ANA­LYSE « Ame­ri­ca First », géo­po­li­tique du nou­veau désordre com­mer­cial mon­dial

Alors que Do­nald Trump a dé­cla­ré que les guerres com­mer­ciales étaient « saines et pou­vaient être rem­por­tées », il a aus­si ajou­té que les États-Unis n’avaient plus rien à perdre. Si Wa­shing­ton semble au­jourd’hui être bel et bien en­tré sur le sen­tier de la

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Sommaire - Sté­phane Pa­quin

Les ac­tions de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump afin de pro­mou­voir le « com­merce libre, juste et ré­ci­proque », sont par­ti­cu­liè­re­ment agres­sives. Même avant d’ac­cé­der à la pré­si­dence, Do­nald Trump sou­te­nait vou­loir tour­ner la page sur des dé­cen­nies d’ac­cords com­mer­ciaux « in­justes », qui au­raient eu pour ef­fet de sa­cri­fier la pros­pé­ri­té des Amé­ri­cains en rai­son de la dé­lo­ca­li­sa­tion d’en­tre­prises et des em­plois amé­ri­cains à l’étran­ger. C’est en rai­son de cette si­tua­tion que lors de son dis­cours d’in­ves­ti­ture en tant que 45e pré­sident des ÉtatsU­nis, le 20 jan­vier 2017, Do­nald Trump a clai­ron­né sa stra­té­gie du « Ame­ri­ca First ». Cette doc­trine se tra­duit, en ma­tière de com­merce in­ter­na­tio­nal, par une obs­truc­tion sys­té­ma­tique du sys­tème mul­ti­la­té­ral avec comme ob­jec­tif de pa­ra­ly­ser le mé­ca­nisme de rè­gle­ment des dif­fé­rends de l’OMC – cet ob­jec­tif se­ra at­teint dès le dé­but du mois d’oc­tobre, voir in­fra – mais éga­le­ment de se re­ti­rer du Par­te­na­riat trans­pa­ci­fique et d’im­po­ser la ré­ou­ver­ture d’ac­cords com­mer­ciaux comme l’ALÉNA avec le Ca­na­da et le Mexique [voir l’ana­lyse de M. Arès p. 38] ou en­core l’ac­cord de libre-échange entre les États-Unis et la Co­rée du Sud. Les États-Unis de Trump ont dé­sor­mais une pré­di­lec­tion pour un bi­la­té­ra­lisme agres­sif, puis­qu’il leur per­met de plus fa­ci­le­ment jouer la carte de la puis­sance.

Le Pré­sident, qui af­firme se te­nir de­bout pour pro­té­ger les in­té­rêts amé­ri­cains, a été ac­tif sur de très nom­breux fronts, au point que plu­sieurs spé­cia­listes du com­merce in­ter­na­tio­nal com­mencent à s’in­quié­ter de la pos­si­bi­li­té d’une guerre com­mer­ciale de forte am­pleur. Le sé­rieux de la si­tua­tion contraste avec la lé­gè­re­té des dé­cla­ra­tions du pré­sident Trump, se­lon qui « les guerres com­mer­ciales sont bonnes et fa­ciles à ga­gner ».

La fin du consen­sus d’après-guerre

Alors que plu­sieurs spé­cia­listes s’étonnent que le pré­sident des États-Unis cible dans ses po­li­tiques in­ter­na­tio­nales les ac­cords com­mer­ciaux et les ins­ti­tu­tions is­sues du com­pro­mis d’après­guerre, la tran­si­tion est à l’oeuvre de­puis dé­jà un cer­tain temps. La dif­fé­rence fon­da­men­tale entre Do­nald Trump et ses pré­dé­ces­seurs, que ce soit Ba­rack Oba­ma ou George W. Bush, est que ce pre­mier est beau­coup plus agres­sif dans ses ac­tions in­ter­na­tio­nales. Les ac­tions du pré­sident Trump s’ins­crivent dans une stra­té­gie de re­ca­li­brage du sys­tème in­ter­na­tio­nal et com­mer­cial is­su du com­pro­mis de l’après-guerre. Du point de vue amé­ri­cain, la re­mise en cause de l’ordre in­ter­na­tio­nal n’est pas com­plè­te­ment in­jus­ti­fiée. Le com­pro­mis de l’après-guerre a été mis en place dans un contexte de guerre froide où il était fon­da­men­tal, pour les puis­sances al­liées, de conte­nir la me­nace so­vié­tique. Puisque les pays al­liés dé­pen­daient de l’aide amé­ri­caine pour leur re­cons­truc­tion et que le pays de l’Oncle Sam dé­te­nait une éco­no­mie qui cor­res­pon­dait à en­vi­ron 50 % de l’éco­no­mie mon­diale en 1945, la su­pé­rio­ri­té amé­ri­caine ne fai­sait au­cun doute. C’est dans ce contexte que les États-Unis ont ac­cep­té d’as­su­mer une part dis­pro­por­tion­née des coûts, mais aus­si des contrainte­s du sys­tème.

