L’In­do­né­sie face aux dé­fis agri­coles mon­diaux

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Sommaire - Frédéric Du­rand

Hé­ri­tière d’un riche pa­tri­moine agri­cole, et alors que son au­to­suf­fi­sance ali­men­taire consti­tue une prio­ri­té, l’In­do­né­sie a su s’as­su­rer, au XXIe siècle, une place de géant de l’agri­cul­ture mon­diale, mais au dé­tri­ment de l’en­vi­ron­ne­ment et en pré­sen­tant des fra­gi­li­tés im­por­tantes.

Un ac­teur his­to­rique du com­merce agri­cole

L’ar­chi­pel in­su­lin­dien a joué un rôle très an­cien dans la mon­dia­li­sa­tion agri­cole du fait de la pré­sence de pré­cieuses épices. Dès le Ier mil­lé­naire, des na­vires chi­nois et in­diens se pro­cu­raient du camphre ou du poivre à Su­ma­tra et des clous de gi­rofle ou de la noix de mus­cade aux Mo­luques. C’est vers ces mêmes îles que sont par­tis plus tard les com­mer­çants du Moyen-Orient, puis au XVIe siècle du Por­tu­gal et des Pays-Bas. La conquête eu­ro­péenne a été lente, car l’ar­chi­pel comp­tait plu­sieurs cen­taines de royaumes et sul­ta­nats, à la ri­chesse fon­dée sur une agri­cul­ture vi­vrière (sur­tout le riz) et com­mer­ciale. Cette dua­li­té vi­vrier/de rente s’est pro­lon­gée lors de la pé­riode co­lo­niale à la fois dans l’île de Ja­va (deux tiers de la po­pu­la­tion sur 7 % du ter­ri­toire) et dans les îles dites « ex­té­rieures ». Les ex­ten­sions agri­coles se sont faites es­sen­tiel­le­ment au dé­tri­ment des fo­rêts qui re­pré­sen­taient, dans les an­nées 1930, 123,6 mil­lions d’hec­tares, soit 64 % d’un ter­ri­toire grand comme 3,5 fois la France.

Les dé­fri­che­ments ont prin­ci­pa­le­ment eu lieu dans l’Ouest de l’ar­chi­pel, à Ja­va et à Su­ma­tra. Outre la ri­zi­cul­ture, les prin­ci­pales cultures de rente étaient le ca­fé, la canne à sucre, le ta­bac et l’hé­véa. Avec 37 % du mar­ché mon­dial, la co­lo­nie était d’ailleurs en 1939 le 2e ex­por­ta­teur de ca­ou­tchouc après la Ma­lai­sie, ce qui avait sus­ci­té de graves craintes en Oc­ci­dent lorsque le Ja­pon avait oc­cu­pé la ré­gion de 1942 à 1945.

La pri­mau­té de l’au­to­suf­fi­sance et de la sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire

À par­tir de 1949, après quatre ans de guerre d’in­dé­pen­dance, l’In­do­né­sie a fait face à une désor­ga­ni­sa­tion de son agri­cul­ture com­mer­ciale et à la dif­fi­cul­té de nour­rir une po­pu­la­tion en forte crois­sance. L’ac­cent a alors été mis sur le vi­vrier et sur une ré­forme agraire dont l’échec a contri­bué aux troubles de 1965-1966, qui ont cau­sé 500 000 à 2 mil­lions de morts (1).

Ayant pris le pou­voir lors de cette crise, le gé­né­ral Su­har­to a re­lan­cé le pro­gramme de Trans­mi­gra­tion vi­sant à dé­pla­cer des po­pu­la­tions de Ja­va vers les autres îles en don­nant deux hec­tares de ri­zière par fa­mille. À l’époque, le pays comp­tait 105 mil­lions d’ha­bi­tants et un ac­crois­se­ment de 25,7 ‰, soit 2,8 mil­lions de per­sonnes en plus chaque an­née. En pa­ral­lèle, en 1967, le ré­gime a mis en place une po­li­tique d’ex­ploi­ta­tion mas­sive du bois de ses fo­rêts.

