Ro­bert Pat­tin­son

En­tre­tien avec un ac­teur brillant, drôle et ci­né­phile, à l’af­fiche de High Life de Claire De­nis

Les Inrockuptibles - - Sommaire - TEXTE Jean-Marc La­lanne PHO­TO Todd Cole pour Les In­ro­ckup­tibles

“J’ai re­gar­dé White Ma­te­rial à la té­lé­vi­sion un ma­tin, dans mon hô­tel, lors d’un tour­nage en Loui­siane, et ça m’a stu­pé­fait. Le rythme, la fa­çon de fil­mer les pay­sages, la per­for­mance d’Isa­belle Hup­pert…”

DANS UNE SERRE LUXU­RIANTE EMBRUMÉE DE VA­PEUR, OU DANS UN COM­PLEXE EMBRANCHEMENT DE COU­LOIRS en tôle dé­ca­tie, l’homme aux che­veux ras, au re­gard dur, au corps af­fû­té, avance avec l’as­su­rance d’un fauve aux aguets. Il est par­fois ac­com­pa­gné par une enfant de un an ou deux, qu’il porte blot­tie contre lui ou qu’il tient par la main pour la faire mar­cher avec le soin d’un grand mam­mi­fère re­pro­dui­sant des gestes an­ces­traux. Ce sont les pre­mières sé­quences de High Life, la fable mé­di­ta­tive qui se dé­roule dans l’es­pace de Claire De­nis, et en ba­gnard mu­tique en­fer­mé dans un vais­seau spa­tial, Ro­bert Pat­tin­son af­firme une puis­sance phy­sique, une pré­sence, vrai­ment bluf­fantes. Six ans après la fin de la sa­ga Twi­light, qui en fit le jeune mâle sur le­quel toute la pla­nète a fan­tas­mé, Pat­tin­son conti­nue à ex­plo­rer les plans les plus au­da­cieux du ci­né­ma mon­dial, fût-ce au prix de sa va­leur mar­chande de jeune pre­mier hol­ly­woo­dien.

Lors­qu’on le ren­contre, sa cri­nière dis­si­mu­lée sous une cas­quette vis­sée à l’en­vers, l’al­lure peu soi­gnée, on se dit qu’il se donne un cer­tain mal pour dis­si­mu­ler cette beau­té convul­sive, qui res­sur­git en un éclair dès que notre pho­to­graphe l’en­joint à en­le­ver sa cas­quette et à se pla­cer dans la lu­mière. Ce qu’il dé­gage dans la vie est néan­moins très éloi­gné de l’au­ra un peu té­né­breuse dé­cli­née aus­si bien par Twi­light que par les grands ci­néastes qui ont sui­vi (Cro­nen­berg, Saf­die, De­nis...). Le jeune homme, au contraire, est un peu clown, fait des blagues tout le temps et rit comme un enfant. Dans une suite du Cha­teau Mar­mont, dont il pré­tend “connaître toutes les chambres”, les deux heures en sa com­pa­gnie furent donc par­ti­cu­liè­re­ment joyeuses.

D’où vous vient cette cu­rio­si­té pour le ci­né­ma d’au­teur in­ter­na­tio­nal, qui vous fait voya­ger de Wer­ner Her­zog au Co­lom­bien Ci­ro Guer­ra ( L’Etreinte du ser­pent) en pas­sant par Claire De­nis ?

En fait, je crois que ça vient de… Jean-Luc Go­dard ! C’est lui le res­pon­sable de tout (rires). Vous sa­vez, je n’étais pas un ado­les­cent spé­cia­le­ment ci­né­phile. Mais un jour, un peu par ha­sard, j’ai dé­cou­vert A bout de souffle (1960). Et ça a été la source de tout : aus­si bien de mon en­vie de de­ve­nir co­mé­dien que de ma fa­çon de me com­por­ter dans la vie.

Qu’avez-vous tant ai­mé dans A bout de souffle ?

D’abord Bel­mon­do. Je crois qu’ado, je ne connais­sais per­sonne dans mon en­vi­ron­ne­ment que je pou­vais consi­dé­rer comme vrai­ment co­ol, à qui j’avais fol­le­ment en­vie de res­sem­bler.

