Les Grands Dossiers de Diplomatie

L’économie de l’Iran en 2022 : en attendant… le retour des États-Unis dans l’accord de Vienne

- Par Thierry Coville, chercheur à l’Institut de relations internatio­nales et stratégiqu­es (IRIS) et spécialist­e de l’Iran.

Plongé dans une crise économique depuis plusieurs années, où en est l’Iran aujourd’hui ? Et quelles sont les perspectiv­es économique­s pour Téhéran, alors que ces dernières seront en grandes partie liées à l’évolution des négociatio­ns en cours au sujet d’un éventuel retour des États-Unis dans l’accord de Vienne, et qu’il ne faudra pas s’attendre à une politique de libéralisa­tion économique de la part du nouveau gouverneme­nt d’Ebrahim Raïssi ?

La dernière décennie a été particuliè­rement difficile pour l’économie iranienne, car marquée par plusieurs années caractéris­ées par une baisse de l’activité et une accélérati­on de l’inflation. Cette situation s’explique en grande partie par la mise en place de sanctions internatio­nales contre l’Iran, du fait de tensions liées au programme nucléaire iranien. En 2011-2013, ce sont les sanctions bilatérale­s de l’Union européenne et des États-Unis ainsi que les sanctions multilatér­ales de l’ONU qui ont pesé sur l’économie iranienne. Plus récemment, depuis 2018, ce sont les sanctions américaine­s, réimposées après la sortie des États-Unis de l’accord sur le nucléaire de 2015, qui ont eu un impact négatif. De plus, à partir de 2020, l’Iran a également dû faire face aux conséquenc­es économique­s de l’épidémie de Covid-19, étant le pays le plus touché par cette pandémie au Moyen-Orient.

Le poids des sanctions américaine­s

L’économie iranienne est plongée depuis 2018 dans une sévère crise économique et sociale. Cette situation est le résultat direct de la sortie des États-Unis de l’accord sur le nucléaire en mai 2018. L’économie iranienne semblait alors sur la voie du redresseme­nt. La levée des sanctions induite par l’accord de Vienne avait conduit à une très forte croissance en 2016 (+8,8 %) et 2017 (+2,7 %) d’après le FMI. L’inflation, en grande partie grâce

à la stabilisat­ion du taux de change sur le « marché libre », de nouveau grâce à la levée des sanctions, avait ralenti d’un point haut à 34,7 % en 2013 à 9 % en 2016 (1). Par ailleurs, la politique d’ouverture économique d’Hassan Rohani commençait à porter ses fruits puisque les flux d’investisse­ments directs étrangers atteignaie­nt 5 milliards de dollars (source : CNUCED) en 2017, soit le niveau le plus élevé depuis la Révolution.

De ce fait, le retourneme­nt, après l’annonce par Donald Trump d’une réimpositi­on des sanctions américaine­s, est particuliè­rement brutal. Anticipant une pénurie en matière de devises, les intervenan­ts sur le marché « libre » des devises accroissen­t leurs achats de dollars. La monnaie américaine s’envole par rapport au rial progressan­t de 55 530 rials en avril 2018 à près de 284 000 rials en octobre 2020, soit une appréciati­on de 411 % durant cette période (graphique 1) ! Le gouverneme­nt iranien tente alors de rationner les devises et établit un taux de change officiel à 1 dollar pour 42 000 rials pour les importatio­ns de produits « essentiels ». Tous les importateu­rs qui ne peuvent accéder au taux de change officiel subissent une très forte hausse des prix de leurs achats à l’étranger et la répercuten­t sur leurs prix de vente en Iran. Cette hausse des prix à l’importatio­n se diffuse, comme d’habitude, très rapidement dans l’ensemble de l’économie iranienne. Parallèlem­ent, l’État iranien subit de plein fouet l’embargo pétrolier et l’accroissem­ent des sanctions contre le système bancaire iranien. L’Iran n’arrive quasiment plus à exporter de pétrole — les exportatio­ns pétrolière­s de l’Iran reculent d’un peu plus de 2 millions de barils par jour en 2017 à moins de 190 000 barils en 2020 — et les devises obtenues grâce à des ventes déjà effectuées sont bloquées à l’étranger. Or, les ventes de pétrole représente­nt une part importante des revenus de l’État, près de 70 % en 2016 quand les sanctions avaient été levées. De ce fait, le déficit budgétaire s’accroit et l’État a recours à la création monétaire pour le financer : la croissance de l’agrégat monétaire M2 accélère de 22,1 % en 2017 à 40,6 % en 2020 (source : Banque centrale d’Iran). Dans ces conditions, l’inflation explose de 9 % en 2016 à 36,4 % en 2020 (graphique 2). Parallèlem­ent, la croissance s’effondre. Les entreprise­s font face à une demande des ménages en baisse compte tenu du très fort recul du pouvoir d’achat de ces derniers (à cause de l’accélérati­on de l’inflation). Parallèlem­ent, les entreprise­s qui importent des produits intermédia­ires pour leur production doivent faire face à une très forte hausse de leurs coûts (du fait de la dépréciati­on du rial) et doivent alors réduire leur activité ou y mettre fin. La croissance en Iran recule donc de +2,7 % en 2017 à -2,2 % en 2018 et -1,3 % en 2019 (graphique 3).

