Ci­né­mas

Le­to, What You Gon­na Do When the World’s on Fire?, Pig, Les Con­fins du monde, Cassandro, the Exotico !, Marche ou crève…

Les Inrockuptibles - - Sommaire -

L’ÉTAU. Que serait un concert de rock dont les spec­ta­teurs se­raient contraints de res­ter vis­sés à leur siège ? Sur scène, un jeune homme à lu­nettes fu­mées fait fré­mir sa gui­tare, mais dans la salle, les jeunes fans sont obli­gés de res­ter stoïques et si­len­cieux, aus­si sur­veillés que des col­lé­giens en plein exam par des fonc­tion­naires sé­vères. Ce dis­po­si­tif in­vrai­sem­blable, c’est la pre­mière scène de Le­to, le cin­quième long mé­trage ma­gis­tral de Ki­rill Se­re­bren­ni­kov. La fé­ro­ci­té de la ré­pres­sion so­vié­tique, sa fo­lie de contrôle de toute ex­pres­sion in­di­vi­duelle y est sai­sie à un point culmi­nant d’ab­sur­di­té : sa ten­ta­tive d’im­plan­ter un peu de culture oc­ci­den­tale pour mo­de­ler la jeu­nesse

(un “club de rock”, sous haut contrôle de l’Etat) tout en en­di­guant son énergie, par es­sence trans­gres­sive. Absurde et fé­roce, la si­tua­tion dans la­quelle se trouve

Ki­rill Se­re­bren­ni­kov ne l’est pas moins. Son as­si­gna­tion à ré­si­dence par les au­to­ri­tés russes ne lui per­met pas d’ac­com­pa­gner la car­rière in­ter­na­tio­nale de Le­to. Pire, son pro­cès pour dé­tour­ne­ment de fonds pu­blics (ac­cu­sa­tion ju­gée fan­tai­siste par de nom­breux ob­ser­va­teurs) pour­rait conduire à son em­pri­son­ne­ment. C’est dire la charge po­li­tique du film qui ex­cède sa mise en si­tua­tion his­to­rique. De l’URSS de Bre­j­nev à la Rus­sie de Pou­tine, l’étau a chan­gé de forme, mais la fa­çon dont ses mâ­choires en­serrent toute vel­léi­té de li­ber­té et de contes­ta­tion, elle, n’a pas va­rié.

L’ÉTÉ. La beau­té du film, sa puis­sance de sé­duc­tion, le plai­sir sen­sible qu’il pro­cure tient à ce que ce ré­qui­si­toire s’ins­crive en creux. Se­re­bren­ni­kov pri­vi­lé­gie moins les mé­ca­nismes de l’op­pres­sion que la sève qui pousse un en­semble de jeune gens à ré­sis­ter, à tra­cer

Tout un monde ima­gi­naire, fait d’au­dace et de pul­sion d’éman­ci­pa­tion, à par­tir de la pos­ture du fan

des che­mins de tra­verse, à se trou­ver des contre-mo­dèles in­so­lents et gla­mour. Les hé­ros de Le­to, ins­pi­rés de vrais lea­ders de groupes du dé­but des an­nées 1980 (Vik­tor Tsoi et Mike Naou­men­ko), ont vu la lu­mière en dé­cou­vrant le rock oc­ci­den­tal. Les lu­nettes de Lou Reed, la ti­gnasse ébou­rif­fée et les tein­tures des Pis­tols, la fé­li­ni­té de Marc Bo­lan, le son maigre du Vel­vet : c’est un peu l’es­sence du rock qu’ont in­gur­gi­tée d’un coup tous ces gar­çons et ces filles qui rêvent de l’Ouest. La new-wave et le psy­ché­dé­lisme, le glam rock et le punk… tout ce que les tee­na­gers oc­ci­den­taux ont dé­cou­vert dans une chro­no­lo­gie dia­lec­tique, ici, se mé­lange un peu. On peut tout être à la fois, em­prun­ter à Dy­lan et à Kraft­werk, re­prendre un tube glam de Mott The Hoople dans un dé­nue­ment sé­pul­cral à la Joy Di­vi­sion. L’his­toire du rock se ré­pète à l’Est sous forme de farce, car­na­va­lesque, pa­ro­dique, hy­bri­dée. Et pour­tant ces fer­ments d’in­sou­mis­sion, ces rêves de vie al­ter­na­tive ar­ra­chée à l’or­di­naire mo­rose, fou­droient avec plus d’in­ten­si­té en­core ces jeunes so­viets. Punk, glam ou psy­ché, tous ces sous-genres se confondent dans l’oeil de Mos­cou (ou en l’oc­cur­rence de Le­nin­grad) qui y voit seule­ment le sym­bole hon­ni de la culture ca­pi­ta­liste.

Le choix de Se­re­bren­ni­kov est de fil­mer de l’in­té­rieur la bulle construite par ces jeunes ro­ckeurs : le quo­ti­dien so­vié­tique est en­chan­té dans une comédie mu­si­cale rock fil­mée dans un noir et blanc de sa­tin à la An­ton Cor­bi­jn. Dans un bus, d’ano­nymes ca­ma­rades pro­los se mettent à en­ton­ner le Pas­sen­ger d’Ig­gy Pop. Des pro­cé­dés d’ani­ma­tion s’in­vitent dans les prises de vues pour dou­bler le réel de scin­tille­ments hal­lu­ci­na­toires. Se­re­bren­ni­kov dé­plie tout un monde ima­gi­naire, fait d’au­dace et de pul­sion d’éman­ci­pa­tion, à par­tir de la pos­ture du fan. Qui imite et ido­lâtre se li­bère plus qu’il ne s’aliène.

Et cette exul­ta­tion est fil­mée comme un été qui s’éter­nise. En pleine “guerre fraîche”, le film en­re­gistre au contraire des cou­rants de cha­leur, une in­can­des­cence des corps et des désirs, qui s’exa­cerbe dans la création mu­si­cale, mais aus­si dans la cir­cu­la­tion amou­reuse. Entre Mike, Vik­tor et Na­ta­lia, quelque chose se sus­pend, entre adul­tère non consom­mé et trouple fan­tas­mé. Dans ce film fait de blocs di­la­tés, de fêtes qui s’étirent, de ba­billages amou­reux non conclus, tout lé­zarde, se pré­lasse, comme un corps au soleil aban­don­né à une ex­tase sen­suelle.

LÉTAL. Quelque chose se forme pour­tant dans cette bulle hé­do­niste : un pe­tit germe mor­ti­fère qui la ronge. Là, une su­perbe idée de mise en scène voit un jeune punk dis­pa­raître en plon­geant dans un film de va­cances pro­je­té sur un mur. Ce pa­ra­dis bal­néaire qu’il re­joint en tra­ver­sant l’écran, c’est peut-être sa mort. Un peu plus tard, une men­tion écrite sur les der­niers plans du film nous in­dique que les vrais Vik­tor et Mike ont dis­pa­ru avant la dis­lo­ca­tion de l’URSS. Tout se désa­grège : les ré­gimes to­ta­li­taires comme la vie de ceux qui se sont construits contre. Ce souffle létal, qui tarde à s’ex­ha­ler mais fi­nit par tout em­por­ter, c’est ce qui rend ce film, si fes­tif et joyeux, in fine si bou­le­ver­sant. Jean-Marc La­lanne

Le­to de Ki­rill Se­re­bren­ni­kov avec Teo Yoo, Ro­man Bi­lyk, Iri­na Star­shen­baum (Rus., 2018, 2 h 06)

Ro­man Bi­lyk

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