Les Inrockuptibles

Edi­to

- Jean- Marc La­lanne Emmanuel Macron · Germany · Édouard Philippe · Ministry of Culture and National Patrimony · Roselyne Bachelot-Narquin · Albert Dupontel · Valérie Lemercier · Yeon Sang-ho · Bulle Ogier

“Je crois qu’il nous faut des règles très claires et très simples, mais ces règles doivent être les mêmes pour tous. Le couvre-feu, c’est à par­tir de 21 heures. Tout le monde doit être chez soi à 21 heures. Sauf les ex­cep­tions très pré­cises que j’ai énu­mé­rées hier. (…) Je suis sûr que tout le monde va s’adap­ter, y com­pris le monde de la culture dont je connais les dif­fi­cul­tés. Mais pour que les règles soient com­prises, ac­cep­tées, il faut qu’elles soient les mêmes pour tout le monde. (…) Je suis sûr que ce sec­teur va aus­si s’adap­ter à ces règles du jeu mais, en­core une fois, il faut que les règles soient les mêmes pour tous.” Vingt-quatre heures après l’an­nonce d’une in­ter­dic­tion de cir­cu­ler entre 21 heures et 6 heures du ma­tin, me­sure as­su­mée sé­man­ti­que­ment par Em­ma­nuel Ma­cron. En dé­pit du lourd pas­sif d’un terme comme “couvre-feu”, Jean Cas­tex congé­diait par ces phrases la de­mande de dé­ro­ga­tion des pro­fes­sion­nel·les du spec­tacle.

On pas­se­ra sur l’uti­li­sa­tion pour le moins in­ap­pro­priée de “règles du jeu”, quand le jeu évo­qué met en cause la sur­vie d’une part im­por­tante de tout un sec­teur éco­no­mique. Mais c’est sur­tout la ques­tion re­ven­di­quée de la li­si­bi­li­té du mes­sage qui fait ques­tion. Car, pour une large par­tie du sec­teur im­pac­té comme pour ceux et celles qui sont at­ta­ché·es à sa sur­vie, la dé­ci­sion est in­com­pré­hen­sible. L’amé­na­ge­ment d’une ré­serve à la loi qui per­met­trait, sur pré­sen­ta­tion d’un ti­cket de spec­tacle, de ren­trer chez soi après 21 heures re­pré­sente-t-il vrai­ment un fac­teur de désordre qui me­nace le bon fonc­tion­ne­ment de ce “couvre-feu” ? La réunion d’un pu­blic dans une salle de spec­tacle à hau­teur d’une jauge n’ex­cé­dant ja­mais 60 % de sa ca­pa­ci­té est-elle vrai­ment un dan­ger sa­ni­taire su­pé­rieur à la conti­nua­tion des trans­ports en com­mun de fa­çon as­sez peu ré­gle­men­tée ?

Les “règles du jeu” pro­cla­mées d’une ri­gueur im­pa­rable pa­raissent au contraire bien in­co­hé­rentes et ar­bi­traires.

“Une in­jus­tice folle”, comme le ré­sume sur notre site le met­teur en scène Jean-Ch­ris­tophe Meu­risse.

Quand un “couvre-feu” mis en oeuvre à 23 heures comme en Al­le­magne plu­tôt qu’à 21 heures au­rait pré­ser­vé les re­cettes d’en­tre­prises dont l’es­sen­tiel de l’ac­ti­vi­té se fait le soir. La dé­ci­sion stra­té­gique de ne pas at­ten­ter à l’ac­ti­vi­té de cer­tains sec­teurs éco­no­miques au dé­tri­ment d’autres dé­signe sans am­bi­guï­té les sec­teurs sa­cri­fiés comme ac­ces­soires. En ce­la, une telle prio­ri­sa­tion pro­longe cet “ou­bli” de l’art et de la culture dans le dis­cours de l’ex-Pre­mier mi­nistre Edouard Philippe en avril der­nier, vi­gou­reu­se­ment mis en cause par une tri­bune d’ar­tistes pu­bliée dans Le Monde. Alors même que le sec­teur concer­né, comme ce­la a été rap­pe­lé alors, fait vivre 1,3 mil­lion de per­sonnes. Il y a, à n’en pas dou­ter, une com­po­sante sym­bo­lique dans cette dé­ci­sion, une fa­çon de pri­vi­lé­gier l’ima­gi­naire as­so­cié au tra­vail (for­cé­ment diurne) à ce­lui as­so­cié au plai­sir et au di­ver­tis­se­ment (for­cé­ment dé­non­cé comme su­per­fé­ta­toire). Ce­la en­gage une vi­sion de l’art, de la culture, de la pen­sée qui se me­sure sur le plan de l’idéo­lo­gie et non pas ce­lui de la ra­tio­na­li­té éco­no­mique ni même sa­ni­taire. C’est aus­si une pos­ture de com­mu­ni­ca­tion, qui marque la vo­lon­té de l’exé­cu­tif de se mettre en scène comme tran­chant dans le vif, ne re­cu­lant pas de­vant les sa­cri­fices et ne crai­gnant pas d’en­dos­ser les ori­peaux d’une au­to­ri­té in­flexible.

