Mé­dias

Comment les jour­na­listes du New York Times tra­versent le séisme Trump. Mis­sion vé­ri­té…, un do­cu­men­taire de Liz Gar­bus, ver­ti­gi­neux.

Les Inrockuptibles - - Sommaire - Ma­thieu De­jean

LA SCÈNE A QUELQUE CHOSE DE SUR­RÉA­LISTE. Le 22 août 2017 à Phoe­nix (Ari­zo­na), où Do­nald Trump tient un mee­ting sur­vol­té, Mark Land­ler, cor­res­pon­dant du New York Times à la Mai­son-Blanche, quitte la salle en cou­rant alors que la foule lui lance une grêle d’in­jures. Il est le der­nier à par­tir pré­ci­pi­tam­ment de l’es­pace ré­ser­vé à la presse, son or­di­na­teur sous le bras. De­puis plu­sieurs mi­nutes, le pré­sident amé­ri­cain jette l’op­probre sur “les mé­dias et leurs fake news”, ci­blant le quo­ti­dien new-yor­kais, et at­ti­sant la haine de ses par­ti­sans. Dix jours après l’at­taque à la voi­ture-bé­lier d’un su­pré­ma­ciste blanc à Char­lot­tes­ville, qui a fait un mort et dix-neuf bles­sés, il ne di­gère pas l’ac­cu­sa­tion qui lui est faite d’avoir ren­voyé dos à dos ma­ni­fes­tants d’ex­trême droite et contre-ma­ni­fes­tants an­ti-ra­cistes.

“On pour­rait croire qu’ils (les jour­na­listes – ndlr) veulent rendre sa gran­deur à notre pays, mais je suis per­sua­dé du contraire.

Ils sont dingues, ces gens !”, tonne-t-il dans une am­biance suf­fo­cante, en les en­joi­gnant à “ren­trer chez eux” – ce qu’ils fi­nissent par faire, sous les quo­li­bets d’un pu­blic chauf­fé à blanc. Cette image, fil­mée par la réa­li­sa­trice Liz Gar­bus dans sa sé­rie do­cu­men­taire en quatre épi­sodes – Mis­sion vé­ri­té - Le New York Times et Do­nald Trump – ma­té­ria­lise de ma­nière brute et bru­tale la si­tua­tion de la presse aux Etats-Unis.

Pen­dant un an, son équipe de tour­nage a pu suivre de l’in­té­rieur, dans les bu­reaux du grand quo­ti­dien amé­ri­cain à New York et à Washington, la fa­brique de l’in­for­ma­tion,

dans cet en­vi­ron­ne­ment bou­le­ver­sé par l’im­pu­dence trum­piste. Af­fai­bli par son échec à an­ti­ci­per la vic­toire du mil­liar­daire, le jour­nal en­caisse les coups, cher­chant la­bo­rieu­se­ment les failles dans l’épaisse cui­rasse du lo­ca­taire de la Mai­son-Blanche, qui le dé­signe à la vin­dicte po­pu­laire. “Nous n’avons pas su prendre le pouls de notre pays, c’était une er­reur”, convient le ré­dac­teur en chef Dean Ba­quet dans les my­thiques lo­caux de la 8e ave­nue. “Comment in­car­ner ‘un jour­na­lisme d’in­ves­ti­ga­tion hon­nête et in­dé­pen­dant’ dans ce contexte po­li­tique hos­tile, au­quel s’ajoutent les dif­fi­cul­tés éco­no­miques qui frappent la presse écrite dans son en­semble ?” s’in­ter­roge-t-il. C’est le noeud gor­dien que ses jour­na­listes s’échinent à tran­cher au jour le jour.

Dans la li­gnée des films ins­pi­rés de faits réels tels Pen­ta­gon Pa­pers (2017) et Spot­light (2015) qui nous plon­geaient res­pec­ti­ve­ment dans les ré­dac­tions en pleine ef­fer­ves­cence du Washington Post et du Bos­ton Globe, ou du do­cu Les Gens du Monde d’Yves Jeu­land (2014), la fresque do­cu­men­taire de Liz Gar­bus fait l’ef­fet d’une im­mer­sion dans un monde pa­ral­lèle. Il y est na­tu­rel­le­ment ques­tion de la cel­lule in­ves­ti­ga­tion du NYT, le coeur du ré­ac­teur, et des mul­tiples af­faires qu’elle a ré­vé­lées sur Trump – no­tam­ment les liens entre des agents de ren­sei­gne­ment russes et des membres de son équipe de cam­pagne. On découvre aus­si le cy­nisme de l’en­tou­rage du chef de l’Etat, qui en­tre­tient des re­la­tions de conni­vence avec cer­tains jour­na­listes, tout en les cou­vrant d’ana­thèmes dès lors que ces po­li­tiques montent sur une es­trade – à l’ins­tar de Steve Ban­non, l’an­cien conseiller stra­té­gique de Trump. “L’iro­nie dans tout ça, c’est que même si tous les poids lourds néo­con­ser­va­teurs crachent sur le New York Times et les autres mé­dias, ils adorent dis­cu­ter avec nous”, constate amè­re­ment le jour­na­liste po­li­tique Je­re­my W. Pe­ters.

Mais au-de­là de ces re­la­tions de pou­voir, c’est la ma­chine hu­maine du jour­nal qui est aus­cul­tée avec un re­gard qua­si an­thro­po­lo­gique. Les êtres hu­mains qui tra­vaillent au NYT sont tou­jours sur le qui-vive, scot­chés à leurs smart­phones, des écou­teurs dans les oreilles pour ré­pondre aux ap­pels, ou peau­fi­nant un ar­ticle sur leur or­di­na­teur por­table jusque dans l’avion des Ma­rines qui les trans­porte, tels des sol­dats de l’in­for­ma­tion, pour suivre les dé­pla­ce­ments du Pré­sident. In­ter­net a aus­si ac­cé­lé­ré la ca­dence : une fois un ar­ticle pu­blié, son au­teur est in­vi­té à en­re­gis­trer un pod­cast, The Dai­ly, pour en li­vrer le ma­king of. Il en­chaîne avec un pla­teau té­lé pour com­men­ter son scoop. Puis ré­pond aux com­men­taires sou­vent agres­sifs sur les ré­seaux so­ciaux. Der­rière les grands noms de l’in­ves­ti­ga­tion – Mark Maz­zet­ti au pre­mier chef –, on de­vine que les tra­vailleurs de l’ombre courbent l’échine. Le chro­ni­queur mé­dia Jim Ru­ten­berg est l’un des rares à s’en ou­vrir : “L’an­goisse est pal­pable dans les bu­reaux. L’in­sé­cu­ri­té de l’em­ploi a tou­jours exis­té, mais main­te­nant c’est la re­struc­tu­ra­tion qui in­quiète. Mal­gré l’ef­fet Trump, on n’ar­rête pas d’en­tendre les mots ‘dé­part né­go­cié’ ou ‘li­cen­cie­ment’. On tra­verse une pé­riode pé­nible.” Mal­gré ces tur­pi­tudes, le New York Times a rem­por­té trois Pu­lit­zer en 2017 et ce der­nier tri­mestre il a en­gran­gé 203 000 nou­veaux abon­nés nu­mé­riques, soit les deux tiers de ses re­ve­nus. De quoi être plus confiant dans l’ave­nir.

Mis­sion vé­ri­té – Le New York Times et Do­nald Trump, pre­mier épi­sode le 6 no­vembre à 20 h 50 sur Arte

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