Un en­jeu géopolitiq­ue es­sen­tiel de la démographi­e : la « loi du nombre »

Les Grands Dossiers de Diplomatie - - Sommaire - Gérard-Fran­çois Du­mont

Les réa­li­tés géo­po­li­tiques sont in­sé­pa­rables des dy­na­miques de po­pu­la­tion. Par­mi celles-ci, le nombre d’ha­bi­tants dont dis­posent les États exerce d’in­con­tes­tables ef­fets dans les rap­ports de force, ef­fets qui ré­sultent de ce que nous ap­pe­lons « la loi du nombre ».

Pour mettre en évi­dence la « loi du nombre », nous exa­mi­ne­rons d’abord les en­sei­gne­ments de l’his­toire, puis nous ana­ly­se­rons le monde contem­po­rain qui, à son tour, voit s’exer­cer cette « loi », ce qui peut être ob­jec­ti­ve­ment dé­mon­tré en consi­dé­rant des or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales. Enfin, la « loi du nombre », par son ca­rac­tère no­mo­thé­tique, donc de loi s’ap­pli­quant de fa­çon sem­blable dans le temps et dans l’es­pace, per­met de nour­rir des ré­flexions géo­po­li­tiques pros­pec­tives.

L’his­toire en­seigne la « loi du nombre »

Par­mi les nom­breuses si­tua­tions his­to­riques où le nombre des ha­bi­tants d’un ter­ri­toire concourt à com­prendre une si­tua­tion géopolitiq­ue, consi­dé­rons l’his­toire géopolitiq­ue de la France, des États-Unis et de la Con­fé­dé­ra­tion suisse.

Pen­dant plu­sieurs siècles du deuxième mil­lé­naire, la France dis­pose en Eu­rope d’un poids géopolitiq­ue pri­ma­tial. Par exemple, no­tam­ment au XVIIIe siècle, la langue fran­çaise est d’usage cou­rant dans toutes les di­plo­ma­ties eu­ro­péennes, y com­pris en Rus­sie, et fait fi­gure de langue in­ter­na­tio­nale (2). Or, la France est alors le pays le plus peu­plé d’Eu­rope, avec une po­pu­la­tion es­ti­mée à 22 mil­lions d’ha­bi­tants au dé­but du XVIIIe siècle. Pierre le Grand ne règne alors que sur 14 mil­lions de su­jets. À part l’empereur d’Au­triche, qui en do­mine 11 mil­lions, tous les autres États d’Eu­rope comptent cha­cun moins de 10 mil­lions d’ha­bi­tants. La force du nombre per­met à Louis XIV de dis­po­ser

d’une ar­mée qui réus­sit à conte­nir la coa­li­tion de ses prin­ci­paux ad­ver­saires. Près d’un siècle plus tard, la ca­pa­ci­té de la France de dé­fendre sa Ré­vo­lu­tion contre la plu­part des autres puis­sances eu­ro­péennes, les ba­tailles li­vrées et ga­gnées pen­dant la pé­riode révolution­naire, re­posent lar­ge­ment aus­si sur le fac­teur dé­mo­gra­phique. En­suite, c’est Na­po­léon Bo­na­parte qui dis­pose tou­jours, avec 29 mil­lions de su­jets, de l’État le plus peu­plé de l’Eu­rope.

Au XIXe siècle, la part re­la­tive de la po­pu­la­tion fran­çaise en Eu­rope s’ef­fondre sous l’ef­fet d’une faible fé­con­di­té. L’Allemagne (consi­dé­rée dans ses fron­tières ac­tuelles) de­vient plus peu­plée que la France en 1866, puis c’est au tour du Royaume-Uni au dé­but du XXe siècle et de l’Ita­lie dans les an­nées 1930. En un siècle, la France a per­du son rang dé­mo­gra­phi­que­ment in­con­tes­té de pre­mière puis­sance eu­ro­péenne pour de­ve­nir une simple puis­sance moyenne. Le temps où tous les trai­tés in­ter­na­tio­naux étaient ré­di­gés en fran­çais et avaient pleine va­leur ju­ri­dique dans cette langue se ter­mine. En 1919, pour la pre­mière fois, un trai­té — ce­lui de Ver­sailles — n’est plus ré­di­gé uni­que­ment en fran­çais, d’au­tant plus qu’une puis­sance — mon­diale — est née sous l’ef­fet de la « loi du nombre » : les États-Unis.