L’au­to­suf­fi­sance ali­men­taire est tou­jours res­tée une des prio­ri­tés des ré­gimes suc­ces­sifs. Elle a été fa­vo­ri­sée par des po­li­tiques d’in­ten­si­fi­ca­tion via l’in­tro­duc­tion de va­rié­tés de riz de la Ré­vo­lu­tion verte qui ont per­mis des ren­de­ments de 5 tonnes à l’hec­tare, et par la créa­tion de vastes pé­ri­mètres ir­ri­gués hors de Ja­va (2). L’In­do­né­sie est dé­sor­mais le 3e pro­duc­teur mon­dial de riz après la Chine et l’Inde, même si la crois­sance dé­mo­gra­phique oblige à main­te­nir les ef­forts. De fait, la po­pu­la­tion in­do­né­sienne est la qua­trième du monde en 2018, avec 269 mil­lions d’ha­bi­tants. Sa crois­sance de 1,28 % cor­res­pond à un solde net de 3,4 mil­lions de per­sonnes par an. En­vi­ron 37 % des In­do­né­siens vivent de l’agri­cul­ture, même si ce sec­teur ne contri­bue qu’à 13,6 % du PIB.

En 2012, la loi sur l’ali­men­ta­tion no 18 a confir­mé la pri­mau­té de l’au­to­suf­fi­sance et de la sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire. Ce­la se tra­duit par des po­li­tiques de sub­ven­tions pour des fi­lières comme le riz, le blé, le maïs ou l’éle­vage bo­vin, et à un contrôle des prix à la consom­ma­tion. En de­hors de la vo­laille, l’éle­vage joue tou­te­fois un rôle as­sez mi­neur.

L’en­jeu des cultures de rente

Compte te­nu de la prio­ri­té au vi­vrier et de la manne in­duite par l’ex­ploi­ta­tion fo­res­tière mas­sive de la fin des an­nées 1960, l’agri­cul­ture de rente a été ini­tia­le­ment peu fa­vo­ri­sée par l’État. Elle s’est sur­tout im­po­sée via des mi­grants in­ternes qui trou­vaient des terres peu pro­pices à la conver­sion en ri­zières, puis à par­tir de la fin des an­nées 1990 par l’es­sor de l’agro-in­dus­trie. Ce­la a per­mis un ac­crois­se­ment sans pré­cé­dent des cultures de rente ayant stag­né à l’in­dé­pen­dance, même si l’élan est re­tom­bé de­puis pour plu­sieurs pro­duits.

Le ca­fé en est un bon exemple. Il avait été im­po­sé par le gou­ver­ne­ment co­lo­nial via du tra­vail for­cé de 1830 à 1870, par­ti­cu­liè­re­ment à Ja­va. Ce­la avait fait de la co­lo­nie le deuxième pro­duc­teur mon­dial der­rière le Bré­sil, avec 15 % du mar­ché. À par­tir des an­nées 1880, des ma­la­dies des ca­féiers avaient en­traî­né un dé­clin. Au dé­but des an­nées 1960, le pays était un ac­teur mi­neur avec 2 % de la pro­duc­tion mon­diale.

Dans les an­nées 1970, avec l’aug­men­ta­tion de la Trans­mi­gra­tion et l’ou­ver­ture de l’In­do­né­sie à l’Oc­ci­dent, les pentes vol­ca­niques boi­sées des re­liefs de l’île de Su­ma­tra ont four­ni aux pay­sans des terres fer­tiles à dé­fri­cher. Ces plan­ta­tions com­po­sées à 90 % de pe­tites ex­ploi­ta­tions ont per­mis au pays de se his­ser au qua­trième rang mon­dial après le Bré­sil, le Viet­nam et la Co­lom­bie, avec une pro­duc­tion de

669 000 tonnes en 2017. Ce chiffre est tou­te­fois en stag­na­tion de­puis les an­nées 2010 face à la concur­rence d’autres cultures comme l’hé­véa et sur­tout le pal­mier à huile. Le ca­cao a connu un par­cours as­sez si­mi­laire. Cul­ture dy­na­mique à l’époque co­lo­niale, il était de­ve­nu mar­gi­nal. À par­tir des an­nées 1980, des fronts pion­niers se sont éten­dus au dé­tri­ment des fo­rêts de l’île de Su­la­we­si. Le boom a per­mis au pays de se his­ser à la deuxième place mon­diale après la Côte d’Ivoire en 2010, mais il semble s’être es­souf­flé car la su­per­fi­cie a dé­cli­né de­puis, en rai­son du vieillis­se­ment des arbres et des ma­la­dies, mais aus­si des fluc­tua­tions des prix. Ce­la a in­duit une baisse

Pho­to ci-contre : Le 20 sep­tembre 2018, le pré­sident Jo­ko­wi si­gnait un mo­ra­toire de trois ans sur le dé­ve­lop­pe­ment de toute nou­velle plan­ta­tion de pal­mier à huile sur le ter­ri­toire in­do­né­sien, qui compte dé­jà en­vi­ron 12 mil­lions d’hec­tares de pal­miers, ce qui fait de lui le pre­mier pro­duc­teur mon­dial d’huile de palme. (© Shut­ter­stock/KYTan) de pro­duc­tion d’un pic de 845 000 tonnes en 2010 à

660 000 en 2017.