Et puis Bel­mon­do dans A bout de souffle m’est ap­pa­ru et il est de­ve­nu pour moi le sym­bole du co­ol. Comme beau­coup d’autres avant moi, je me suis dit : “Je veux être lui !”

A cause de son in­so­lence ?

Oui. Ou plu­tôt à cause de cette in­croyable as­su­rance, qui lui per­met d’être aus­si lé­ger, dé­sin­volte. Mais Bel­mon­do n’est pas la seule chose qui m’at­tache à A bout de souffle. Je ne m’en ren­dais pas com­plé­te­ment compte à l’époque, mais la ma­gie du film tient aus­si à sa mise en scène. Je n’avais ja­mais vu avant quelque chose d’aus­si vi­vant et éton­nant au ci­né­ma. J’ai en­chaî­né sur Pier­rot le fou (Go­dard, 1965), qui m’a fait le même ef­fet.

Et je suis de­ve­nu une sorte de nerd qui ne pen­sait plus qu’à re­gar­der des films.

Vous connais­siez le ci­né­ma de Claire De­nis avant qu’elle ne vous pro­pose High Life ?

Oui. Je l’ai dé­cou­vert à l’âge de 24 ou 25 ans. J’ai re­gar­dé White Ma­te­rial à la té­lé­vi­sion un ma­tin, dans mon hô­tel, lors d’un tour­nage en Loui­siane, et ça m’a stu­pé­fait. Le rythme, la fa­çon de fil­mer les pay­sages, la per­for­mance d’Isa­belle Hup­pert… Je ne sa­vais pas qui était Claire De­nis, j’igno­rais si White Ma­te­rial était son pre­mier film. J’ai ap­pe­lé mon agent et lui ai dit : “Je veux tour­ner avec elle !” Il m’a quand même fal­lu trois ans pour réus­sir à la ren­con­trer ! Entre-temps, j’ai vu tous ses autres films.

Ça vous a ser­vi pour High Life ?

Ah oui. Le scé­na­rio que nous a don­né Claire ne fai­sait qu’une ving­taine de pages. Et ce n’était pas comme si l’his­toire était hy­per claire ! (rires) Ce n’est pas fa­cile de dé­fi­nir de quoi ça parle. On avan­çait un peu à tâ­tons, comme dans une énigme. Donc oui, j’avais en tête les images de ses autres films, leur cli­mat, sa ma­nière très spé­ciale de fil­mer les corps. Je me suis fo­ca­li­sé sur la fa­çon dont je pou­vais ap­par­te­nir à son monde.

Que vous a-t-elle dit sur votre per­son­nage et la fa­çon de l’in­car­ner ?

Elle m’a dit que c’était un che­va­lier du Moyen Age.

Que lorsque je me dé­fai­sais de ma com­bi­nai­son spa­tiale, c’était comme si je me dé­fai­sais d’une ar­mure. Ça m’a ai­dé. Elle me par­lait aus­si beau­coup de Ian Cur­tis, le chan­teur de Joy Di­vi­sion, de sa fa­çon de se te­nir, de mar­cher. Par contre, beau­coup de choses sont res­tées né­bu­leuses sur l’his­toire de ce gars, ce qu’il avait fait pour être em­pri­son­né. Claire trans­met plu­tôt des idées émo­tives que des in­for­ma­tions.

Joy Di­vi­sion, ça compte pour vous ? Vous avez une culture rock ?

J’adore Joy Di­vi­sion, oui. Et j’aime énor­mé­ment Con­trol, le film d’An­ton Cor­bi­jn sur Ian Cur­tis. C’est pour ça que j’ai tour­né dans un autre film de Cor­bi­jn, Life (2015), où je jouais un pho­to­graphe de presse qui fait un re­por­tage sur James Dean.

Le plas­ti­cien Ola­fur Elias­son est as­so­cié au film. Qu’a-t-il fait exac­te­ment ?