Pour­tant, en 1800, se­lon le deuxième re­cen­se­ment dé­cen­nal, la po­pu­la­tion des États-Unis est es­ti­mée à moins de 5,3 mil­lions d’ha­bi­tants. Ce chiffre, équi­valent à la po­pu­la­tion de l’Ir­lande, est net­te­ment in­fé­rieur au nombre d’ha­bi­tants de cha­cun des pays eu­ro­péens. Re­pré­sen­tant moins de 0,5 % de la po­pu­la­tion mon­diale, les États-Unis sont un nain dé­mo­gra­phique. Et per­sonne n’en­vi­sage que la jeune dé­mo­cra­tie amé­ri­caine puisse un jour de­ve­nir une « ré­pu­blique im­pé­riale », se­lon la for­mule de Ray­mond Aron. Pour­tant, les États-Unis vont bou­le­ver­ser l’équi­libre géopolitiq­ue du monde en rai­son des trois fac­teurs de la crois­sance de leur nombre d’ha­bi­tants : leur ex­ten­sion géo­gra­phique et dé­mo­gra­phique qui va por­ter le nombre de leurs États des treize fon­da­teurs à cin­quante (3) ; la forte crois­sance na­tu­relle de leur po­pu­la­tion, supérieure à celle de l’Eu­rope, et un im­por­tant ac­crois­se­ment mi­gra­toire. En consé­quence, à la fin des an­nées 1870, les États-Unis re­lèguent der­rière eux tous les pays eu­ro­péens (voir gra­phique 1), ain­si que la Rus­sie en 1900. Sans leur ex­tra­or­di­naire crois­sance dé­mo­gra­phique, les États-Unis se­raient un géant par leur ter­ri­toire, mais un nain po­li­tique qui n’au­rait pu ni ri­va­li­ser avec, ni en­core moins se sub­sti­tuer aux puis­sances eu­ro­péennes.

Les deux exemples ci-des­sus montrent les ef­fets géo­po­li­tiques pos­sibles d’un nombre d’ha­bi­tants éle­vé. Mais, pour les ter­ri­toires peu peu­plés, la « loi du nombre » s’exerce éga­le­ment, en­gen­drant des dé­ci­sions géo­po­li­tiques. Ain­si, au dé­but du se­cond mil­lé­naire, les ter­ri­toires des Alpes cen­trales sont fort peu peu­plés par rap­port aux nou­velles puis­sances qui montent en Eu­rope. En 1291, quand le roi Ro­dolphe Ier de Habs­bourg meurt à Spire, les ha­bi­tants d’Uri, Schwyz et Un­ter­wald craignent que les comtes de Habs­bourg ne tentent de prendre le contrôle de leurs ter­ri­toires. Ils dé­cident alors de s’en­trai­der contre toute puis­sance qui ten­te­rait de les sou­mettre : c’est le pacte fé­dé­ral ( Bun­des­brief). Puis d’autres ter­ri­toires al­pins éga­le­ment peu peu­plés, sou­cieux de se pré­ser­ver des grandes puis­sances eu­ro­péennes, s’as­so­cient éga­le­ment à cette stra­té­gie d’as­sis­tance mu­tuelle jus­qu’à for­mer une Con­fé­dé­ra­tion qui com­prend treize can­tons en 1513. À proche dis­tance, fi­gure un autre ter­ri­toire peu peu­plé, Ge­nève, fier de son in­dé­pen­dance. Mais après la Ré­vo­lu­tion ge­ne­voise (1792-1798) et sur­tout la pé­riode de l’Annexion à la France (1798-1814), la ques­tion de la sé­cu­ri­té géopolitiq­ue de Ge­nève se pose avec acui­té. Ge­nève en­tre­pren­dra donc d’en­trer à son tour dans la Con­fé­dé­ra­tion.

