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High Life, Heu­reux comme Laz­za­ro, Sa­mou­ni Road, Sale temps à l’hô­tel El Royale

Les Inrockuptibles - - Sommaire - High Life de Claire De­nis, avec Ro­bert Pat­tin­son, Ju­liette Bi­noche, An­dré Ben­ja­min, Mia Goth (Fr., All., G.-B., Pol., 2018, 1 h 51) Lire En­tre­tien avec Ro­bert Pat­ti­son, pages 10-16 Gé­rard Lefort

CLAIRE DE­NIS N’EST JA­MAIS LÀ OÙ ON L’AT­TEND. Après Un beau so­leil in­té­rieur, co­mé­die alerte, High Life, une science-fic­tion alar­mante. Mais le dé­ca­lage est sur­tout in­tra mu­ros tant l’es­pace-temps de High Life se joue des cli­chés. Quel est donc ce vais­seau spa­tial en forme de boîte d’al­lu­mettes de cui­sine au lieu des ha­bi­tuels presse-pu­rée in­ter­ga­lac­tiques échappés du par­king de Star Trek ? Qui sont ces spa­tio­nautes cras­seux, pré­fé­rés à l’aréo­page cou­tu­mier des Ken et Bar­bie de l’es­pace flot­tant dans une ape­san­teur de dé­odo­rant cor­po­rel ? D’où sur­git Dibs, doc­to­resse Fo­la­mour tout en ti­gnasse ar­bo­res­cente, qui ne che­vauche pas une bombe ato­mique, mais le der­nier cri du vi­bro­mas­seur ? C’est quoi ce bio­tope qui hé­site entre le squat et la co­lo­nie pé­ni­ten­tiaire ?

Ul­time pas de cô­té qui s’ap­pa­rente à un saut dans le vide : High Life n’est pas un film de science-fic­tion. Ou alors si, mais une science-fic­tion terre à terre, à l’école des maîtres du genre, d’Isaac Asi­mov à Phi­lip K. Dick : réa­liste, donc vi­sion­naire. Le film ne met en scène le fu­tur que pour par­ler de notre pré­sent où, dé­jà, la haute tech­no­lo­gie co­ha­bite avec la grande mi­sère, éco­no­mique, po­li­tique, af­fec­tive. Pour re­prendre le titre d’un film an­té­rieur de Claire De­nis, tout ce qui nous trouble eve­ry day, dont, entre autres, le pa­ra­doxal bien com­mun de notre im­mense so­li­tude. Dans High Life, zé­ro gra­vi­ty mais un maxi­mum de gra­vi­té.

Quand on lui parle, ré­fé­rence fa­tale, du 2001 de Ku­brick, Claire De­nis ré­pond Stal­ker de Tar­kovs­ki.

High Life n’est pas une odys­sée de l’es­pace avec boucan wag­né­rien af­fé­rant, mais un co­rol­laire de L’En­fer de Dante, ac­com­pa­gné par les mé­lo­pées de Stuart A. Staples (des Tin­ders­ticks). Les pas­sa­gers du vais­seau nu­mé­ro 7, tous des as­sas­sins condam­nés à mort, ont ac­cep­té, en échange de leur li­ber­té condi­tion­née, d’être les es­claves volontaires d’une ex­pé­rience qui os­cille entre la quête d’une source d’éner­gie in­édite et la re­cherche contrainte de nou­velles formes de re­pro­duc­tion. L’en­fer est à eux. Ou plu­tôt, comme dans le poème de Dante, le ves­ti­bule de l’en­fer, une porte qui parle et nous dit : “Par moi l’on va dans l’abîme des dou­leurs ; par moi l’on va par­mi les races cri­mi­nelles.” Et lors­qu’un enfant pa­raît au terme d’une in­sé­mi­na­tion qui tient plus du viol que de la PMA, son ave­nir semble lui aus­si se dé­pê­cher vers une ligne d’ho­ri­zon apo­ca­lyp­tique. Noir c’est noir, comme le trou dont s’ap­proche dan­ge­reu­se­ment le vais­seau nu­mé­ro 7.

Et pour­tant, High Life le bien nom­mé est un hymne fantastique à la grande vie. Une vie hors la loi, hors de soi, l’in­ceste

Une science-fic­tion terre à terre, à l’école des maîtres du genre, d’Isaac Asi­mov à Phi­lip K. Dick : réa­liste donc vi­sion­naire

étant l’autre ho­ri­zon du film, cette fois comme une au­rore et pas un cré­pus­cule. Le vais­seau 7 est un vé­hi­cule de dé­si­rs qui se foutent du sexe or­di­naire. La sen­sua­li­té y est ce­pen­dant constante. Pour preuve, deux scènes su­prêmes : la pre­mière montre la doc­to­resse Dibs s’ac­ti­vant sur le go­de­mi­ché de sa fuck box, la se­conde voit un jeune homme se ca­res­ser en ob­ser­vant la même Dibs qui sèche sa cri­nière de Gor­gone au souffle d’un cli­ma­ti­seur. Plai­sirs so­li­taires et fu­nèbres ? Sans doute. Mais aus­si, net­te­ment moins ra­bat-joie, d’une beau­té in­ouïe, ca­drée par le chef opé­ra­teur Yo­rick Le Saux, of­frant le re­gard er­rant du jeune homme, le dos d’oda­lisque de la doc­to­resse. High Life est une en­quête sur les aven­tures du corps, ses gouffres qui sont aus­si des som­mets. Les aveux de la chair.

Des corps, donc des ac­teurs. Brillants, même quand ils in­carnent des ombres, avec ce­pen­dant la pré­émi­nence de deux rôles sin­gu­liè­re­ment lu­mi­nes­cents : Monte, le spa­tio­naute ar­chan­gé­lique, et Dibs, la sombre doc­to­resse. Ro­bert Pat­tin­son, beau comme tou­jours, Ju­liette Bi­noche, belle comme ja­mais. N’était que l’un et l’autre opèrent une trans­la­tion qui les trans­fi­gure. Bi­noche, plus qu’in­quié­tante en la­bo­ran­tine dé­ran­gée. Pat­tin­son, plus qu’étrange en chaste éclai­reur d’un autre monde.

En an­glais, le mot stal­ker dé­signe un chas­seur qui s’ap­proche d’une dé­marche dan­sante. High Life est un stal­ker, feu fol­let qui nous guide dans une fo­rêt sombre où la ligne droite n’est ja­mais le plus court che­min pour at­teindre l’uto­pie. La beau­té et l’émer­veille­ment de l’uto­pie, l’amour, mal­gré tout.

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Ju­liette Bi­noche et Ro­bert Pat­tin­son

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