Ce com­pro­mis li­bé­ral a bien ser­vi les in­té­rêts des États-Unis, car ce sys­tème ba­sé sur des échanges com­mer­ciaux ou­verts a per­mis aux en­tre­prises amé­ri­caines et aux dé­ten­teurs de ca­pi­taux de se dé­ployer dans le monde. De­puis, le sys­tème in­ter­na­tio­nal a bien chan­gé, mais les ins­ti­tu­tions d’après-guerre – et leur mode de fi­nan­ce­ment – beau­coup moins.

Les États-Unis as­sument tou­jours une part dis­pro­por­tion­née des coûts de fonc­tion­ne­ment du sys­tème in­ter­na­tio­nal, mal­gré la crois­sance forte de pays comme l’Al­le­magne, le Ja­pon ou la Chine. De nos jours, les Amé­ri­cains contri­buent à hau­teur de 25 % du bud­get des Na­tions Unies et de l’OTAN. En pour­cen­tage de leur PIB, les Amé­ri­cains dé­pensent en­vi­ron le double de pays comme la France, la Grande-Bre­tagne ou l’Al­le­magne pour les dé­penses mi­li­taires. Ils dé­pensent même plus sur les ques­tions mi­li­taires que les neuf pays sui­vants réunis. Dans le cas de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce (OMC), la contri­bu­tion amé­ri­caine est pra­ti­que­ment 40 % plus éle­vée que le se­cond pays contri­bu­teur. Et sur le plan com­mer­cial, les États-Unis sont en dé­fi­cit avec pra­ti­que­ment tous leurs par­te­naires com­mer­ciaux. Les dé­fi­cits sont par­ti­cu­liè­re­ment pro­non­cés avec la Chine, le Mexique, l’Al­le­magne et le Ja­pon.

Ain­si, de nom­breux ex­perts amé­ri­cains, et plus par­ti­cu­liè­re­ment ceux qui conseillen­t le pré­sident Trump, dont Wil­bur Ross, le Se­cré­taire au Com­merce, Ro­bert Ligh­thi­zer, le re­pré­sen­tant amé­ri­cain au Com­merce, Lar­ry Kud­low, di­rec­teur du Na­tio­nal Economic Coun­cil et Pe­ter Na­var­ro, di­rec­teur du Na­tio­nal Trade Coun­cil, pensent main­te­nant que le com­pro­mis li­bé­ral de l’après-guerre leur est dé­fa­vo­rable. Les coûts pour main­te­nir le sys­tème in­ter­na­tio­nal en place sont in­ver­se­ment pro­por­tion­nels à l’in­fluence amé­ri­caine dans le monde. Et cette vi­sion du monde trouve un écho chez les Amé­ri­cains qui ont ap­puyé Trump, ceux qui pensent que les États-Unis sont des vic­times de la mon­dia­li­sa­tion.

Les ac­cords de com­merce

Dès la cam­pagne pré­si­den­tielle de 2016, Do­nald Trump a an­non­cé vou­loir re­né­go­cier les ac­cords com­mer­ciaux qui sont « né­fastes » aux États-Unis. Pour Trump, l’Ac­cord de li­breé­change nord-amé­ri­cain (ALÉNA) re­pré­sente même le « pire ac­cord com­mer­cial de tous les temps » alors que la mise en oeuvre du Par­te­na­riat trans­pa­ci­fique (PTP) au­rait si­gni­fié pour les ÉtatsU­nis « le coup fa­tal sur l’in­dus­trie ma­nu­fac­tu­rière amé­ri­caine ». Ain­si, très ra­pi­de­ment après son in­ves­ti­ture, le pré­sident amé­ri­cain a re­ti­ré les États-Unis du Par­te­na­riat trans­pa­ci­fique par dé­cret. Cet ac­cord, qui avait été né­go­cié par l’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma, re­pré­sen­tait une stra­té­gie afin de contour­ner l’in­fluence de la Chine en Asie sur le plan des règles com­mer­ciales [voir l’ana­lyse de S. Zi­ni p. 44].