Il n’est ja­mais ve­nu sur le pla­teau. Je ne l’ai ja­mais ren­con­tré. Il est tou­jours sur cin­quante pro­jets en même temps. Je crois qu’il a ré­flé­chi en amont avec Claire sur la lu­mière du film,

la re­pré­sen­ta­tion du trou noir… J’aime beau­coup son tra­vail. Je me sou­viens de l’énorme so­leil qu’il avait pla­cé dans le hall de la Tate Mo­dern à Londres quand j’avais 16 ou 17 ans. J’y étais al­lé plu­sieurs fois et comme tout le monde, je pas­sais des heures à lé­zar­der cou­ché de­vant ce faux so­leil.

Après Cos­mo­po­lis (Cro­nen­berg, 2012), c’est la deuxième fois que vous tour­nez avec Ju­liette Bi­noche. Vous avez à nou­veau des scènes de sexe as­sez rudes.

Ju­liette, c’est la meilleure. Elle est tel­le­ment drôle et tel­le­ment sau­vage. Quand j’ai dé­cou­vert le film et que j’ai vu ce qu’elle fai­sait dans la fuck room, j’ai juste fait : “Wow !”

(il rit, comme s’il était sous le coup de la si­dé­ra­tion). Elle n’a au­cun com­plexe, elle peut tout faire avec la même in­ten­si­té.

Sur Cos­mo­po­lis, je dois bien dire que j’étais as­sez im­pa­tient d’ar­ri­ver au jour de notre scène hot dans la voi­ture. Et je suis très fier d’avoir fait ça avec Ju­liette. C’est quelque chose que je pour­rai mon­trer à mes en­fants (rires).

Vous en avez ?

Oh non ! No way ! (rires)

Avant High Life, vous aviez dé­jà eu un pro­jet avec un au­teur ma­jeur du ci­né­ma fran­çais, Oli­vier As­sayas. Que s’est-il pas­sé ?

J’ai fait la connais­sance d’Oli­vier à 23 ans, en plein Twi­light. C’est un des pre­miers ci­néastes un peu ar­tistes que je ren­con­trais et qui s’in­té­res­sait à moi. On s’est vus de temps en temps.

Et puis, quelques an­nées plus tard, il m’a pro­po­sé Idol’s Eye, une his­toire de cam­brio­leurs et de ma­fieux à Chi­ca­go à la fin des an­nées 1970. Le scé­na­rio est ma­gni­fique. Il per­met­tait d’ima­gi­ner un pur film noir, avec as­sez peu de scènes d’ac­tion, mais une grande sty­li­sa­tion un peu comme dans Le So­li­taire de Mi­chael Mann. Mais le film a eu beau­coup de sou­cis de pro­duc­tion. Je de­vais l’in­ter­pré­ter avec Ro­bert De Ni­ro, puis Syl­ves­ter Stal­lone. Et fi­na­le­ment, à quelques se­maines du tour­nage, tout a été an­nu­lé. C’était triste. Je re­çois ré­gu­liè­re­ment un mail d’Oli­vier ou de son pro­duc­teur m’in­for­mant que le pro­jet pour­rait être ré­ac­ti­vé. On ver­ra…

Lut­tez-vous tou­jours pour im­po­ser à votre en­vi­ron­ne­ment hol­ly­woo­dien, agents, pu­bli­cistes, vos choix tour­nés prin­ci­pa­le­ment vers le ci­né­ma in­dé­pen­dant poin­tu ?

Oh ! là, là ! ça fait long­temps que mon agent a ces­sé de me dic­ter ce que je de­vais faire (rires) ! Elle sait que je ne suis pas très por­té sur les co­mé­dies ro­man­tiques. C’est de­ve­nu une blague entre nous pour ca­rac­té­ri­ser le genre de per­son­nage que je choi­sis d’in­car­ner dé­sor­mais : “John, 30 ans, psy­cho­pathe” (rires). Mais vous sa­vez, même Twi­light, en tout cas le pre­mier, ce­lui de Ca­the­rine Hard­wicke, était un pro­jet as­sez bi­zarre, un pe­tit film de genre dont on ne soup­çon­ne­rait pas qu’il gé­né­re­rait au­tant d’ar­gent. Etes-vous sa­tis­fait de la place que vous oc­cu­pez au­jourd’hui sur la carte du ci­né­ma mon­dial ?