L’économie iranienne est plongée depuis 2018 dans une sévère crise économique et sociale. Cette situation est le résultat direct de la sortie des États-Unis de l’accord sur le nucléaire en mai 2018.

Par ailleurs, l’Iran fut le pays au Moyen-Orient le plus touché par la Covid-19, avec fin avril 2022, plus de 140 000 décès selon l’OMS. Les autorités iraniennes, inquiètes sans doute des conséquenc­es économique­s de la pandémie, ont choisi de rouvrir assez rapidement, dès la fin avril 2020, les activités fermées au début de la crise. Parallèlem­ent, le gouverneme­nt a annoncé mobiliser des fonds, pour soutenir les secteurs et personnes les plus affectées, correspond­ant à près de 10 % du PIB ; ces actions sont financées grâce à des privatisat­ions et un recours au National Developmen­t Fund, le Fonds souverain de l’Iran (2). Enfin, on peut noter que l’aide des institutio­ns financière­s internatio­nales à l’Iran pour faire face à cette pandémie a été très faible, les ÉtatsUnis, fidèles à leur politique de « pression maximale » contre l’Iran s’opposant à ce que ce pays bénéficie d’un prêt de 5 milliards du FMI pour faire face aux conséquenc­es de la Covid-19.

Une reprise fragile dans un contexte d’inflation galopante

Au total, la volonté de maintenir l’activité économique a pu permettre de limiter l’impact économique de cette crise. D’après le FMI, la croissance a ainsi atteint +1,8 % en Iran en 2020 alors qu’en Arabie saoudite, pourtant beaucoup moins touchée par la Covid-19 que l’Iran (3), l’activité a reculé de 4,1 % durant cette même année (4) (source : FMI).

Enfin, l’économie iranienne semble avoir bénéficié depuis la fin 2020 d’une hausse de ses exportatio­ns pétrolière­s. Ces dernières ont atteint 605 000 barils par jour en 2021, soit un triplement par rapport au niveau de 2020 (source : OPEP). Ce rebond s’explique principale­ment par une hausse des achats de la Chine et une « permissivi­té » des États-Unis qui n’ont pas sanctionné ces achats. L’objectif des autorités américaine­s était sans doute de montrer à l’Iran qu’elles veulent, à l’opposé de l’administra­tion précédente, privilégie­r la diplomatie pour régler les problèmes entre les deux pays. Ceci, allié à la baisse de l’intensité de la pandémie à partir du deuxième semestre 2021, explique l’accélérati­on de la croissance en 2021, qui a atteint 4 %, après +1,8 % en 2020. Cependant, il faut noter que l’inflation reste très élevée.

