Scènes

La Nuit des rois, Après la ré­pé­ti­tion

Les Inrockuptibles - - Sommaire -

L’AMOUR SE PAIE EN MON­NAIE DE SINGE, semble nous dire Tho­mas Os­ter­meier en choi­sis­sant de mon­ter, pour sa pre­mière mise en scène dans la “Mai­son de Mo­lière”, la plus dé­li­rante des co­mé­dies de Sha­kes­peare : La Nuit des rois ou Tout ce que vous vou­lez. On ne s’étonne donc pas que, pour illus­trer ce com­merce de fan­tasmes qu’est la pas­sion amou­reuse, ce soit un couple de chim­pan­zés fa­cé­tieux qui ouvre le spec­tacle et y fasse, par la suite, des ap­pa­ri­tions in­opi­nées. Une ma­nière pour les pri­mates de re­ven­di­quer comme leur ter­ri­toire cette plage de sable blanc d’un ri­vage d’Il­ly­rie où se dé­roule l’ac­tion. Entre quelques pal­miers en pa­pier dé­cou­pé et des ro­chers de car­ton-pâte, c’est en pleine lu­mière que ce rêve de singes convoque une in­trigue où l’hu­ma­ni­té, réunie dans un royaume de fan­tai­sie, se di­vise en deux groupes de su­jets : ceux qui sont ivres tout le temps et ceux qui, sous l’em­prise du dé­sir, ne s’em­bar­rassent plus des fron­tières du genre pour se mettre en couple.

Comme on coupe une pomme en deux, Sha­kes­peare dé­mul­ti­plie les pos­sibles du fruit de la ten­ta­tion en lan­çant dans son jeu de quilles amou­reux deux ju­meaux qui, sé­pa­rés suite à un nau­frage, s’ima­ginent seuls au monde. Le charme an­dro­gyne du frère et de la soeur suf­fit à mettre le feu à la poudre des pul­sions, d’au­tant plus que Vio­la (Geor­gia Scal­liet) fait mon­ter le trouble d’un cran en se tra­ves­tis­sant en homme pour en­trer au ser­vice du duc Or­si­no (De­nis Po­da­ly­dès) sous le nom de Cé­sa­rio. L’oc­ca­sion pour elle de faire cra­quer la com­tesse Oli­via (Ade­line d’Her­my) tan­dis que, de son cô­té, son frère Sébastien (Ju­lien Fri­son) rend raide dingue le ca­pi­taine Cu­rio (Yoann Ga­sio­rows­ki) qui l’a sau­vé de la noyade.

On l’au­ra com­pris, même en étant ma­lin comme un singe, on risque fort de perdre son la­tin à suivre ces chas­sés-croisés,

sur­tout que la ronde des amours se double d’une farce sur les in­trigues du pou­voir. Avec Sir To­by Haut Le­Coeur (Laurent Sto­cker), Sir An­drew Gueule de Fièvre (Ch­ris­tophe Mon­te­nez), Feste le fou d’Oli­via (Sté­phane Va­ru­penne) et Ma­ria sa sui­vante (An­na Cer­vin­ka), le noyau dur des com­plo­teurs est chauf­fé à blanc par Tho­mas Os­ter­meier.

Pré­pa­rez vos mou­choirs car cette ir­ré­sis­tible bande de bouf­fons égrillards nous ont fait pleu­rer de rire quand, confor­mé­ment à la tra­di­tion sha­kes­pea­rienne, le met­teur en scène les lâche, la bride sur le cou, pour les lais­ser im­pro­vi­ser sur l’ac­tua­li­té et se payer la tronche de ceux qui nous di­rigent. Me­nant sa co­mé­die tam­bour bat­tant tout en ques­tion­nant les af­fi­ni­tés élec­tives des uns et des autres avec une ex­trême jus­tesse, Tho­mas Os­ter­meier gagne haut la main le pa­ri d’éclai­rer par le rire nos dé­bats sur l’amour, et l’on quitte à re­gret cette pla­nète des singes où souffle un tel vent de li­ber­té. Pa­trick Sourd

La Nuit des rois ou Tout ce que vous vou­lez, de William Sha­kes­peare, nou­velle tra­duc­tion Oli­vier Ca­diot, mise en scène Tho­mas Os­ter­meier, avec De­nis Po­da­ly­dès, Laurent Sto­cker et la troupe de la Co­mé­die-Fran­çaise. Jus­qu’au 28 fé­vrier 2019, Salle Ri­che­lieu, Pa­ris Ier

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