De nos jours, les Amé­ri­cains contri­buent à hau­teur de 25 % du bud­get des Na­tions Unies et de l’OTAN. En pour­cen­tage de leur PIB, les Amé­ri­cains dé­pensent en­vi­ron le double de pays comme la France, la Gran­deB­re­tagne ou l’Al­le­magne pour les dé­penses mi­li­taires.

Dans le cas de la Co­rée du Sud, les Amé­ri­cains, qui pos­sèdent un dé­fi­cit com­mer­cial de 17 mil­liards avec ce pays, ont im­po­sé une ré­vi­sion de l’ac­cord. Sous la pres­sion de me­naces ta­ri­faires éle­vées, les Sud-Co­réens ont fi­na­le­ment ac­cep­té, en mars 2018, d’adhé­rer à un quo­ta de 2,7 mil­lions de tonnes d’ex­por­ta­tion d’acier en di­rec­tion des États-Unis par an­née, ce qui cor­res­pond à en­vi­ron 70 % de la moyenne an­nuelle entre 2015 et 2017. Les Sud-Co­réens ont éga­le­ment ac­cep­té de di­mi­nuer les bar­rières pro­tec­tion­nistes pour l’im­por­ta­tion de voi­tures amé­ri­caines en Co­rée du Sud. Se­lon les es­ti­ma­tions, le nombre de voi­tures amé­ri­caines qui se­raient ex­por­tées en Co­rée dou­ble­rait pour at­teindre 50 000 par an. L’au­to­mo­bile re­pré­sente une part im­por­tante de l’ex­pli­ca­tion du dé­fi­cit com­mer­cial amé­ri­cain avec la Co­rée. En échange de ce nou­vel ac­cord, les Sud-Co­réens ont re­çu la pro­messe d’être exemp­tés des droits de douane sur l’acier.

Le pré­sident des États-Unis a éga­le­ment im­po­sé au Mexique et au Ca­na­da une re­né­go­cia­tion de l’Ac­cord de li­breé­change nord-amé­ri­cain (ALÉNA) dont les né­go­cia­tions ont dé­bu­té en août 2017. Alors qu’au dé­but de la né­go­cia­tion, les Amé­ri­cains dé­mon­traient une hos­ti­li­té in­vrai­sem­blable en­vers le Mexique, c’est fi­na­le­ment le Ca­na­da, le pre­mier par­te­naire com­mer­cial des États-Unis, mais éga­le­ment de 36 États amé­ri­cains sur 50, qui fe­ra les frais de l’agres­sive né­go­cia­tion amé­ri­caine. Sous l’ad­mi­nis­tra­tion Trump, les re­la­tions ca­na­do-amé­ri­caines se sont beau­coup dé­gra­dées, au point que Do­nald Trump a qua­li­fié le Pre­mier mi­nistre Jus­tin Tru­deau de « faible et mal­hon­nête » après être re­ve­nu sur sa si­gna­ture de la dé­cla­ra­tion du G7 à Char­le­voix, au Qué­bec.

Les États-Unis ont éga­le­ment uti­li­sé la stra­té­gie du « di­vi­ser pour mieux ré­gner » pour faire plier leurs deux prin­ci­paux par­te­naires com­mer­ciaux. L’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine a ex­clu les Ca­na­diens des né­go­cia­tions pen­dant plu­sieurs se­maines afin d’ac­croître la pres­sion sur le Mexique. Ils ont en­suite pré­sen­té l’en­tente États-Unis-Mexique aux Ca­na­diens comme étant à prendre ou à lais­ser. En cas de re­fus des Ca­na­diens – au mo­ment d’écrire ces lignes, les né­go­cia­tions n’étaient tou­jours pas ter­mi­nées –, le pré­sident Trump a me­na­cé d’im­po­ser une taxe de 25 % sur les ex­por­ta­tions de voi­tures pro­ve­nant du Ca­na­da vers les États-Unis. Ils ont éga­le­ment po­sé des condi­tions très éle­vées pour que les Ca­na­diens se joignent à l’en­tente. Et dans un contexte où 20 % de l’éco­no­mie du Ca­na­da dé­pend du com­merce avec les États-Unis, alors que dans le cas des États-Unis, ce n’est que 2 %, les pres­sions sur le Pre­mier mi­nistre ca­na­dien sont im­menses.

