Mode

Les pul­sa­tions reg­gae font à nou­veau vi­brer. Ac­tua­li­té et his­toire d’un style

Les Inrockuptibles - - Sommaire - TEXTE Alice Pfeif­fer

“GREETINGS AND LOVE TO ONE AND ALL”, dit un homme, face ca­mé­ra, dans un nuage de weed. Nous sommes en Ja­maïque, dans la scène d’ou­ver­ture de Ro­ckers, réa­li­sé en 1978 par Theo­do­ros Ba­fa­lou­kos. Cette ré­fé­rence à la re­li­gion pa­ci­fiste ras­ta­fa­ri est sur le point d’être dé­tour­née de toute as­so­cia­tion hip­pie. S’en­suit un do­cu­men­taire sur les ghet­tos de King­ston, ur­bains, vio­lents, ar­tis­tiques et sty­li­sés. Là, le vê­te­ment – hy­per co­lo­ré et so­phis­ti­qué – de­vient, tout comme la danse et la mu­sique, un moyen d’ex­pres­sion. Le but du réa­li­sa­teur ? Mon­trer que s’il existe une culture fé­dé­ra­trice, elle peut aus­si être po­li­tique et lut­ter contre la culture oc­ci­den­tale do­mi­nante.

Ce­la passe donc aus­si par l’al­lure : on y découvre une po­pu­la­tion qui s’au­to­rise au quo­ti­dien des cha­peaux hauts de forme, des bé­rets, des sou­liers ver­nis, et un mé­lange unique de vê­te­ments de sport, de te­nues d’ou­vriers et de cos­tumes clas­siques – un re­mix lo­cal et per­son­nel qui re­pense ra­di­ca­le­ment les codes mon­dia­li­sés. Là, scène après scène, cou­leurs, ma­tières, et jux­ta­po­si­tions riches viennent illu­mi­ner les scènes de fête comme de conflit.

Cet oeil es­thé­tique est si puis­sant qu’il ins­pire au­jourd’hui une nou­velle ten­dance, lan­cée par Le­vi’s pour cet au­tomne – une ligne ba­sée sur des ar­chives que la mai­son a ré­édi­tées – rend hom­mage à la culture ja­maï­caine des an­nées 1970 et tire sa ré­vé­rence à Ro­ckers.

“C’est un mé­lange unique en son genre, ir­ré­vé­ren­cieux, dé­tour­né, entre codes de gé­né­ra­tions, classes so­ciales, fonc­tions, qui ne voit pas, par exemple, de dif­fé­rence entre du tai­lo­ring et une veste d’ou­vrier”, sou­ligne Paul O’Neill, di­rec­teur ar­tis­tique de la branche. Cet hi­ver, il pré­sente donc des blou­sons, che­mises et pan­ta­lons en ve­lours cô­te­lé, cou­leurs chaudes, patchs vifs, grandes poches, à la fonc­tion­na­li­té su­bli­mée. “Nous n’avons pas juste vou­lu rê­vas­ser une culture sans la connaître, mais lui rendre hom­mage, à son pas­sé comme à son pré­sent”, dit-il. Le pro­ces­sus de créa­tion le mène à voya­ger à tra­vers le pays pour as­sis­ter à des concours de danse, pho­to­gra­phier des per­son­nages lo­caux sans cas­ting pré­dé­fi­ni. “Il fal­lait que ce soit une dis­cus­sion plu­tôt qu’un re­gard im­po­sé.” Paul O’Neill découvre un rap­port aus­si per­son­nel que tri­bal au vê­te­ment, un ef­fort at­ten­tif au moindre dé­tail, l’in­di­ca­tion vi­suelle d’une fier­té, d’une in­di­vi­dua­li­té, qui ac­com­pagne chaque geste et in­ten­tion. Et au pas­sage, il donne un coup de pro­jec­teur sur une his­toire d’hy­bri­da­tion cultu­relle unique.

UN STYLE MI­GRA­TOIRE

Dès les an­nées 1950, une jeu­nesse ja­maï­caine s’aven­ture vers les Etats-Unis et l’An­gle­terre en quête de mu­siques et modes afro. Ces jeunes ra­mènent des pièces ves­ti­men­taires, des jeans, des jog­gings mais aus­si des al­bums de r’n’b, de blues et de jazz. Re­fu­sant tout co­pier-col­ler, ils ajustent, re­pensent et ré­pondent à ces im­ports en créant des pro­duits cultu­rels cha­hu­tés et fu­sion­nés. Naissent alors les cou­rants comme le rocks­tea­dy, le reg­gae, le ska, le dan­ce­hall et les sound sys­tem par­ties.

Quant aux vê­te­ments, les codes an­glo-saxons sont vi­dés de leurs as­so­cia­tions ha­bi­tuelles : les jeunes ar­borent le cos­tume trois pièces avec la même ai­sance que s’il s’agis­sait d’un sur­vê­te­ment, les bas­kets sont por­tées comme des chaus­sures de villes raf­fi­nées, les cha­peaux de­viennent des ac­ces­soires quo­ti­diens. Ces hommes – rude boys et rag­ga­muf­fins comme les chan­teurs qui ap­pa­raissent dans Ro­ckers, Le­roy “Hor­se­mouth” Wal­lace, Bur­ning Spear, Gre­go­ry Isaacs, Big Youth, Dillin­ger – gé­nèrent leur propre contre-culture, si­gnalent une mu­ta­tion du monde mo­derne et un re­fus de l’im­pé­ria­lisme et du ca­pi­ta­lisme.

UN RE­NOU­VEAU CULTU­REL

De nos jours, une nou­velle culture ca­ri­béenne ap­pa­raît : au­tant via la pe­tite-fille de Bob Mar­ley, Se­lah Mar­ley, top mo­del qui mo­der­nise l’hé­ri­tage fa­mi­lial et dé­fait les cli­chés, que grâce à l’agence de man­ne­qui­nat de la ca­pi­tale, Saint Mo­dels, qui col­la­bore avec les plus grandes mai­sons, les King­ston Fa­shion Days (sorte de fa­shion week lo­cale) ou le fes­ti­val cultu­rel Sum­fest qui s’at­tire les louanges de la presse de mode in­ter­na­tio­nale.

Pour Deiwght Pe­ters, fon­da­teur de Saint Mo­dels, “la par­ti­cu­la­ri­té de la ré­gion est un mé­tis­sage des plus com­plexes, entre l’Afrique, l’Inde, l’Asie – et la mode re­flète ce croi­se­ment des mondes, qui n’a rien à en­vier à l’Oc­ci­dent”. Gran­diose et faite mai­son, dé­cloi­son­née et à l’élé­gance in­édite, la mode du pays, hier comme au­jourd’hui, prouve donc l’im­por­tance du vê­te­ment dans une dé­marche plus po­li­ti­sée qu’elle n’y pa­raît. “L’al­lure est quelque chose qui ne s’achète pas, qui lie un groupe et fait l’in­di­vi­du”, ra­joute Paul O’Neill, sur la fonc­tion de la te­nue de cha­cun dans tout groupe so­cial.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.