Agar Agar

Le duo ouvre grand les portes de la per­cep­tion mu­si­cale

Les Inrockuptibles - - Sommaire - TEXTE Fran­çois Mo­reau PHO­TO Fe­lipe Bar­bo­sa pour Les In­ro­ckup­tibles

IL Y A LES GROUPES QUE L’ON DÉCOUVRE PAR HA­SARD DANS UN DÉ­DALE DE VI­NYLES chez un dis­quaire, au dé­tour d’une conver­sa­tion ou par l’in­ter­mé­diaire d’un cal­cul al­go­rith­mique éla­bo­ré ; cer­tains d’entre eux n’ont rien sor­ti de plus qu’un single, d’autres viennent de pu­blier un ep, d’autres en­core en sont à leur pre­mier al­bum. Et puis, il y a ceux que l’on traque avant même que la par­celle la plus in­can­des­cente de leur ta­lent ne se dé­tache et n’en­flamme l’époque. Agar Agar fait par­tie de cette deuxième ca­té­go­rie.

On a d’ailleurs beau­coup croi­sé la route de Cla­ra et Ar­mand ces der­nières an­nées. La pre­mière fois, c’était dans l’ar­rière-bou­tique du Gla­zart, en 2016 : bé­né­fi­ciant d’une hype un peu folle comme seul in­ter­net sait en créer, et après avoir si­gné un deal avec le la­bel Cra­cki Re­cords et lâ­ché le tube Pret­tiest Vir­gin, Agar Agar don­nait le coup d’en­voi de la sai­son d’été de la salle pa­ri­sienne.

Pas en­core très as­su­ré, les idées confuses quant à sa­voir où le car­ton de ce single ve­nu de l’es­pace pour­rait le me­ner, le duo se montre néan­moins gouailleur et libre, les épaules dé­ga­gées des affres du bu­si­ness de la mu­sique.

Les sou­ve­nirs sont flous, mais on se rap­pelle de l’ex­ci­ta­tion du mo­ment et du temps pour­ri qu’il fai­sait de­hors. Qui se poin­te­rait au-de­là du pé­ri­phé­rique avec une mé­téo pa­reille ? Tout le monde semble s’en foutre. Cla­ra, elle, se marre et si­gnale au pas­sage qu’elle est “la seule fille du la­bel”, tan­dis qu’Ar­mand, plus tai­seux ce soir-là, évoque le su­jet de la créa­tion aux syn­thés et de l’al­chi­mie par­faite entre les so­no­ri­tés syn­thé­tiques des com­po­si­tions du groupe et la voix à la fois soul et mé­tal­lique de Cla­ra. Quelques mois plus tard, au mo­ment de la sor­tie de Car­dan, le pre­mier ep avec le­quel ils tour­ne­ront pen­dant près de deux ans, jus­qu’à jouer à gui­chets fer­més à la Gaî­té Ly­rique et à la Ci­gale, Ar­mand nous confiait cette idée étrange, qui sonne au­jourd’hui comme une re­lec­ture hé­do­niste et asy­mé­trique de la pen­sée de Des­cartes : “On s’au­to­rise tout, car on ne sait pas qui on est.”

L’his­toire, on la connaît : Cla­ra et Ar­mand se ren­contrent sur les bancs des Beaux-Arts de Cer­gy. Les deux kids ont l’ha­bi­tude de jouer en­semble de la “mu­sique bien punk”, comme la dé­fi­nie Ar­mand, dans un ate­lier à l’acous­tique pé­rave, mais ne forment pas en­core l’en­ti­té que l’on pour­rait ap­pe­ler un groupe. Une poi­gnée d’élèves or­ga­nisent des con­certs l’après-mi­di, un ren­dez-vous bap­ti­sé La grosse jour­née, avec un line-up com­po­sé d’étu­diants de l’école.

Cla­ra ne veut pas jouer seule, Ar­mand la re­joint et les grandes lignes du pro­jet Agar Agar se des­sinent alors à la fa­veur d’un track in­ti­tu­lé Clau­dine Love, en hom­mage à la bi­blio­thé­caire de l’école par­tie à la re­traite. “On pro­je­tait au mur des spee­drun de jeux vi­déos”, se sou­vient Ar­mand. Un truc très ins­tinc­tif, punk et DIY, en phase avec l’idée que l’on peut se faire des termes alors en vogue de “post-in­ter­net” et fourre-tout d’“art brut” : “C’est in­té­res­sant que tu parles d’art brut, Du­buf­fet est l’un des ar­tistes les plus in­fluents pour moi, nous confie-t-il. Quand j’étais pe­tit et que je ren­trais dans la grotte, il me fai­sait aus­si en­trer dans les tripes de sa per­cep­tion des choses. Il me fai­sait vivre une ex­pé­rience. Jouer avec les sens comme ça, c’est ma­gni­fique.”