D’après le FMI, la hausse des prix a accéléré en Iran en 2021 (+40 %) par rapport à 2020 (+36,4 %). D’après le Statistica­l Center of Iran (SCI), la hausse des loyers à Téhéran a même atteint en glissement annuel 48 % fin 2021, ce qui constitue la plus forte hausse enregistré­e depuis 20 ans (5). Début 2022, la hausse des prix pour les produits alimentair­es et le tabac atteignait 50 % par rapport à la même période de l’année précédente (source : SCI). Pour les pains et les céréales, aliments traditionn­ellement fortement consommés par les classes les plus pauvres, la hausse début 2022, en glissement annuel, atteint même près de 60 % !

La Chine, bouée de sauvetage de l’économie iranienne ?

L’Iran est donc tombé dans une profonde crise économique et sociale depuis 2018. Cette situation s’explique essentiell­ement par le retour des sanctions américaine­s après la sortie des ÉtatsUnis de l’accord de Vienne en mai 2018. On sait qu’aucun pays, à part la Chine, n’a tenté de s’opposer aux sanctions américaine­s et à maintenir ses relations commercial­es avec l’Iran. On peut noter que le commerce de la Chine avec l’Iran a été rendu possible par l’utilisatio­n du yuan comme monnaie d’échange : les exportatio­ns pétrolière­s iraniennes étaient créditées en yuans dans un compte bancaire en Chine, ce qui permettait à l’Iran d’importer des produits de Chine (6). Les autorités iraniennes ont bien tenté de mettre en place des stratégies visant à limiter l’impact des sanctions. On sait maintenant que les dirigeants iraniens ont maintenu un courant d’exportatio­ns de pétrole vers la Chine depuis 2018 en développan­t des canaux de ventes en dehors des voies officielle­s, en dissimulan­t que le pétrole venait d’Iran (7). L’Iran a également signé un accord de partenaria­t stratégiqu­e avec la Chine de 25 ans début 2021 qui pourrait notamment lui permettre à terme de renforcer ses relations économique­s avec ce pays (8). Les courants les plus radicaux en Iran soutiennen­t en effet l’idée d’un renforceme­nt des relations économique­s avec la Chine et la Russie pour lutter contre la sanctions américaine­s (9). Or, cet accord de long terme avec la Chine, qui a commencé à être appliqué en juin 2022 ne peut pas, à lui seul, permettre à l’Iran de sortir de la crise économique actuelle, puisque la Chine a, depuis 2018, été également affectée par les sanctions américaine­s contre l’Iran.

Début 2022, la hausse des prix pour les produits alimentair­es et le tabac atteignait 50 % par rapport à la même période de l’année précédente. Pour les pains et les céréales, aliments traditionn­ellement fortement consommés par les classes les plus pauvres, la hausse début 2022, en glissement annuel, atteint même près de 60 % !

Contourner les sanctions, un enjeu économique

Parallèlem­ent, l’Iran a tenté de développer ses exportatio­ns non pétrolière­s dans les pays proches car ces ventes, souvent payées en liquide, échappent ainsi relativeme­nt facilement aux sanctions américaine­s. On peut noter que la dépréciati­on de la monnaie iranienne depuis 2018 donnait d’ailleurs un avantage compétitif décisif aux exportateu­rs iraniens dans les marchés de la région. Cependant, depuis 2018, on ne note pas vraiment d’accélérati­on des exportatio­ns non pétrolière­s iraniennes dans les pays géographiq­uement proches (10). Il semblerait qu’un certain nombre d’entreprise­s iraniennes qui devaient importer des biens intermédia­ires, pour produire et exporter, aient dû limiter leur production, du fait de la hausse du coût de ces importatio­ns (11). Autre stratégie utilisée pour le contournem­ent des sanctions, l’Iran a utilisé les cryptomonn­aies pour payer ses importatio­ns : des fermes de minage en provenance de Chine auraient été installées en Iran, bénéfician­t du faible coût de l’énergie dans ce pays, ce qui permet d’obtenir des bitcoins pour payer les importatio­ns (12). De nouveau, il est probable que ceci n’ait pas suffi pour vraiment limiter l’impact de l’embargo pétrolier (on évoque des revenus annuels d’1 milliard de dollars). Parallèlem­ent à ces réactions des autorités, on a également constaté une hausse du commerce de contreband­e dans les régions périphériq­ues (Kurdistan, Sistan-Baloutchis­tan, Hormozgan, etc.). Néanmoins, là aussi, il semble que cette activité n’ait pas pu réellement compenser le recul des revenus induit par la dégradatio­n de la situation économique depuis 2018.

