent de Vir­gi­nia. La ma­rine amé­ri­caine de­vra donc af­fron­ter dif­fé­rents dé­fis opé­ra­tion­nels et bud­gé­taires pour main­te­nir son lea­der­ship sous les mers.

De son cô­té, l’en­jeu mé­di­ter­ra­néen re­trouve son im­por­tance, puis­qu’il re­de­vient un « ter­rain de jeu sous-ma­rin » dy­na­mique. Clé de voûte de l’ac­cès pour les Oc­ci­den­taux à l’océan In­dien, au golfe Per­sique et à l’Asie, la Mé­di­ter­ra­née est aus­si un théâtre de confron­ta­tions en elle-même. La ma­rine turque, mo­derne et per­for­mante, cherche ain­si à as­seoir la maî­trise de la mer Égée face à la ma­rine grecque. La flotte al­gé­rienne se mo­der­nise et s’agran­dit avec plu­sieurs com­mandes de Ki­lo russes. Et Is­raël ren­force sa sous-ma­ri­nade avec l’ac­qui­si­tion ré­cente de bâ­ti­ments al­le­mands.

Dans ce concert, l’Eu­rope, ber­ceau du sous-ma­rin, conti­nue le re­nou­vel­le­ment et la mo­der­ni­sa­tion de sa flotte conven­tion­nelle. L’Ita­lie rem­place ses sous-ma­rins d’an­cienne gé­né­ra­tion, quand l’Es­pagne se re­trouve face à un re­nou­vel­le­ment contra­rié de ses uni­tés et des pers­pec­tives d’ave­nir in­cer­taines. Les pays scan­di­naves (Nor­vège, Suède), quant à eux, mo­der­nisent leur flotte face à la me­nace russe pré­sente en mer de Ba­rents et en mer Bal­tique.

En­fin, les en­jeux du sous-ma­rin du XXIe siècle sont bien évi­dem­ment tech­no­lo­giques. La re­cherche de bat­te­ries plus per­for­mantes ou de nou­veaux sys­tèmes de pro­pul­sion oc­cupe tous les prin­ci­paux in­dus­triels de la branche. Na­val Group dé­ve­loppe ain­si son mo­teur MESMA (mo­dule d’éner­gie sous-ma­rin au­to­nome), dont les sous-ma­rins à ca­pa­ci­té anaé­ro­bie sont équi­pés et qui pré­sente en plus de for­mi­dables qua­li­tés de dis­cré­tion. Mais toutes ces tech­no­lo­gies dé­ve­lop­pées pour amé­lio­rer en­core le sous-ma­rin pour­raient sé­cré­ter un concur­rent re­dou­table, le drone, un pe­tit en­gin bien moins coû­teux, fa­cile d’em­ploi et pour qui on ima­gine dé­jà une mul­ti­tude de mis­sions : sur­veillance, écoute, pé­né­tra­tion, leur­rage, at­taque, tran­sport, mi­nage… Dans l’at­tente de la gé­né­ra­li­sa­tion de cette tech­no­lo­gie de rup­ture, le sous-ma­rin conti­nue­ra de mo­bi­li­ser toutes les ma­rines du monde qui veulent comp­ter. Souple, dis­cret, puis­sant, le sous-ma­rin de­meure un ou­til ex­tra­or­di­naire de maî­trise du champ de ba­taille des mers. Y com­pris en temps de paix.

En par­te­na­riat avec le Centre d’études stra­té­giques de la Ma­rine

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