Ouais, ça me res­semble. Tous les films dans les­quels j’ai tour­né ces der­nières an­nées, il m’au­rait été im­pos­sible de ne pas les faire. C’était vi­tal pour moi. J’ai­me­rais que cette po­si­tion-là dure pour le reste de ma vie. La seule contra­rié­té, c’est que trop peu de gens voient ces films.

Ça vous rend triste que The Lost Ci­ty of Z de James Gray ou Good Time des frères Saf­die aient fait si peu d’en­trées sur le ter­ri­toire amé­ri­cain ?

Oui, bien sûr, ça me dé­sole. Je fré­quente des gens à Los An­geles qui tra­vaillent dans le ci­né­ma et n’ont pas vu ces films. Par­fois, j’ai l’im­pres­sion que vrai­ment per­sonne n’a vu Good Time, sauf mes amis… Et des cri­tiques fran­çais, bien sûr (rires). L’autre jour, je re­gar­dais Killing Zoe sur une chaîne du câble. Ce film de Ro­ger Ava­ry, sur un scé­na­rio de Ta­ran­ti­no, avait été un vrai suc­cès au box-of­fice en 1994, dans la fou­lée de Pulp Fic­tion.

Vu d’au­jourd’hui, ça pa­raît hal­lu­ci­nant ! 60 % des dia­logues sont

“Je suis bien content de ren­con­trer des jour­na­listes qui ne me parlent plus de mes che­veux”

en fran­çais sans sous-titres, l’in­trigue est com­plè­te­ment far­fe­lue, c’est hy­per violent, to­ta­le­ment hys­té­rique. Et à l’époque, il y avait en­core un pu­blic as­sez large pour dé­cou­vrir des choses aus­si in­ha­bi­tuelles. Je crois néan­moins que les films ont dé­sor­mais plu­sieurs vies, plus qu’avant en tout cas, grâce aux sites de strea­ming. Par exemple, ré­cem­ment, j’ai ren­con­tré un mec d’Ama­zon qui me di­sait que The Lost Ci­ty of Z, qui a si peu mar­ché en salles, fonc­tion­nait très bien en SVOD.

Dans The Lost Ci­ty of Z, vous vous aven­tu­rez sur un re­gistre un peu plus co­mique. On vous a plu­tôt vu dans des em­plois graves, des rôles tor­tu­rés, alors que dans la vie, vous sem­blez avoir tout le temps en­vie de vous amu­ser.

Quand j’étais jeune, j’avais très en­vie qu’on me prenne au sé­rieux. Peut-être parce que j’ai dé­bu­té dans Har­ry Pot­ter, puis en­chaî­né sur Twi­light, je vou­lais qu’on voit en moi de la com­plexi­té ou de la pro­fon­deur. Mais évi­dem­ment, j’adore rire. J’ai­me­rais tour­ner dans des co­mé­dies. Hé­las, les scé­na­rios de co­mé­dies que je re­çois ne sont ja­mais très bons.

Qu’est-ce qui vous fait rire comme spec­ta­teur ?

Si vous saviez, je suis tel­le­ment un ga­min ! Plus c’est ré­gres­sif, pué­ril, plus je suis mort de rire. C’est très em­bar­ras­sant, mais je dois vous dire que rien ne m’amuse plus qu’un ani­mal fai­sant une gri­mace sur Ins­ta­gram, et je peux ta­per dans un mo­teur de re­cherche “ani­mals doing fun­ny things” puis rire pen­dant des heures de­vant des chiens qui font des pe­tites mines, des chats qui se cassent la gueule… J’ai 8 ans, en vrai.

Les Saf­die, ça a été une ren­contre mar­quante pour vous ?