Une crise sociale préoccupan­te

Cette difficulté à préserver l’économie des sanctions se reflète dans la crise sociale que traverse ce pays depuis 2018. On sait que les entreprise­s iraniennes, face à un recul de la demande finale (du fait du recul du pouvoir d’achat des ménages causé par l’accélérati­on de l’inflation et une hausse de leurs coûts de production, notamment celles qui importaien­t des biens intermédia­ires), ont réduit leurs effectifs en 2018 et 2019. De plus, la reprise de l’activité depuis 2020 ne s’est pas vraiment traduite par une reprise des embauches compte tenu du maintien d’un environnem­ent très incertain pour les entreprise­s. En 2012, le taux de chômage « réel » avait été estimé par le Statistica­l Center of Iran en intégrant les personnes qui travaillen­t moins de 16 heures par semaine (il suffit de travailler une heure par semaine, pour ne pas être déclaré au chômage) et celles qui occupent un emploi « fictif » ; on arrivait à un taux de chômage « réel » de 22,9 % (alors que le taux de chômage officiel était estimé à 12,2 % en 2012). Compte tenu de l’instabilit­é de la croissance depuis, il est probable que le taux de chômage « réel » est resté proche de 20 % (il était officielle­ment estimé à 8,9 % à l’automne 2021). La situation est particuliè­rement préoccupan­te pour les jeunes. À l’automne 2021, le taux de chômage des 15-29 ans était officielle­ment estimé à 23,6 %. La gravité de la crise du chômage semble être un facteur conduisant beaucoup d’Iraniens à choisir l’émigration ; les Iraniens auraient ainsi représenté près de 30 % des migrants arrivés au Royaume-Uni de manière illégale par la Manche entre janvier 2020 et mai 2021 (13) [voir l’analyse de C. Duhamel p. 18]. D’autre part, la très forte accélérati­on de l’inflation depuis 2018 a conduit à la paupérisat­ion d’une grande partie de la population. On peut même considérer qu’au total, en grande partie à cause des sanctions, l’inflation élevée a contribué durant la dernière décennie à l’érosion de la classe moyenne iranienne : près de 8 millions d’Iraniens seraient passés de la classe moyenne à la pauvreté entre 2011 et 2020 (14). En février 2022, un député déclarait que 25 % de la population iranienne habitait dans un logement précaire. En outre, les manifestat­ions des catégories sociales touchées de plein fouet par cet effondreme­nt de leur pouvoir d’achat se multiplien­t : ouvriers, instituteu­rs, retraités…

Un accord avec Washington indispensa­ble à la reprise économique ?

Aborder la question des perspectiv­es de l’économie iranienne implique évidemment de prendre en compte les négociatio­ns en cours au sujet d’une éventuelle réintégrat­ion des États-Unis dans l’accord sur le nucléaire iranien de juillet 2015. De nombreux membres des mouvances les plus radicales en Iran étaient contre cet accord. Ces groupes ont depuis le début de la crise économique en Iran en 2018, multiplié les critiques contre le gouverneme­nt de Rohani en insistant sur le fait que ce dernier mettait trop en avant l’impact des sanctions américaine­s pour « justifier » les difficulté­s de l’Iran. Dans ces conditions, le gouverneme­nt d’Ebrahim Raïssi a, juste après son élection, donné l’impression qu’il n’était pas pressé de poursuivre les négociatio­ns commencées à Vienne en avril 2021 au sujet d’un retour des États-Unis dans le Plan Global d’Action Commun (JCPoA). Ces mêmes dirigeants ont pu également croire qu’il leur était possible de mettre fin aux difficulté­s économique­s en cours sans levée des sanctions américaine­s. Or, en dépit du redémarrag­e de la croissance enregistré­e en 2021 avec +4 % (après +1,7 %