L’huile de palme – qua­li­fiée d’or rouge – s’avère beau­coup plus por­teuse, tout en illus­trant les dom­mages et pro­blèmes sou­le­vés par cet es­sor agri­cole. In­tro­duit à Su­ma­tra en 1911 de­puis l’Afrique, le pal­mier à huile n’in­té­res­sait guère jus­qu’au dé­but des an­nées 1960 avec 70 000 hec­tares pour 146 000 tonnes. La stra­té­gie de son voi­sin ma­lai­sien, qui a for­te­ment in­ves­ti dans ce pro­duit, a ser­vi d’exemple à l’In­do­né­sie, sur­tout à par­tir de la fin des an­nées 1990. Cette op­tion s’est avé­rée d’au­tant plus fa­vo­rable que l’ex­ploi­ta­tion fo­res­tière mas­sive amor­cée en 1967 avait eu des consé­quences dé­sas­treuses.

Alors que l’In­do­né­sie dis­po­sait de la deuxième fo­rêt tro­pi­cale de la pla­nète, cou­vrant 63 % du ter­ri­toire, elle a vu cette pro­por­tion bais­ser à 41 % en 1990 puis à 25 % en 2010. De leur cô­té, des ten­ta­tives de re­boi­se­ment avec des es­pèces à crois­sance ra­pide comme l’aca­cia et l’al­bi­zia avaient mon­tré leurs li­mites, en étant par­fois même uti­li­sées comme pré­texte pour conti­nuer l’ex­ploi­ta­tion des fo­rêts denses (3).

La forte de­mande en huile de palme et l’exis­tence de vastes su­per­fi­cies boi­sées dé­gra­dées a per­mis à l’In­do­né­sie d’aug­men­ter en quelques dé­cen­nies sa pro­duc­tion de ma­nière ex­po­nen­tielle. Elle est pas­sée de 0,7 mil­lion de tonnes (Mt) en 1980 à 2,4 Mt en 1990, 7 Mt en 2000, 22 Mt en 2010 et 38 Mt en 2017 (4). Ce­la en fait le pre­mier pro­duc­teur mon­dial avec 58 % du mar­ché, loin de­vant son prin­ci­pal concur­rent, la Ma­lai­sie (29 %).

En 2017, la su­per­fi­cie en pal­mier à huile re­pré­sen­tait 14 mil­lions d’hec­tares, soit presque au­tant que les terres en ri­zi­cul­ture et plus de 7 % du ter­ri­toire na­tio­nal. L’huile de palme est de­ve­nue la pre­mière source d’ex­por­ta­tion na­tio­nale de­vant les hy­dro­car­bures, rap­por­tant ces der­nières an­nées entre 18 et 22 mil­liards de dol­lars par an se­lon les cours et contri­buant à 6 à 7 % du PIB (5). Ce qui pour­rait s’ap­pa­ren­ter à une suc­cess sto­ry agri­cole pré­sente tou­te­fois plu­sieurs zones d’ombres, tant en ma­tière d’en­vi­ron­ne­ment que pour des as­pects fon­ciers et so­ciaux.

La dé­fo­res­ta­tion pro­voque tout d’abord des pertes ir­ré­pa­rables en termes de bio­di­ver­si­té, car la faune et la flore de cette ré­gion sont par­mi les plus riches de la pla­nète. Elle se tra­duit aus­si par des nui­sances pour la san­té à cause de l’uti­li­sa­tion d’in­trants chi­miques, mais éga­le­ment en rai­son des feux al­lu­més par les com­pa­gnies agro-in­dus­trielles pour pré­pa­rer les ter­rains en fin de sai­son sèche. De­puis des an­nées, les in­cen­dies mal contrô­lés sont à l’ori­gine de pol­lu­tions ma­jeures qui touchent les po­pu­la­tions lo­cales et des pays voi­sins. Le phé­no­mène a aus­si des ef­fets moins vi­sibles sur le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Une part im­por­tante des dé­fri­che­ments s’ef­fec­tue en ef­fet dans des tour­bières inon­dées. Le drai­nage de ces zones pro­voque de très fortes émis­sions de CO . À cause de ce­la, l’In­do­né­sie est 2 de­ve­nue le troi­sième plus im­por­tant émet­teur de gaz à ef­fet de serre mon­dial après la Chine et les États-Unis. L’In­do­né­sie et les pro­duc­teurs d’huile de palme ont conscience de ces en­jeux et du risque de boy­cott. Une « Table ronde sur l’huile de palme du­rable » (RS­PO) s’est consti­tuée en 2004, pour es­sayer d’an­ti­ci­per et de ré­pondre aux cri­tiques des dé­fen­seurs de l’en­vi­ron­ne­ment. En mai 2011, le pré­sident in­do­né­sien Su­si­lo Bam­bang Yud­hoyo­no a si­gné un mo­ra­toire sus­pen­dant les nou­velles conces­sions dans les fo­rêts pri­maires et sur tourbe. Cette me­sure a été ren­for­cée en sep­tembre 2018 par un dé­cret du pré­sident Jo­ko­wi blo­quant la créa­tion de nou­velles plan­ta­tions de pal­miers à huile.