Sans leur ex­tra­or­di­naire crois­sance dé­mo­gra­phique, les États-Unis se­raient un géant par leur ter­ri­toire, mais un nain po­li­tique qui n’au­rait pu ni ri­va­li­ser avec, ni en­core moins se sub­sti­tuer aux puis­sances eu­ro­péennes.

À la lu­mière de ces exemples his­to­riques, il ap­pa­raît clai­re­ment l’exer­cice d’une « loi du nombre », car le poids dé­mo­gra­phique — qu’il soit im­por­tant ou non — d’un pays a des ef­fets sur sa si­tua­tion et ses dé­ci­sions géo­po­li­tiques. Un pays qui dis­pose d’un nombre consé­quent d’ha­bi­tants peut l’uti­li­ser à des fins géo­po­li­tiques tan­dis qu’un pays en si­tua­tion in­verse doit adap­ter sa stra­té­gie géopolitiq­ue.

Dans le monde contem­po­rain, la mise en évi­dence de la « loi du nombre » peut être, par exemple, éclai­rée par le fonc­tion­ne­ment d’ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales.

La « loi du nombre » dans le monde contem­po­rain

Consi­dé­rons trois or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales, l’ONU, la Ligue arabe et l’Union eu­ro­péenne. Lorsque les trai­tés les or­ga­ni­sant ne pré­voient pas né­ces­sai­re­ment l’ap­pli­ca­tion d’une loi dé­mo­gra­phique du nombre, cette der­nière s’ap­plique de fac­to. Le 25 oc­tobre 1971, l’As­sem­blée gé­né­rale de l’ONU dé­cide non seule­ment l’ad­mis­sion de la Chine po­pu­laire, le pays le plus peu­plé au monde — bien que ce pays oc­cupe le Ti­bet (4) — mais l’ex­pul­sion de Taï­wan, dont le ré­gime ne conserve sur son ter­ri­toire qu’une sou­ve­rai­ne­té de fait, aux lourdes consé­quences géo­po­li­tiques (5). Lorsque Taï­wan de­vient une dé­mo­cra­tie, l’ONU ne le fé­li­cite nul­le­ment. Le « tort » de Taï­wan est d’être cin­quante fois moins peu­plé que la Chine com­mu­niste. Dans les re­la­tions in­ter­na­tio­nales avec la Chine, la com­po­sante dé­mo­gra­phique exerce donc un rôle es­sen­tiel.