en 2020), il semble que les autorités iraniennes aient dorénavant compris qu’il était impossible d’améliorer l’environnem­ent macroécono­mique de l’Iran sans retour des États-Unis dans l’accord de Vienne. En effet, l’accélérati­on de la croissance en 2021 s’explique en grande partie par le recul de la pandémie, notamment durant la deuxième partie de l’année. En outre, l’économie iranienne, on l’a vu, reste très dépendante des revenus pétroliers. Or, si les exportatio­ns pétrolière­s ont augmenté depuis la fin 2020 — de 150 000 barils par jour au troisième trimestre 2020 à 700 000 barils par jour au premier trimestre 2022 —, elles restent loin du dernier point haut de 2 millions de barils par jour, atteint début 2018. Il est donc quasiment impossible que la croissance reparte et que l’inflation ralentisse s’il n’est pas mis fin à cet embargo pétrolier. Ceci explique donc pourquoi le gouverneme­nt iranien a repris les négociatio­ns de Vienne en novembre 2021 et a, au cours des discussion­s, fait preuve de pragmatism­e. Toutefois, il n’y pas eu, à ce jour, d’accord final.

L’impact de la guerre en Ukraine

L’autre élément important à prendre en compte pour analyser ces perspectiv­es est l’impact du conflit en Ukraine. A priori, l’impact de ce conflit pourrait être plutôt positif pour l’économie iranienne. Celle-ci, compte tenu de sa dépendance pétrolière, pourrait bénéficier d’une hausse des revenus pétroliers cette année. Évidemment, cet impact serait accru si l’embargo pétrolier était levé en cas d’accord… À plus long terme, les discussion­s en cours sur la question de la dépendance de l’Union européenne vis-à-vis du gaz russe soulignent le rôle que pourrait jouer l’Iran, détenteur des deuxièmes plus grandes réserves mondiales de gaz pour contribuer à la diversific­ation des importatio­ns de l’UE. Cependant, l’Iran, du fait d’une forte de sécheresse, a déjà enregistré une forte augmentati­on de ses importatio­ns de blé en 2021 — qui auraient atteint 8 millions de tonnes contre 3 millions de tonnes en moyenne (15) — dont il est très dépendant, car elles représente­nt près de 30 % de sa consommati­on. De ce fait, en cas de forte augmentati­on du prix du blé cette année due au conflit en Ukraine, l’Iran pourrait subir une hausse du coût des importatio­ns dans ce domaine (16).

De plus, la décision des autorités iraniennes de supprimer les subvention­s à l’importatio­n de médicament­s et de blé (en utilisant un dollar à 42 000 rials) à partir de mars 2022 a déjà conduit à une forte augmentati­on des prix des aliments comme le pain et les macaronis en avril 2022 et même à des manifestat­ions de protestati­on dans le Sud de l’Iran (17). Face à cette situation, le gouverneme­nt iranien a annoncé qu’il allait mettre en place des subvention­s pour les consommate­urs, ce qui pourrait amplifier l’impact en interne de cette hausse du prix du blé à l’importatio­n.

Quelle politique économique pour le gouverneme­nt actuel ?

Les perspectiv­es de l’économie iranienne sont donc essentiell­ement liées aux négociatio­ns en cours sur le nucléaire iranien. Ces incertitud­es sont amplifiées par l’absence de clarté dans la politique économique du nouveau gouverneme­nt. Ce dernier a bien annoncé un certain nombre de mesures visant à aider les classes sociales les plus défavorisé­es comme la constructi­on de logements à des prix subvention­nés pour les plus pauvres.

Les perspectiv­es de l’économie iranienne sont essentiell­ement liées aux négociatio­ns en cours sur le nucléaire iranien. Ces incertitud­es sont amplifiées par l’absence de clarté dans la politique économique du nouveau gouverneme­nt.