Ce mo­ra­toire peut lais­ser es­pé­rer une di­mi­nu­tions des cri­tiques, mais il sup­pose une com­pen­sa­tion via une amé­lio­ra­tion des ren­de­ments. De fait, l’en­jeu est aus­si so­cial, car 3 à 7 mil­lions de per­sonnes tirent un re­ve­nu plus ou moins di­rect de cette cul­ture. Leur condi­tion est ce­pen­dant sou­vent pré­caire car, alors qu’une grande part de l’agri­cul­ture de rente est pay­sanne, pour le pal­mier à huile, plus du tiers des su­per­fi­cies est contrô­lé par des so­cié­tés agro-in­dus­trielles. De sur­croît, les pe­tits plan­teurs n’ont presque pas de marge de ma­noeuvre car ils doivent vendre leur ré­colte dans les deux jours à des usines. Le mo­ra­toire ne règle pas en outre la dé­li­cate ques­tion des droits fon­ciers sur les terres fo­res­tières dé­fri­chées.

Le rôle joué par l’Union eu­ro­péenne est non né­gli­geable, car ses membres achètent 21 % de l’huile de palme in­do­né­sienne et le Par­le­ment eu­ro­péen a vo­té en juin 2018 l’ar­rêt de son im­por­ta­tion comme agro­car­bu­rant en 2030 (après l’avoir en­vi­sa­gé dès 2021). Ce­la étant, les cinq autres clients ma­jeurs de l’In­do­né­sie (Inde, Chine, Pa­kis­tan, Égypte et Ban­gla­desh, comp­tant pour 68 % de ses ex­por­ta­tions) se montrent moins cri­tiques des pra­tiques de l’ar­chi­pel. Un bras de fer com­mer­cial est aus­si en­vi­sa­geable. En août 2018, l’In­do­né­sie a par exemple condi­tion­né l’achat de Boeing et d’Air­bus à l’au­to­ri­sa­tion de fa­bri­quer du ké­ro­sène à par­tir d’huile de palme aux États-Unis et en France.

Notes

(1) F. Du­rand, « Ac­cès à la terre et ap­pro­pria­tion foncière en In­do­né­sie », in F. Cay­rac-Blan­chard et al. (dir.), In­do­né­sie, un de­mi-siècle de construc­tion na­tio­nale, Pa­ris, L’Har­mat­tan, 2000, p. 107-144.

(2) J.L. Mau­rer, « L’Ordre nou­veau et le monde ru­ral in­do­né­sien », Ar­chi­pel no 46, 1993, p. 131-152.

(3) F. Du­rand, « Fo­rêt et en­vi­ron­ne­ment en In­do­né­sie », in R. Ma­di­nier (dir.), In­do­né­sie contem­po­raine, Pa­ris, Les Indes Sa­vantes-IRA­SEC, 2016, p. 481-494.

(4) Don­nées FAO et Ke­men­te­rian Per­ta­nian In­do­ne­sia, 2018. (5) Ke­men­te­rian Per­ta­nian In­do­ne­sia, In­do­ne­sian Palm Oil Pro­du­cers As­so­cia­tion (Gap­ki) 2018. Les sta­tis­tiques va­rient lé­gè­re­ment se­lon les sources.

La face sombre de la suc­cess sto­ry de l’huile de palme

Par Frédéric Du­rand, pro­fes­seur de géo­gra­phie, Uni­ver­si­té Tou­louse II – Jean-Jau­rès et membre du la­bo­ra­toire CNRS LISST, UMR 5193.

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