En mars 1945, une Ligue des États arabes est créée par sept pays. L’Égypte, qui en est le pays le plus peu­plé, est alors à même d’im­po­ser l’ins­tal­la­tion de son siège au Caire. Au fil des an­nées, le nombre des pays membres de la Ligue arabe est por­té à 21 en 1977. L’Égypte re­pré­sente plus du tiers de la po­pu­la­tion de l’en­semble et tous les autres pays comptent tou­jours moins de la moi­tié des ha­bi­tants de l’Égypte (voir gra­phique 2). Mais après la si­gna­ture du trai­té de paix is­raé­lo-égyp­tien du 26 mars 1979, la Ligue arabe ex­clut l’Égypte et trans­fère son siège du Caire à Tu­nis. Cette nou­velle si­tua­tion géopolitiq­ue est-elle te­nable ? Non, car voyant son influence ré­duite, la Ligue arabe a dû ac­cep­ter de prendre en compte la nécessité d’avoir en son sein le pays arabe le plus peu­plé. En 1990, l’Égypte est ré­in­té­grée dans la Ligue arabe et son siège re­tourne au Caire. Consi­dé­rons une organisati­on in­ter­na­tio­nale plus ré­cente, l’Union eu­ro­péenne (UE). Elle dif­fère des deux pré­cé­dentes dans la me­sure où, au fil des trai­tés, la loi du nombre, donc la prise en compte du nombre d’ha­bi­tants des États et de leur évo­lu­tion, a fi­ni par y être ex­pli­ci­te­ment ins­crite. En ef­fet, le trai­té de Lis­bonne de 2007 mo­di­fie le pro­ces­sus de dé­ci­sion au sein du Conseil eu­ro­péen. Il ins­taure dans son ar­ticle 238 un sys­tème à double ma­jo­ri­té pour l’adop­tion des dé­ci­sions. La ma­jo­ri­té qua­li­fiée est at­teinte si elle re­groupe au moins 55 % des États membres re­pré­sen­tant au moins 65 % de la po­pu­la­tion de l’UE (6). Un tel sys­tème at­tri­bue donc une voix à chaque État membre tout en te­nant compte de leur poids dé­mo­gra­phique. Le trai­té de Lis­bonne pré­voit éga­le­ment une mi­no­ri­té de blo­cage com­po­sée d’au moins quatre États membres re­pré­sen­tant plus de 35 % de la po­pu­la­tion de l’UE. La « loi du nombre » est éga­le­ment af­fir­mée au Par­le­ment eu­ro­péen avec un ar­ticle qui dis­pose que : « La re­pré­sen­ta­tion des ci­toyens est as­su­rée de fa­çon dé­gres­si­ve­ment pro­por­tion­nelle, avec un seuil mi­ni­mum de six dé­pu­tés par État membre. Au­cun État membre ne se voit at­tri­buer plus de quatre-vingt-seize sièges. » Ain­si, le trai­té de Lis­bonne ap­plique la « loi du nombre », ce qui si­gni­fie que le poids géopolitiq­ue ac­tuel et fu­tur des États­membres au sein de l’UE dé­pen­dra de leurs évo­lu­tions dé­mo­gra­phiques qui sont fort dis­sem­blables, entre des pays en crois­sance dé­mo­gra­phique et d’autres en dé­peu­ple­ment.

Si les exemples ci-des­sus confirment la « loi du nombre », l’in­té­rêt d’une loi est éga­le­ment de pou­voir éclai­rer l’ave­nir.

La « loi du nombre », ou­til de pros­pec­tive géopolitiq­ue

Dans les an­nées 2010, la Rus­sie est re­de­ve­nue une puis­sance plus im­por­tante que ce qu’elle était dans les an­nées 1990. Per­sonne ne peut nier que c’est le ré­sul­tat des po­li­tiques conduites par Vla­di­mir Pou­tine, et no­tam­ment d’une po­li­tique fa­mi­liale qui a en­gen­dré une fé­con­di­té moins faible qu’au­pa­ra­vant. En outre, sa vo­lon­té de ne pas re­ve­nir sur la re­prise ou l’annexion de la Cri­mée ne tient pas seule­ment au sou­ci plu­ri­sé­cu­laire de Mos­cou d’ac­cé­der aux mers chaudes, mais aus­si de ne pas se pri­ver de 2,3 mil­lions d’ha­bi­tants. Tou­te­fois, face à l’im­men­si­té de la Rus­sie et à son po­ten­tiel, la dé­cla­ra­tion du 8 juillet 2000 de Pou­tine s’avère jus­ti­fiée : « Un pays aus­si vaste [que la Rus­sie] de­vrait avoir au moins 500 mil­lions d’ha­bi­tants ». Or, ce pays compte moins de 150 mil­lions d’ha­bi­tants et les pro­jec­tions an­noncent au mieux une sta­bi­li­té, voire, plus pro­ba

Le « tort » de Taï­wan est d’être cin­quante fois moins peu­plé que la Chine com­mu­niste. Dans les re­la­tions in­ter­na­tio­nales avec la Chine, la com­po­sante dé­mo­gra­phique exerce un rôle es­sen­tiel.