Sens, formes, per­cep­tions : trois axes de lec­ture qu’il faut ap­pré­hen­der si l’on veut abor­der se­rei­ne­ment l’ob­jet dis­co­gra­phique non iden­ti­fié qu’est

The Dog & the Fu­ture. Le pre­mier al­bum d’Agar Agar convoque ain­si ce trip­tyque à tra­vers les mo­tifs du chien (les sens), de l’oeuf (les formes) et une idée vague et à peine es­quis­sée du fu­tur (les per­cep­tions). Le tout cris­tal­li­sé dans des com­po­si­tions mu­si­cales pro­téi­formes où se té­les­copent les ad lib de Cla­ra sur des pro­duc­tions flir­tant avec le UK ga­rage et l’afro-beat (Fangs out, Lu­na­tic Fight Jungle), un slow dé­char­né joué sur le pont d’un as­tro­nef avec vue sur une pla­nète en flammes (Gi­gi Song), une chan­son de geste au chant mo­no­dique (Duke), une marche fu­nèbre fa­çon Hen­ry Pur­cell, re­vi­si­té par des syn­thé­ti­seurs

mo­du­laires (Re­quiem), ou en­core une ber­ceuse in­ter­stel­laire et ins­tru­men­tale aux so­no­ri­tés French Touch (Schla­flied für Ges­tern).

Si l’on ajoute à ce­la une po­chette aux pers­pec­tives géo­mé­triques im­pro­bables s’ins­cri­vant dans le très vaste mou­ve­ment ar­tis­tique du sur­réa­lisme (dif­fi­cile de ne pas pen­ser à Sal­va­dor Dalí), tout pour­rait sem­bler ici des­ti­né à nous faire tom­ber dans le pan­neau dres­sé par un couple de “beaux­sar­deux” en mal de tra­vaux pra­tiques : “Aux Beaux-Arts, on nous ap­prend à jus­ti­fier notre tra­vail et à créer du dis­cours”, nous pré­cise Cla­ra. Le genre de for­ma­tage dont Agar Agar veut jus­te­ment s’éloi­gner le plus pos­sible, tout en pen­sant une sur-conscience de classe et des lo­giques de do­mi­na­tion que sous-tend l’éti­quette “ar­tiste”. Une vo­lon­té qui a pous­sé la chan­teuse à lais­ser un mes­sage sur les ré­seaux so­ciaux l’an der­nier de­man­dant à sa com­mu­nau­té de l’abreu­ver de sources di­verses et va­riées sus­cep­tibles de lui ou­vrir de nou­velles pers­pec­tives : “J’avais l’im­pres­sion d’être en­fer­mée dans un truc ar­tis­tique. La ma­jo­ri­té des gens que je fré­quente sont du même mi­lieu. Même mes potes de ly­cée sont aux Beaux-Arts ! Je vou­lais avoir l’op­por­tu­ni­té de me re­trou­ver avec des gens qui sortent de ça”, conti­nue-t-elle. “C’est un truc à la Bour­dieu : pa­tri­moine éco­no­mique et pa­tri­moine cultu­rel”, ren­ché­rit Ar­mand.

Il en­fonce en­suite le clou en convo­quant l’écri­vain et phi­lo­sophe bri­tan­nique Al­dous Hux­ley, avec en ligne de mire des ques­tion­ne­ments qui filent le ver­tige. Du genre : comment se dé­fier des mé­ca­nismes de re­pro­duc­tion et de do­mi­na­tion qui nous main­tiennent dans notre état comme dans un ma­nège à force cen­tri­fuge : “C’est vrai­ment toute la ques­tion du Meilleur des mondes, où Hux­ley montre que les castes do­mi­nantes sont dans le jeu per­ma­nent. Nous, on a ce cô­té on fait la fête tout le temps, on s’amuse et on crée. On se re­trouve dans une caste et on en fait le constat : est-ce que mes ap­ports ne sont pas seule­ment des­ti­nés à cette caste ? Est-ce que je ne m’isole pas d’un monde qui est beau­coup plus vaste et est-ce que je ne suis pas moi-même dan­ge­reux pour ce monde sans le sa­voir ?”

Après un concert hou­leux à la Gaî­té Ly­rique en sep­tembre 2017, Cla­ra nous di­sait tra­vailler d’ar­rache-pied sur ce pre­mier al­bum fa­çon full time job, avec un aver­tis­se­ment quand même : The Dog and the Fu­ture ne se­ra pas une col­lec­tion de tubes et se­rait peut-être même car­ré­ment an­ti­com­mer­cial : “On se po­sait ce genre de ques­tion. L’ep avait du suc­cès, mais on sa­vait aus­si que faire de la mu­sique ce n’était

“On se re­trouve dans une caste et on en fait le constat : est-ce que mes ap­ports ne sont pas seule­ment des­ti­nés à cette caste ?” AR­MAND

pas se can­ton­ner à de­voir faire une car­rière, ni faire mon­ter la sauce, mais se faire plai­sir. Il y a quand même eu une pe­tite an­goisse à un mo­ment. On s’est dit : ‘on est tout jeune, on est fra­gile, si on se laisse com­plè­te­ment al­ler, est-ce qu’on ne prend pas un risque ?’ Et puis, ça a dis­pa­ru”, re­con­naît Ar­mand. “La chose qui était do­mi­nante dans notre ré­flexion, c’est qu’on avait en­vie d’être libres, pour­suit Cla­ra. Et d’être le plus cu­rieux pos­sible. C’est de­ve­nu un mé­tier, OK, c’est ma­gni­fique de pou­voir vivre de son art, mais il faut en faire quelque chose après.”