Trump contre la Chine

Pour le pré­sident Trump, la Chine re­pré­sente très clai­re­ment la plus im­por­tante me­nace pour l’éco­no­mie amé­ri­caine (1). Se­lon l’ad­mi­nis­tra­tion Trump, la Chine pour­suit, de­puis main­te­nant plu­sieurs dé­cen­nies, des po­li­tiques in­dus­trielles et com­mer­ciales in­justes, no­tam­ment sur les ques­tions de dum­ping, de bar­rières ta­ri­faires dis­cri­mi­na­toires, sur l’im­po­si­tion de trans­ferts tech­no­lo­giques, sur la sur­pro­duc­tion en plus de sub­ven­tions in­dus­trielles, no­tam­ment d’en­tre­prises contrô­lées par le gou­ver­ne­ment. Dans ce contexte, l’ad­mi­nis­tra­tion Trump sou­tient que les États-Unis n’ont pas la pos­si­bi­li­té de la concur­ren­cer à armes égales. Les griefs de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump sont de plu­sieurs ordres. Elle sou­tient par exemple que les ta­rifs chi­nois sur les ex­por­ta­tions amé­ri­caines sont plus éle­vés que ceux im­po­sés par les États-Unis sur la Chine. Le ta­rif moyen chi­nois est pra­ti­que­ment trois fois plus éle­vé que le ta­rif moyen amé­ri­cain, se­lon l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine. Dans le sec­teur de l’au­to­mo­bile, les Amé­ri­cains im­posent un ta­rif de 2,5 % sur les voi­tures ex­por­tées de Chine, alors que la Chine im­pose des ta­rifs de 25 % sur les voi­tures amé­ri­caines. La Chine bloque l’im­por­ta­tion de pro­duits agri­coles amé­ri­cains comme la vo­laille, ce qui pé­na­lise, tou­jours se­lon l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine, les fer­miers amé­ri­cains.

Les Amé­ri­cains sont éga­le­ment ir­ri­tés par les pra­tiques de sub­ven­tions aux ex­por­ta­tions pra­ti­quées par la Chine. Se­lon l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine, 13 pro­duits dif­fé­rents in­cluant l’alu­mi­nium et des tuyaux de large di­men­sion sont in­jus­te­ment sub­ven­tion­nés pour fa­vo­ri­ser l’ex­por­ta­tion. La sur­pro­duc­tion d’alu­mi­nium et d’acier est par­ti­cu­liè­re­ment dans le col­li­ma­teur de l’ad­mi­nis­tra­tion. Elle ac­cuse la Chine de pra­tique com­mer­ciale dé­loyale qui au­rait pro­vo­qué un dé­fi­cit com­mer­cial de 375 mil­liards aux ÉtatsU­nis en 2017.

La Chine est éga­le­ment ac­cu­sée de fer­mer les yeux sur les ques­tions de vol de pro­prié­té in­tel­lec­tuelle. Se­lon l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine, 87 % des pro­duits contre­faits sai­sis aux États-Unis pro­viennent de la Chine. Les ac­tions agres­sives de la Chine en ma­tière de trans­fert de tech­no­lo­gies, d’ac­qui­si­tion par des so­cié­tés d’État d’en­tre­prises dans des sec­teurs tech­no­lo­giques d’im­por­tance aux États-Unis, de cy­ber­vols, com­pro­mettent en­vi­ron 45 mil­lions d’em­plois aux ÉtatsU­nis se­lon l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine [voir l’en­tre­tien avec R. Mu p. 64].