J’avais vu leurs films pré­cé­dents – The Plea­sure of Being Rob­bed, Lenny and the Kid, Mad Love in New York. J’avais très en­vie en tout cas d’ap­par­te­nir à leur uni­vers. Ça a été vrai­ment co­ol de jouer dans Good Time un per­son­nage mé­chant, violent, mais qui n’a au­cune conscience de la gra­vi­té de ce qu’il fait. Je vois une cer­taine proxi­mi­té entre les Saf­die et Claire De­nis, même si Good Time et High Life peuvent pa­raître très dif­fé­rents. Quand on tourne avec eux, on a le même sen­ti­ment d’être moins dans un film que dans un monde. Le monde in­té­rieur de quel­qu’un.

Vous avez dé­jà pen­sé à réa­li­ser un film ?

Pen­sé, oui, mais je ne sais pas si je le fe­rai un jour. Je me sens dans une telle in­sé­cu­ri­té que si je jouais dans mon film, je pas­se­rais mon temps à de­man­der à mes par­te­naires

“Ça va ? Comment j’étais ?” et à m’ex­cu­ser constam­ment (rires). Pour­tant, très jeune, je me ra­con­tais que je ces­se­rais d’être ac­teur pour de­ve­nir ci­néaste quand je se­rais grand. Mais lorsque je vois Claire ou les Saf­die, ce sont de telles dy­na­mos ! Ils ont une telle éner­gie, ils doivent ré­pondre à deux cents ques­tions par jour à des gens qui leur de­mandent sans ar­rêt ce qu’ils pré­fèrent entre deux cou­leurs, deux lu­mières, deux dé­cors, deux cos­tumes… Je crois que très vite je di­rais : “Mais je ne sais pas, je m’en fous, faites ce que vous vou­lez…” (rires)

L’un de vos proches amis est l’ac­teur Bra­dy Cor­bet, qui est de­ve­nu ci­néaste (il pré­sen­tait au der­nier fes­ti­val de Ve­nise Vox Lux, son se­cond long mé­trage dans le­quel Na­ta­lie Port­man in­carne une star de la pop – ndlr). C’est un mo­dèle pour vous ?

J’ai ren­con­tré Bra­dy quand il avait 16 ans. J’en avais 18 et j’étais ex­trê­me­ment im­pres­sion­né par cet ado qui sem­blait pos­sé­der sur le bout des doigts un siècle d’his­toire du ci­né­ma. Il avait vu tout les films, avait des théo­ries sur tout. Il sa­vait dé­jà qu’il vou­lait être ci­néaste. Mieux, il di­sait qu’il al­lait de­ve­nir un

(il parle en fran­çais) “au­teur” (rires). Son éru­di­tion ex­trême m’in­ti­mi­dait. A ses cô­tés, j’ai com­pris que mon tra­vail consis­tait en prio­ri­té à re­gar­der un maxi­mum de films, et par­ti­cu­liè­re­ment des films in­ter­na­tio­naux. Vous sa­vez, à Los An­geles, vous pou­vez très fa­ci­le­ment im­pres­sion­ner les gens par votre culture ci­né­phile.

Sim­ple­ment en di­sant que vous ai­mez Jean-Luc Go­dard, par exemple ?

(rires) Mais tel­le­ment ! Tout le monde se dit : “Wow, ce type est un gé­nie !” Quand je me suis ins­tal­lé à Los An­geles, je me ren­dais tous les week-ends dans un vi­deo store pour ache­ter des DVD Cri­te­rion. J’en re­gar­dais trois ou quatre par week-end. J’ado­rais ren­con­trer des gens qui, en ob­ser­vant ce que j’ache­tais, me conseillaient, m’orien­taient vers des films in­con­nus. Rien n’est plus at­ti­rant que la ca­pa­ci­té de l’autre à m’ap­prendre des choses, à me faire dé­cou­vrir des trucs que je ne connais­sais pas.

Le pre­mier Twi­light est sor­ti il y a tout juste dix ans. Vous sen­tez-vous loin du jeune ac­teur de 20 ans qui al­lait de­ve­nir une star avec ce film ? Quelles étaient ses at­tentes ?

Je suis exac­te­ment le même ! Je n’avais au­cune idée de ce qui al­lait m’ar­ri­ver, mais j’avais une sorte de foi en la chance. Le suc­cès de Twi­light m’a fait connaître quelques an­nées as­sez eu­pho­riques, où ma vie était une fête conti­nuelle. Je conti­nue à ne pas être in­quiet pour la suite, à croire en la chance, ça main­tient une sorte de san­té psy­cho­lo­gique.