C’est quelque part dans ces sur­sauts et prises de conscience que ré­side la beau­té de ce disque im­par­fait et en mu­ta­tion constante. Il ne pro­duit au­cun dis­cours, il les sti­mule au contraire, en sus­ci­tant une cer­taine forme un peu naïve d’émer­veille­ment. Le chien, l’oeuf, le ta­pis agissent sur l’al­bum comme des mo­tifs in­ter­chan­geables, lui confé­rant ain­si un ca­rac­tère or­ga­nique et po­ly­morphe. Quand le com­mu­ni­qué de presse parle de struc­ture en deux par­ties, l’une pop, l’autre ex­pé­ri­men­tale, il se plante. Tout l’in­té­rêt de l’al­bum ré­side dans le fait qu’il n’a pas be­soin d’être ob­jec­ti­vé, mais plu­tôt ex­pé­ri­men­té. “Quand tu crées une forme, tu sus­cites la cu­rio­si­té et l’émer­veille­ment chez l’autre, ac­quiesce Ar­mand. Le but n’est pas d’ex­pli­quer pour­quoi l’oeuf et pour­quoi le chien. Le but est cette es­pèce d’élan de cu­rio­si­té

“J’avais l’im­pres­sion d’être en­fer­mée dans un truc ar­tis­tique. La ma­jo­ri­té des gens que je fré­quente sont du même mi­lieu. Je vou­lais avoir l’op­por­tu­ni­té de me re­trou­ver avec des gens qui sortent de ça”

CLA­RA

en­vers cer­tains ob­jets, cer­taines formes, cer­tains ca­rac­tères et cer­tains sons que l’on tri­ture pour d’abord nous émer­veiller nous-mêmes. Nous, quand on voit un oeuf ou un chien, ça nous émer­veille.”

Lan­cer des pistes, ex­pé­ri­men­ter, tra­vailler sur les per­cep­tions plu­tôt qu’as­se­ner des ré­ponses dé­fi­ni­tives, une dé­marche adop­tée très tôt par Ar­mand à tra­vers des trips sous acide fa­çon Al­dous Hux­ley (en­core lui) dans Les Portes de la per­cep­tion, sorte de jour­nal de bord mé­tho­dique dans le quelle phi­lo­sophe-écri­vain ren­dait compte des ef­fets du LSD sur sa per­cep­tion du monde sen­sible. Avec une bande de potes, Ar­mand s’in­té­resse en ef­fet aux tra­vaux du phar­ma­co­logue Alexan­der Shul­gin, l’un des papes de la contre-culture et des drogues de syn­thèse. Et se dé­fonce : “C’est très éloi­gné de la dé­fonce punk. Au contraire, c’était une dé­fonce très geek. On par­tait à la re­cherche de nou­velles ex­pé­riences en fai­sant at­ten­tion à bien construire un cadre qui nous plai­sait. On se pré­pa­rait à l’avance, ce que l’on ap­pelle le set and set­ting ; c’était comme si on par­tait dans l’es­pace. J’ai fait des purs trips”, se rap­pelle-t-il. La drogue n’aide pas à la créa­tion se­lon lui, mais la dé­marche éman­ci­pa­trice reste la même.

Ar­mand et Cla­ra es­timent d’ailleurs que l’al­bum est loin d’être par­fait : “Il y a des échecs. Je consi­dère qu’on n’a pas at­teint la li­ber­té to­tale. C’est un che­mi­ne­ment, pré­cise Ar­mand. Le but, c’est d’ou­vrir de nou­velles portes.” Dans son bou­quin

Pop Yo­ga, l’écri­vain Pa­côme Thiel­le­ment évoque le thème de la li­ber­té dans l’oeuvre de William Bur­roughs : “Cette li­ber­té n’est pas na­tu­relle, mais elle s’ob­tient à par­tir d’ex­pé­ri­men­ta­tions, de voyages et de com­bats. C’est un com­bat contre les dé­ter­mi­na­tions et les condi­tion­ne­ments…” Syn­thèse par­faite des pré­oc­cu­pa­tions d’un duo en quête d’éman­ci­pa­tion to­tale.

The Dog & the Fu­ture (Cra­cki Re­cords/So­ny Al­so)

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