Par me­sure de ré­tor­sion, les ac­tions de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump ont été sur plu­sieurs fronts. Elle a ap­pli­qué des me­sures de sau­ve­garde pour le sec­teur ma­nu-

Dans un contexte où 20 % de l’éco­no­mie du Ca­na­da dé­pend du com­merce avec les États-Unis, alors que dans le cas des États-Unis, ce n’est que 2 %, les pres­sions sur le Pre­mier mi­nistre ca­na­dien sont im­menses.

fac­tu­rier amé­ri­cain – une pre­mière en 16 ans – et dé­po­sé des plaintes à l’OMC contre la Chine. En date de jan­vier 2018, l’ad­mi­nis­tra­tion Trump a pro­cé­dé à 82 en­quêtes sur les ques­tions de droit com­pen­sa­teur et an­ti­dum­ping, ce qui re­pré­sente une hausse de 58 % par rap­port à 2016. Ces en­quêtes visent lar­ge­ment la Chine, mais éga­le­ment le Ca­na­da sur la ques­tion du bois d’oeuvre, l’In­do­né­sie sur des ques­tions agri­coles, l’UE sur les sub­ven­tions à Boeing. À par­tir de mars 2018, les Amé­ri­cains ont éga­le­ment im­po­sé une suc­ces­sion de ta­rifs, no­tam­ment sur l’acier et l’alu­mi­nium, pour des mo­tifs de sé­cu­ri­té na­tio­nale, à la Chine, mais éga­le­ment à plu­sieurs par­te­naires com­mer­ciaux comme le Ca­na­da, le Mexique ou l’Union eu­ro­péenne. L’en­semble des ta­rifs que me­nace d’im­po­ser l’ad­mi­nis­tra­tion Trump à la Chine dé­passe les 550 mil­liards de dol­lars. Ce chiffre ex­cède les 506 mil­liards d’ex­por­ta­tions de biens aux États-Unis en 2017.

Ces ta­rifs amé­ri­cains ont été sui­vis d’une nou­velle cas­cade de ta­rifs en ré­ponse aux ta­rifs amé­ri­cains. L’UE, le Ca­na­da, le Mexique mais sur­tout la Chine ont ré­agi ra­pi­de­ment aux ta­rifs amé­ri­cains. L’am­pleur de la ré­ac­tion a même me­né cer­tains ana­lystes, no­tam­ment Paul Krug­man, à s’in­quié­ter de l’avè­ne­ment d’une guerre com­mer­ciale de vaste am­pleur.

Trump contre l’OMC

Le pré­sident amé­ri­cain a éga­le­ment ini­tié des ac­tions qui ont pour ef­fet de sé­rieu­se­ment obs­truer le fonc­tion­ne­ment de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du Com­merce (OMC). L’OMC – que Trump a qua­li­fiée de vé­ri­table « dé­sastre », au point qu’il avance sou­vent l’idée d’un re­trait des États-Unis de l’or­ga­ni­sa­tion – est fra­gi­li­sée par les po­li­tiques agres­sives des États-Unis. Elle est in­ca­pable de faire avan­cer l’agen­da com­mer­cial glo­bal (la blague qu’on en­tend à Ge­nève c’est que le GATT si­gni­fie « ge­ne­ral agree­ment on talk and talk ») et elle a un nou­veau pro­blème sur les bras.

Les ac­tions de l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine me­nacent le mé­ca­nisme de rè­gle­ment des dif­fé­rends qui re­pré­sente, se­lon plu­sieurs, son ins­tru­ment le plus ef­fi­cace [voir le fo­cus de G. Du­four p. 18]. De­puis sa créa­tion en 1995, l’OMC a en­ten­du plus de 500 li­tiges op­po­sant les États membres de l’OMC. Lorsque l’Or­gane de rè­gle­ment des dif­fé­rends (ORD) rend son « rap­port » – pour tran­cher un li­tige –, les États peuvent faire ap­pel à l’Or­gane d’ap­pel. L’Or­gane d’ap­pel de l’OMC est une sorte de tri­bu­nal que des pays peuvent sol­li­ci­ter lors­qu’ils sont in­ca­pables de ré­gler leurs dif­fé­rends entre eux.