ble­ment, une di­mi­nu­tion plus ou moins in­tense [voir p. 33]. De telles évo­lu­tions contraigne­nt la Rus­sie à li­mi­ter ses am­bi­tions géo­po­li­tiques et l’em­pêchent de re­de­ve­nir l’un des seuls « deux grands ». Autre exemple, la ques­tion de l’adhé­sion de la Tur­quie (81 mil­lions d’ha­bi­tants en 2018) à l’UE. Lorsque la Com­mu­nau­té éco­no­mique eu­ro­péenne signe, en 1963, un ac­cord éco­no­mique pour as­so­cier ce pays à son union doua­nière, il s’agit bien de s’ou­vrir au mar­ché turc, dont le nombre de consom­ma­teurs aug­mente, au pro­fit des en­tre­prises eu­ro­péennes à la re­cherche de nou­veaux clients. Qua­rante-deux ans plus tard, le Conseil eu­ro­péen dé­cide, le 3 oc­tobre 2005, de don­ner à la Tur­quie le sta­tut de pays can­di­dat. Or, de­puis 1957, ja­mais l’UE ne s’est élar­gie à un pays plus peu­plé que l’un des an­ciens pays membres. Ce se­rait le cas avec la Tur­quie qui, compte te­nu du trai­té de Lis­bonne rap­pe­lé pré­cé­dem­ment, chan­ge­rait l’équi­libre des pou­voirs au sein des ins­tances eu­ro­péennes. En outre, si le Brexit (7) se confirme, l’hi­ver dé­mo­gra­phique de l’UE [voir p. 28] et sa dé­po­pu­la­tion (8), c’est-à-dire son ex­cé­dent de dé­cès sur les nais­sances, se­ront plus in­tenses et le poids re­la­tif de la Tur­quie dans l’UE en­core plus im­por­tant. L’UE à 28 est pro­je­té à 518 mil­lions d’ha­bi­tants en 2030 (9). Une Tur­quie à 93,3 mil­lions, soit le nombre d’ha­bi­tants le plus éle­vé des pays de l’UE (Allemagne 82,9), pè­se­rait — sans le Brexit — 15,3 % de la po­pu­la­tion to­tale d’une UE à 29 (10) et des droits de vote au Conseil eu­ro­péen. En cas de Brexit, la Tur­quie dis­po­se­rait même de 17,3 % des voix au Conseil eu­ro­péen, un pour­cen­tage qui lui don­ne­rait une influence sans équi­valent dans les dé­ci­sions à la ma­jo­ri­té qua­li­fiée. Au Par­le­ment eu­ro­péen, la Tur­quie dis­po­se­rait éga­le­ment d’un nombre maxi­mum de dé­pu­tés, sans ou­blier d’éven­tuels sou­tiens via des dé­pu­tés d’autres pays membres de la dia­spo­ra turque (11). La « loi du nombre » in­ter­ro­geait dé­jà sur les bou­le­ver­se­ments géo­po­li­tiques sus­cep­tibles d’être en­gen­drés par l’en­trée de la Tur­quie dans l’UE (12). Avec l’éven­tuel Brexit, cette en­trée n’est-elle pas de­ve­nue im­pen­sable ?

Consi­dé­rons enfin le cas de la Chine et des États-Unis. La Chine ayant chan­gé de po­li­tique éco­no­mique à comp­ter de 1979, sub­sti­tuant une po­li­tique d’ou­ver­ture éco­no­mique à sa po­li­tique au­tar­cique,

De­puis 1957, ja­mais l’UE ne s’est élar­gie à un pays plus peu­plé que l’un des an­ciens pays membres. Ce se­rait le cas avec la Tur­quie qui, compte te­nu du trai­té de Lis­bonne, chan­ge­rait l’équi­libre des pou­voirs au sein des ins­tances eu­ro­péennes.