“Je réa­lise que j’ai re­gar­dé Game of Th­rones pen­dant soixante-dix heures et que je ne vais pas être ca­pable de sor­tir le nom de mon per­son­nage pré­fé­ré”

Le fait de de­ve­nir l’ob­ses­sion éro­tique quo­ti­dienne de cen­taine de mil­lions de per­sonnes n’est en au­cune fa­çon une ex­pé­rience trau­ma­ti­sante ?

Il a été clair tout de suite pour moi que ça n’avait au­cun rap­port avec ma per­sonne. C’est quelque chose qui s’est construit à cô­té de moi et fi­na­le­ment me concer­nait as­sez peu. Je me sou­viens d’un jour où je mar­chais dans la rue et une per­sonne s’est je­tée sur moi en me di­sant dans une sorte d’ex­tase : “Mais tu es si beau !” Je suis res­té très calme et je lui ai dit : “Tu n’es pas en train de par­ler de la per­sonne en face de toi. Tu fais une pro­jec­tion. Ce sur quoi tu fais une fixa­tion n’existe que sur un écran, ou dans ta tête, mais n’est pas là en face de toi.” Elle a été un peu sai­sie et m’a lais­sé par­tir (rires).

Ça n’a ja­mais été un far­deau ?

Mais non, pas trop. Par­fois ça a été un peu lourd quand les gens m’at­ten­daient de­vant chez moi, me tra­quaient quand je sor­tais… Et puis quel­que­fois, la pro­mo était un peu pé­nible. Je me sou­viens avoir dit dans une in­ter­view que je ne me la­vais pas les che­veux. Après ça, pen­dant au moins six ans, tous les jour­na­listes me de­man­daient : “Alors comme ça, vous ne vous la­vez pas les che­veux ?” Ça, ça me ren­dait un peu fou ! Je suis bien content de ren­con­trer des jour­na­listes qui ne me parlent plus de mes che­veux. En­fin, on peut aus­si en par­ler si vous vou­lez (rires).

Il y a un pa­ral­lèle trou­blant entre votre car­rière et celle de Kris­ten Ste­wart. Elle en­chaîne aus­si les films in­dé­pen­dants et ar­ty. Elle a tour­né avec Oli­vier As­sayas juste avant que vous ayez failli le faire. C’est étrange que cette sa­ga teen ait ac­cou­ché des deux stars les plus ci­né­philes d’Hol­ly­wood.

Kris­ten, c’est moi qui lui ai tout ap­pris (rires). Non, je dé­conne. Elle fai­sait dé­jà des films hy­per co­ol avant Twi­light. Sa car­rière était dé­jà plus ac­com­plie que la mienne. Mais c’est vrai que nous avons un point de vue as­sez si­mi­laire sur le ci­né­ma, et sur beau­coup d’autres choses d’ailleurs. Kris­ten est vrai­ment très in­tel­li­gente, et elle a des goûts très sûrs. Si les ci­néastes les plus in­té­res­sants du mo­ment viennent vers elle, elle ne les rate pas.

Etes-vous sen­sible aux re­ven­di­ca­tions de parité homme/ femme qui se font en­tendre au­jourd’hui très for­te­ment dans le ci­né­ma ?

Oui, bien sûr. J’ai tour­né mon pre­mier film parce que j’ai été choi­si par une femme, la réa­li­sa­trice Mi­ra Nair ( Va­ni­ty Fair – La Foire aux va­ni­tés, 2004). Puis je suis de­ve­nu po­pu­laire grâce au film de Ca­the­rine Hard­wicke ( Twi­light, 2008). Je viens de tour­ner un film avec Claire De­nis. Et de fa­çon plus large, mon en­vi­ron­ne­ment pro­fes­sion­nel est fé­mi­nin. Mon agent et ma pu­bli­ciste sont des femmes. C’est vrai­ment la chose la plus na­tu­relle du monde pour moi de tra­vailler dans une re­la­tion d’éga­li­té homme-femme. Mais je me sou­viens qu’à la confé­rence de presse de To­ron­to, un jour­na­liste a po­sé à Claire une ques­tion qui com­men­çait par : “En tant que ci­néaste femme…” Et Claire l’a cou­pé en lui di­sant : “Ne me consi­dé­rez pas comme une ci­néaste femme, consi­dé­rez-moi comme une ci­néaste.” Dans l’idéal, le genre du réa­li­sa­teur de­vrait être ab­so­lu­ment in­dif­fé­rent.