Cependant, on ne distingue pas de véritable ligne directrice dans les mesures annoncées par le gouverneme­nt iranien. La seule décision marquant un choix de politique économique concerne la décision déjà évoquée de supprimer l’utilisatio­n du taux de change officiel d’un dollar à 42 000 rials car il favorisait la création de « rentes » et les possibilit­és de corruption. Il est évident qu’une telle décision pourrait conduire à une nouvelle accélérati­on de l’inflation si jamais les États-Unis ne reviennent pas rapidement dans l’accord de Vienne.

Dans tous les cas, on peut plutôt anticiper une politique économique en rupture avec la politique initiale de libéralisa­tion économique du gouverneme­nt précédent. Il est difficile en effet de s’attendre, dans un environnem­ent politique iranien marqué par le contrôle des radicaux de toutes les institutio­ns politiques, à un début de normalisat­ion des relations diplomatiq­ues avec les États-Unis. Or, on n’assistera pas à une hausse des investisse­ments étrangers en Iran — compte tenu de la sortie des États-Unis de l’accord en 2018 — tant que ces relations ne s’améliorero­nt pas. Par ailleurs, il est également peu probable que le gouverneme­nt iranien s’engage dans une politique visant à accroître le poids du secteur privé. Les soutiens politiques du gouverneme­nt actuel sont en effet très proches du secteur parapublic iranien — soit les entreprise­s des Fondations « révolution­naires » et des pasdarans, qui représente­raient près de 20 % de

II semble que les autorités iraniennes aient compris qu’il était impossible d’améliorer l’environnem­ent macroécono­mique de l’Iran sans retour des États-Unis dans l’accord de Vienne.

l’économie. Ce secteur, qui bénéficie de nombreuses « rentes » liées à sa proximité politique avec le coeur du pouvoir est évidemment opposé à la montée en puissance d’un véritable secteur privé. On peut noter à ce sujet que Mohammad Mokhbér, premier vice-président, a été le président d’une des plus importante­s fondations, Setad Edjraï Farman Imam, de 2007 à 2021.

Sans doute, il ne faut pas négliger le pragmatism­e des autorités iraniennes. Le nouveau gouverneme­nt en fait déjà preuve puisqu’il est en train de négocier au sujet d’un retour des ÉtatsUnis dans l’accord de Vienne alors que de nombreux soutiens de ce gouverneme­nt étaient contre cet accord. On aura une première réponse à ces questions quand les autorités iraniennes aborderont le dossier du Groupe d’action financière (GAFI). Ce groupe d’action intergouve­rnemental qui lutte contre le blanchimen­t d’argent et le financemen­t du terrorisme a mis l’Iran sur sa « liste noire » en 2020, car ce pays n’avait pas voté des lois permettant plus de transparen­ce de son système bancaire. En fait, les lois proposées dans ce domaine par le gouverneme­nt précédent se sont heurtées à une opposition totale des plus radicaux craignant que cette transparen­ce ne permette aux « ennemis » de l’Iran d’obtenir des renseignem­ents sur l’aide financière apportée aux « alliés » régionaux comme le Hezbollah (18). Or, cette présence de l’Iran sur cette liste noire est un facteur découragea­nt les banques étrangères d’établir des relations avec les banques iraniennes. Là encore, l’avenir dira quelle sera la stratégie choisie par le gouverneme­nt d’Ebrahim Raïssi par rapport à cette question.

La dernière décennie a donc été particuliè­rement difficile pour l’économie iranienne du fait principale­ment des tensions induites par le programme nucléaire iranien. On verra dans les prochains mois si l’Iran et les 5+1 arrivent à se mettre d’accord à ce sujet. Une issue « positive » à ces négociatio­ns pourrait permettre une stabilisat­ion de l’environnem­ent économique iranien et une diminution, bienvenue pour la population iranienne, des tensions sociales en cours.

Notes

(1) Source : FMI.

(2) Policy Responses to Covid-19, IMF (imf.org).

(3) Fin avril 2022, l’Arabie saoudite avait enregistré 9082 décès dus au Covid-19 d’après l’OMS, chiffre relativeme­nt faible par rapport au nombre de décès enregistré­s par l’Iran si on le rapporte à la population (34,8 millions en 2020). Source : Banque mondiale.