ce pays est par­ve­nu à uti­li­ser le nombre éle­vé de sa po­pu­la­tion ac­tive et l’at­trait de son nombre, éga­le­ment éle­vé, de consom­ma­teurs pour prendre une place consi­dé­rable dans l’éco­no­mie mon­diale et ri­va­li­ser avec les États-Unis. Dans ce des­sein, cha­cun des deux pays tient à trou­ver des al­liés, ce qui leur est fa­ci­li­té no­tam­ment car leur poids dé­mo­gra­phique leur per­met d’avoir nombre d’ex­pa­triés sus­cep­tibles de contri­buer à leur pré­sence dans le monde. D’ailleurs, d’autres pays comptent un nombre éle­vé d’ex­pa­triés, à com­men­cer par l’Inde, pre­mier pays d’ex­pa­tria­tion du monde avec 16,6 mil­lions d’ex­pa­triés en 2017 (13), ce qui contribue à son poids géopolitiq­ue (14) [voir p. 55]. Pour d’autres pays, l’ex­pa­tria­tion éle­vée est le ré­sul­tat d’une mau­vaise si­tua­tion géopolitiq­ue, car elle est cau­sée es­sen­tiel­le­ment par un conflit, à l’exemple des 6,8 mil­lions de Sy­riens ou des 4,8 mil­lions d’Af­ghans vi­vant à l’étran­ger (15). En re­vanche, l’ex­pa­tria­tion éle­vée de la Chine et des États-Unis, res­pec­ti­ve­ment de 9,9 et de 3,0 mil­lions, a deux ca­rac­té­ris­tiques liées : il ne s’agit pas de ré­fu­giés (même s’il y a une pe­tite mi­no­ri­té de ré­fu­giés chi­nois), mais de per­sonnes qui étu­dient ou tra­vaillent dans le pays étran­ger où elles ré­sident. Les ex­pa­triés de ces deux pays sont de na­ture dif­fé­rente. Dans leur très grande ma­jo­ri­té, les Amé­ri­cains de­meurent at­ta­chés à s’ex­pri­mer politiquem­ent et donc à valoriser leur pays comme pa­ran­gon de la li­ber­té. La très grande ma­jo­ri­té des Chi­nois ré­si­dant à l’étran­ger s’abs­tient politiquem­ent, mais leur seule pré­sence a une significat­ion po­li­tique car ils par­ti­cipent sou­vent par leur tra­vail à la puis­sance de leur pays d’ori­gine et, par des ac­ti­vi­tés cultu­relles, au soft power de la Chine. Les deux pays pro­fitent donc d’une pré­sence pla­né­taire d’ex­pa­triés dont le nombre s’est for­te­ment ac­cru de­puis les an­nées 1990 et qui semble devoir conti­nuer à s’ac­croître.

La « loi du nombre » per­met aus­si d’éclai­rer l’ave­nir de la com­pé­ti­tion amé­ri­ca­no-chinoise. Se­lon les pro­jec­tions moyennes de l’ONU, la po­pu­la­tion de la Chine pour­rait com­men­cer à baisser à comp­ter de 2035, après être pas­sée par un maxi­mum de 1,441 mil­liard en 2030 [voir p. 36]. Cette baisse s’ex­pli­que­rait par une na­ta­li­té li­mi­tée due aux consé­quences de sa po­li­tique dé­mo­gra­phique coer­ci­tive et ses ef­fets sur le dé­fi­cit de filles (16) [voir p. 85]. Dans les dé­cen­nies sui­vantes, la po­pu­la­tion de la Chine di­mi­nue­rait pour re­ve­nir en 2100 à 1,21 mil­liard, soit un nombre d’ha­bi­tants in­fé­rieur à ce­lui de 1985. Cette évo­lu­tion est son ta­lon d’Achille. Elle se tra­dui­rait par un fort vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion, et en­gen­dre­rait, outre le dé­peu­ple­ment, une im­por­tante baisse de sa po­pu­la­tion ac­tive, le vieillis­se­ment de cette der­nière et la hausse du nombre de per­sonnes âgées — la gé­ron­to­crois­sance —, un autre dé­fi pour ce pays.