Cet Or­gane d’ap­pel est nor­ma­le­ment com­po­sé de sept membres qui sont nom­més pour un man­dat de quatre ans. Leur man­dat peut être pro­lon­gé d’un se­cond man­dat de quatre ans. Trois membres ont quit­té l’or­ga­ni­sa­tion ces der­nières an­nées. Fin sep­tembre 2018, un qua­trième membre doit par­tir. Mais Wa­shing­ton bloque toutes les nou­velles no­mi­na­tions. Dès oc­tobre 2018, il ne res­te­ra plus que trois juges, dont un Amé­ri­cain. Et comme au­cun juge ne peut tran­cher un ap­pel sur un dif­fé­rend com­mer­cial entre deux pays si le li­tige im­plique son propre pays, la consé­quence est que l’Or­gane d’ap­pel ne peut plus trai­ter d’af­faires im­pli­quant les États-Unis – par exemple tous les dif­fé­rends concer­nant les ta­rifs sur l’acier et l’alu­mi­nium pour des mo­tifs de sé­cu­ri­té na­tio­nale.

L’Or­gane d’ap­pel est, en rai­son des ac­tions amé­ri­caines, de plus en plus dys­fonc­tion­nel, voire lar­ge­ment pa­ra­ly­sé. Cette at­ti­tude très cri­tique de l’OMC de la part de l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine n’est ce­pen­dant pas le propre de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump. Celle de George W. Bush ac­cu­sait éga­le­ment l’OMC de dé­pas­ser ses pré­ro­ga­tives. Mais l’ad­mi­nis­tra­tion Trump a pro­vo­qué une crise sans pré­cé­dent à l’OMC.

Wa­shing­ton à l’ori­gine de la pro­chaine crise mon­diale ?

Les États-Unis n’ont pas d’amis ni d’en­ne­mis en po­li­tique mon­diale, se­lon ce qu’af­firme l’ad­mi­nis­tra­tion Trump. Les re­la­tions cor­diales qu’en­tre­tient Trump avec les des­potes et les re­la­tions dif­fi­ciles avec les al­liés tra­di­tion­nels des Amé­ri­cains in­diquent un chan­ge­ment de cap dans la po­li­tique in­ter­na­tio­nale des États-Unis.

Les ac­tions uni­la­té­rales agres­sives de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump, comme se re­ti­rer de l’Ac­cord de Pa­ris sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques, de l’UNES­CO, du Conseil des Droits de l’Homme des Na­tions Unies, du Pacte mon­dial sur les Mi­grants et Ré­fu­giés ou en­core la re­con­nais­sance de Jé­ru­sa­lem comme ca­pi­tale d’Is­raël, sont des signes qui dé­montrent que le dis­cours de Trump est éga­le­ment sui­vi d’ac­tions concrètes. Pour le mo­ment, peu de pays s’alignent sur la po­li­tique in­ter­na­tio­nale amé­ri­caine sur ces en­jeux. Les Amé­ri­cains semblent de plus en plus iso­lés. En ma­tière de com­merce in­ter­na­tio­nal ce­pen­dant, la si­tua­tion est d’un re­gistre dif­fé­rent, puisque la ré­plique sous forme de hausse de ta­rifs ci­blés contre les États-Unis est presque im­mé­diate. Même si ces ta­rifs de­meurent pour l’ins­tant li­mi­tés, la pos­si­bi­li­té d’une es­ca­lade est bien réelle, tout comme les risques de voir de nom­breux pays plon­ger en ré­ces­sion en rai­son de l’in­ter­dé­pen­dance com­mer­ciale et fi­nan­cière. En 2008, les pays de l’OCDE ont beau­coup bais­sé leurs taux d’in­té­rêt et créé d’im­por­tants dé­fi­cits pu­blics pour faire face à la crise. En consé­quence, la dette pu­blique a beau­coup aug­men­té, mais les taux d’in­té­rêt sont res­tés à des ni­veaux his­to­ri­que­ment bas, en rai­son de la fai­blesse de la re­prise. Si une crise mon­diale se pro­page en rai­son de la guerre com­mer­ciale créée de toutes pièces par le pré­sident amé­ri­cain, de nom­breux pays vont connaître d’im­por­tantes dif­fi­cul­tés pour re­lan­cer leur éco­no­mie.

No­ta : Ce texte a été ré­di­gé le 3 sep­tembre 2018.

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