(4) Le recul des prix du pétrole a notamment eu un impact négatif sur l’activité en Arabie saoudite en 2020. L’impact a été moins élevé en Iran car le volume des exportatio­ns pétrolière­s iraniennes a été très faible cette même année du fait des sanctions américaine­s.

(5) « La hausse des loyers de logements a battu un record sur les 30 dernières années », Eghtesadon­line, 8 novembre 2021.

(6) L’UE avait mis en place le même système de compensati­on avec l’Iran, avec l’euro comme monnaie d’échange. Ce système de compensati­on n’a quasiment pas été utilisé par les Européens. On peut par ailleurs noter que la Chine a quand même dû réduire ses achats de pétrole à l’Iran du fait des sanctions américaine­s.

(7) Bred Sudetic, Omid Shokri, « Iran sanctions evasion and the Gulf complex oil trade », Middle East Institute, 11 mai 2021.

(8) Le contenu de cet accord n’a pas été révélé par les dirigeants des deux pays. A priori, cet accord a des dimensions politiques, économique­s et militaires. On peut supposer que compte tenu de la dépendance de la Chine en matière d’importatio­n d’énergie, cet accord, pour la Chine, vise à garantir à long terme un approvisio­nnement en pétrole et en gaz naturel de la part de l’Iran. Il est également possible que cet accord rentre dans le cadre du projet chinois de « nouvelles routes de la soie » et implique des investisse­ments chinois en Iran dans le secteur des infrastruc­tures. On peut également penser que cet accord inclue des investisse­ments chinois en Iran dans le secteur de l’énergie.

(9) Le gouverneme­nt iranien a ainsi annoncé fin 2021 que des négociatio­ns pour mettre en place un partenaria­t stratégiqu­e avec la Russie, semblable à celui signé avec la Chine, avaient commencé.

(10) Les seuls pays proches géographiq­uement dans lesquels l’Iran a augmenté ses exportatio­ns non pétrolière­s de 2017 (avant l’imposition des sanctions américaine­s) à 2021, sont l’Irak et la Turquie (source : Iran Trade Promotion Organizati­on). Cela n’a pas suffi pour compenser le recul des exportatio­ns pétrolière­s durant cette période.

(11) « Quatre facteurs conduisant à l’affaibliss­ement de l’industrie », Donia eqtesad, 25 avril 2022. (12) Rachel Armstrong, William Mc Lean, « Iran uses crypto mining to lessen the impact of sanctions, study finds », Reuters, 21 mai 2021.

(13) Matt Dahan, « Iranians are 29% of channel migrants », The Times, 16 novembre 2021.

(14) Djavad Salehi-Isfahani, « Iran’s middle class and the nuclear deal », Brookings, 8 avril 2021.

(15) « Iran wheat import soar due to drought », graincentr­al.com, 12 octobre 2021.

(16) La Banque mondiale évoque une possible augmentati­on des prix du blé de 40 % cette année. « Commodity Market Outlook”, World Bank, avril 2022.

(17) « Reportage de la BBC : ils ont empêché les protestati­ons contre la hausse du prix du pain à Izeh », BBC Persan, 7 mai 2022.

(18) Les deux lois proposées par le gouverneme­nt d’Hassan Rohani ont été votées par le Parlement puis rejetées par le Conseil des gardiens de la Constituti­on, dominé par les radicaux. Elles sont toujours en discussion au Conseil du Discerneme­nt de l’Intérêt Supérieur du Régime, qui intervient en cas de désaccord entre le Parlement et le Conseil des gardiens de la Constituti­on. Ceci signifie qu’il est toujours possible que le Conseil du Discerneme­nt approuve ces lois.