Les hy­po­thèses moyennes des pro­jec­tions dé­mo­gra­phiques donnent aux États-Unis une tra­jec­toire in­verse, soit une hausse conti­nue de sa po­pu­la­tion, fa­vo­ri­sée no­tam­ment par une at­trac­ti­vi­té mi­gra­toire conti­nue (voir gra­phique 3). Se­lon les pro­jec­tions moyennes, entre 2000 et 2050, la po­pu­la­tion des États-Unis de­vrait croître de 38 % et celle de la Chine de seule­ment 6 %. Puis, dans la se­conde moi­tié du XXIe siècle, celle des États-Unis aug­men­te­rait de 15 % tan­dis que celle de la Chine di­mi­nue­rait de 25 %. De tels chiffres, qui exer­ce­raient des consé­quences dans l’évo­lu­tion du nombre d’ac­tifs et dans le be­soin de bud­gets so­ciaux, pour­raient être mo­di­fiés, par exemple parce que la Chine a fait évo­luer sa po­li­tique de contrôle des nais­sances de­puis 2015. Tou­te­fois, la pleine mise en oeuvre de cette po­li­tique pen­dant plus d’un tiers de siècle, cou­plée avec une po­li­tique pous­sant à l’ur­ba­ni­sa­tion (17) qui a des ef­fets mi­no­rant la fé­con­di­té, exer­ce­ra des consé­quences. D’où, en consi­dé­rant son PIB par ha­bi­tant, la for­mule : « la Chine se­ra vieille avant d’être riche », un fort vieillis­se­ment qui au­ra né­ces­sai­re­ment des consé­quences géo­po­li­tiques (18).

Les don­nées dé­mo­gra­phiques ne sont donc pas seule­ment des éléments d’in­for­ma­tion per­met­tant la connais­sance du peu­ple­ment des ter­ri­toires. Leur com­pré­hen­sion est im­pé­ra­tive pour exa­mi­ner et com­prendre les évo­lu­tions des rap­ports de force géo­po­li­tiques. Ce­la est vrai pour le nombre d’ha­bi­tants, d’où il ré­sulte une « loi du nombre ». Ce­la l’est éga­le­ment pour d’autres ca­rac­té­ris­tiques dé­mo­gra­phiques comme la com­po­si­tion des po­pu­la­tions ou des phé­no­mènes mi­gra­toires. Il en ré­sulte l’exer­cice des « lois de la géopolitiq­ue des po­pu­la­tions » (19).

Notes

(1) www.po­pu­la­tion-et-ave­nir.com ; ge­rard-fran­cois.du­mont@wa­na­doo.fr (2) Pa­ra­doxa­le­ment, la ré­vo­ca­tion de l’Édit de Nantes en 1685 ré­pan­dra da­van­tage le fran­çais en Eu­rope. Cf. Claude Ha­gège, Le fran­çais et les siècles, Pa­ris, Odile Ja­cob, 1987.

(3) Par exemple, le Texas entre dans l’Union en 1845, de­ve­nant le 28e État, et la Ca­li­for­nie en 1850, de­ve­nant le 31e État.

(4) Gérard-Fran­çois Du­mont, « Démographi­e du Ti­bet. Quels scé­na­rios géo­po­li­tiques ? », Di­plo­ma­tie, n° 63, juillet-août 2013.

(5) Gérard-Fran­çois Du­mont, « Géopolitiq­ue et po­pu­la­tions à Taï­wan », Monde chi­nois, n° 1, prin­temps 2004.

(6) Lorsque le Conseil ne sta­tue pas sur une pro­po­si­tion de la Com­mis­sion, la ma­jo­ri­té qua­li­fiée doit alors at­teindre au moins 72 % des États membres re­pré­sen­tant au moins 65 % de la po­pu­la­tion.

(7) Gérard-Fran­çois Du­mont, « Brexit : quelles consé­quences dé­mo­gra­phiques ? », Po­pu­la­tion & Ave­nir, no 729, sep­tembre-oc­tobre 2016. (8) Gérard-Fran­çois Du­mont, « Union eu­ro­péenne : dé­po­pu­la­tion ou dé­peu­ple­ment ? », Po­pu­la­tion & Ave­nir, no 743, mai-juin 2019.

(9) Se­lon le PRB, 2018.