Avez-vous le sen­ti­ment que l’industrie du ci­né­ma est une industrie sexiste ?

Je suis peut-être com­plè­te­ment aveugle mais je n’ai pas été le té­moin d’un sexisme spé­ci­fique à l’industrie du ci­né­ma. Pas su­pé­rieur en tout cas à ce­lui de l’en­semble de la so­cié­té. J’ai par­fois vu cer­tains hommes être sexuel­le­ment agres­sifs avec des col­la­bo­ra­trices. Mais j’ai vu aus­si ce genre de mecs ob­sé­dés par leur bite se faire re­mettre en place par des filles ou des mecs sur des tour­nages sur le mode : “Mais qu’est-ce qui ne va pas avec toi, mec ? T’es fou ?” Je ne pense pas qu’il y ait plus de gens dé­tra­qués, ou très cons, ou très vio­lents dans l’industrie du ci­né­ma que dans une autre industrie. Dans tous les mi­lieux, il faut se battre contre ce type de dé­rè­gle­ments.

Vous re­gar­dez des sé­ries ?

Oui, comme tout le monde. Mais pas de fa­çon com­pul­sive. J’aime beau­coup les sé­ries do­cu­men­taires. Je suis pas­sion­né par Ma­king a Mur­de­rer, par exemple. Mais j’ai aus­si re­gar­dé toutes les sai­sons à ce jour de Game of Th­rones.

Quel est votre per­son­nage pré­fé­ré de Game of Th­rones ?

Oups ! C’est là que je réa­lise que j’ai re­gar­dé ce truc pen­dant soixante-dix heures et que je ne vais pas être ca­pable de sor­tir le nom de mon per­son­nage pré­fé­ré (rires). Euuuh… Ho­dor ! C’est Ho­dor, mon per­son­nage pré­fé­ré !

Vous sen­tez-vous amé­ri­cain au­jourd’hui ? Ou un An­glais à Los An­geles ?

Je me sens as­sez amé­ri­cain, je dois dire. Même si je reste quand même un An­glais aux Etats-Unis. Mais c’est vrai que même si nous avons la même langue, ce sont deux iden­ti­tés, deux cultures vrai­ment dis­tinctes, et je me sens flot­ter entre les deux.

Vous in­té­res­sez-vous à la vie po­li­tique amé­ri­caine ?

Les élec­tions de mi-man­dat en ce mo­ment re­pré­sen­ten­telles pour vous un en­jeu im­por­tant ?

Je ne vote pas aux Etats-Unis, mais oui, je suis ce qui se passe, bien sûr. Vous sa­vez, j’ai été ex­trê­me­ment mar­qué par le Brexit. Et par la vio­lence et l’ina­ni­té du dé­bat po­li­tique au mo­ment de ce ré­fé­ren­dum en An­gle­terre. Chaque par­ti dé­cré­di­bi­li­sait les ar­gu­ments de l’ad­ver­saire par l’in­sulte et le men­songe. C’était un cli­mat très violent et ce n’était pas simple d’y voir clair. Au­jourd’hui aus­si, on se sent cou­pé de la vé­ri­té quand on re­garde les chaînes d’in­for­ma­tion amé­ri­caines. Des faits contra­dic­toires sont re­la­tés sur l’une et sur l’autre. De fait, le cli­mat po­li­tique est très lourd ici. De fa­çon gé­né­rale, ici comme ailleurs, je me sens beau­coup plus proche des li­bé­raux que des conser­va­teurs.

Re­mer­cie­ments pour la tra­duc­tion à Léo­ra Riou­bon et Quen­tin Billet-Ga­rin

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