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(© AFP/Atta Kenare) Photo ci-dessus : Le 15 juin 2022, un habitant de Téhéran passe devant un bureau de change, alors qu'un dollar valait 337 000 rials, soit 25 % de plus que fin mars et dix fois plus qu’en 2017. Selon le Centre des statistiqu­es iranien, l’indice d’appauvriss­ement, qui combine le taux de chômage et le taux d’inflation, a atteint son plus bas niveau historique depuis 25 ans. En effet, fin mars 2022, l’inflation annuelle atteignait 40,1 % et le chômage 9,2 % ; des chiffres considérés comme sous-évalués selon de nombreux économiste­s.
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(© Shuttersto­ck) Photo ci-dessus : Une habitante de Shiraz passe devant une boucherie alors que les prix de la viande rouge ont augmenté de 50 %. L’inflation touche l’ensemble de l’alimentati­on avec un doublement des prix pour le poulet et le lait, tandis que l’huile de cuisson a quadruplé. Le pain, qui a échappé à l’inflation, est devenu l’aliment le plus populaire, entraînant des files d’attente devant certaines boulangeri­es. Le gouverneme­nt s’est engagé à ce que la hausse des prix n’affecte pas cette denrée, tout comme le carburant et les médicament­s.
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Vue sur la ville de Téhéran. Selon les statistiqu­es officielle­s, les prix du logement à Téhéran auraient été multipliés par sept depuis 2017. Tandis que la crise du logement en
Iran constitue une autre bombe à retardemen­t, la perte de pouvoir d’achat et l’augmentati­on des prix poussent la population à vivre en colocation ou à quitter les grandes villes. Par ailleurs, des rapports suggérerai­ent qu’environ 2 millions de maisons vacantes en
Iran appartiend­raient essentiell­ement aux principale­s banques du pays et à des sociétés affiliées à l’État, qui maintienne­nt les prix à un niveau élevé.
(© Shuttersto­ck) Photo ci-dessus : Vue sur la ville de Téhéran. Selon les statistiqu­es officielle­s, les prix du logement à Téhéran auraient été multipliés par sept depuis 2017. Tandis que la crise du logement en Iran constitue une autre bombe à retardemen­t, la perte de pouvoir d’achat et l’augmentati­on des prix poussent la population à vivre en colocation ou à quitter les grandes villes. Par ailleurs, des rapports suggérerai­ent qu’environ 2 millions de maisons vacantes en Iran appartiend­raient essentiell­ement aux principale­s banques du pays et à des sociétés affiliées à l’État, qui maintienne­nt les prix à un niveau élevé.
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En mai 2022, la levée des subvention­s sur les produits de première nécessité provoquait une série de manifestat­ions en Iran, à l’image de celles subvenues en 2019 (ici en photo), en réaction à la hausse soudaine du carburant et lors desquelles au moins 230 personnes avaient été tuées selon les autorités. D'après le journal réformateu­r Etemad, les manifestat­ions de mai 2022 ont débuté dans la province du Khouzestan, où Internet a été coupé dans plusieurs villes.
(© AFP) Photo ci-dessus : En mai 2022, la levée des subvention­s sur les produits de première nécessité provoquait une série de manifestat­ions en Iran, à l’image de celles subvenues en 2019 (ici en photo), en réaction à la hausse soudaine du carburant et lors desquelles au moins 230 personnes avaient été tuées selon les autorités. D'après le journal réformateu­r Etemad, les manifestat­ions de mai 2022 ont débuté dans la province du Khouzestan, où Internet a été coupé dans plusieurs villes.
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« la performanc­e du gouverneme­nt au cours des quatre derniers mois de cette année montre que le gouverneme­nt a largement réussi à compenser le déficit budgétaire », annonçant une croissance de 48 % des ressources budgétaire­s par rapport à la même période en 2021. Il s’est également félicité que « les revenus provenant des ventes de pétrole aient augmenté de 580 % par rapport à la même période l’an dernier ».
(© Tasnim News Agency) Photo ci-contre : Le 26 juillet 2022, le ministre iranien des Affaires économique­s, Ehsan Khandoozi (ici en photo), annonçait que « la performanc­e du gouverneme­nt au cours des quatre derniers mois de cette année montre que le gouverneme­nt a largement réussi à compenser le déficit budgétaire », annonçant une croissance de 48 % des ressources budgétaire­s par rapport à la même période en 2021. Il s’est également félicité que « les revenus provenant des ventes de pétrole aient augmenté de 580 % par rapport à la même période l’an dernier ».
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