(10) Certes, l’UE pour­rait dé­pas­ser ce chiffre de 29, mais avec des pays peu peu­plés (Ser­bie, Ma­cé­doine…) ou avec un pays en fort dé­peu­ple­ment : l’Ukraine, 42,3 mil­lions d’ha­bi­tants en 2018, pro­je­té à 39,6 en 2030.

(11) Il faut en ef­fet rap­pe­ler que la dia­spo­ra turque en Eu­rope vote en fa­veur de l’AKP dans une pro­por­tion no­tam­ment plus éle­vée que les élec­teurs turcs en Tur­quie.

(12) Gérard-Fran­çois Du­mont, « La Tur­quie et l’Union eu­ro­péenne : in­té­gra­tion, divergence ou com­plé­men­ta­ri­té ? », Géos­tra­té­giques, no 30, 1er tri­mestre 2011. (13) Gérard-Fran­çois Du­mont, « L’Inde et sa dia­spo­ra : une sy­ner­gie géopolitiq­ue », in Pierre Ver­luise (dir.), His­toire, géo­gra­phie et géopolitiq­ue de l’Asie,

Pa­ris, Di­plo­web, 2018.

(14) Uni­ted Na­tions, Trends in In­ter­na­tio­nal Mi­grant Stock: The 2017 re­vi­sion.

(15) Dans d’autres cas, c’est la mau­vaise gou­ver­nance qui ex­plique une ex­pa­tria­tion éle­vée, à l’exemple des 5,9 mil­lions d’Ukrai­niens ou des 11,3 mil­lions de Mexi­cains.

(16) Gérard-Fran­çois Du­mont, « Le dé­fi­cit des filles en Chine : vers un nou­vel en­lè­ve­ment des Sa­bines ? », Monde chi­nois, no 15, au­tomne 2008. (17) Gérard-Fran­çois Du­mont, Tuerxun Yi­li­mi­nuer, « Les mi­gra­tions in­ternes ac­cen­tuent l’in­éga­li­té his­to­rique du peu­ple­ment de la Chine », In­for­ma­tions so­ciales, no 185, sep­tembre-oc­tobre 2014.

(18) Gérard-Fran­çois Du­mont, « El en­ve­je­ci­mien­to en el mun­do Con­se­cuen­cias geo­po­li­ti­cas, Van­guar­dia Dos­sier, no 69, 22 juillet-sep­tembre 2018. (19) Gérard-Fran­çois Du­mont, Démographi­e po­li­tique. Les lois de la géopolitiq­ue

des po­pu­la­tions, Pa­ris, El­lipses, 2007.

Se­lon les pro­jec­tions moyennes, entre 2000 et 2050, la po­pu­la­tion des États-Unis de­vrait croître de 38 % et celle de la Chine de seule­ment 6 %.

Pho­to ci-contre : Ras­sem­ble­ment dans les rues d’Is­tan­bul lors des élec­tions mu­ni­ci­pales, en mars 2019. En mars 2017, le pré­sident turc Re­cep Tayyip Er­do­gan pro­fi­tait d’un dis­cours don­né dans le cadre de sa cam­pagne pour la ré­forme consti­tu­tion­nelle pour ap­pe­ler les Turcs de la dia­spo­ra en Eu­rope : « Ne faites pas trois, mais cinq en­fants, car vous êtes l’ave­nir de l’Eu­rope ». Par­ti­san d’une po­li­tique na­ta­liste, le pré­sident turc est éga­le­ment hos­tile à « la pla­ni­fi­ca­tion fa­mi­liale et à l’avor­te­ment », « afin que la na­tion turque puisse grandir », pour ré­pondre à deux be­soins : l’in­quié­tude des uns quant à une « in­va­sion dé­mo­gra­phique des Kurdes », dont le taux de na­ta­li­té est su­pé­rieur à ce­lui des Turcs, et le sou­hait des autres de voir le pays comp­ter 140 mil­lions d’ha­bi­tants et ain­si de­ve­nir une vé­ri­table puis­sance mon­diale. (© Shuttersto­ck/ que­tions123)

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