En ré­vo­quant sè­che­ment la de­mande des pro­fes­sion­nel·les d’une exemp­tion du “couvre-feu” pour les spec­tacles, le chef du gou­ver­ne­ment n’a pas craint, en tout cas, d’af­fai­blir en­core la po­si­tion de celle qui la re­layait avec convic­tion et em­pa­thie, la mi­nistre de la Culture Ro­se­lyne Ba­che­lot.

“Pas un seul lieu qui n’a ré­ou­vert n’a été un lieu de dif­fu­sion du vi­rus. On est plus en sé­cu­ri­té dans une salle de spec­tacle que dans sa fa­mille”, af­fir­mait la mi­nistre le 2 oc­tobre. Jeu­di der­nier, elle pas­sait la jour­née à ren­con­trer des pro­fes­sion­nel·les du spec­tacle, dont la plu­part se dé­cla­raient sa­tis­fait·es de l’état des dis­cus­sions et avaient la convic­tion d’avoir été en­ten­du·es. Dans une interview au Pa­ri­sien, elle

plai­dait per­son­nel­le­ment pour un as­sou­plis­se­ment né­ces­saire des me­sures. On se sou­vient, lors de l’al­lo­cu­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron pré­sen­tant le 6 mai der­nier en vi­sio­con­fé­rence une sé­rie de me­sures pour sou­te­nir le champ de la créa­tion, de Franck Ries­ter pre­nant avec ap­pli­ca­tion des notes comme s’il dé­cou­vrait les pro­po­si­tions pré­si­den­tielles. Cette fin de non-re­ce­voir ex­pri­mée ven­dre­di der­nier par Jean Cas­tex, an­nu­lant les né­go­cia­tions en­ta­mées par Ro­se­lyne Ba­che­lot, ren­force en­core l’image d’une fonc­tion, mi­nistre de la Culture, dont la marge de ma­noeuvre pa­raît bien res­treinte.

Certes, les prin­ci­paux et prin­ci­pales in­té­res­sé·es ne s’avouent pas vain­cu·es, et cer­tain·es pro­fes­sion­nel·les des arts vi­vants ré­flé­chissent à de nou­velles pro­po­si­tions (sou­te­nu·es par cer­tain·es res­pon­sables po­li­tiques). Du cô­té du ci­né­ma, il faut sa­luer le sang-froid de la plu­part des dis­tri­bu­teurs qui sortent un film dans les pro­chaines se­maines et qui ont fait le choix de ne pas dif­fé­rer leur ar­ri­vée en salle.

Le pa­ri est ris­qué ; les re­cettes, in­cer­taines ; mais le re­port de tous les films un tant soit peu por­teurs au­rait pour ter­rible consé­quence de rui­ner la san­té dé­jà en­dom­ma­gée des ex­ploi­tant·es et de pro­vo­quer une fer­me­ture des ci­né­mas. A l’heure ac­tuelle, des films au po­ten­tiel com­mer­cial im­por­tant comme Adieu les cons d’Albert Du­pon­tel, Aline de Va­lé­rie

Le­mer­cier ou Pe­nin­su­la, le très at­ten­du film de zom­bies co­réen de Yeon Sang-ho, sont main­te­nus à leurs dates de sor­tie ini­tiales. Ce qui consti­tue un acte fort de cou­rage et de so­li­da­ri­té avec tous les maillons de la chaîne in­dus­trielle.

A vrai dire, c’est aus­si une cer­taine re­pré­sen­ta­tion du monde, pro­fon­dé­ment nor­ma­tive, qui pré­vaut à cet acte gou­ver­ne­men­tal. Le re­cen­tre­ment de l’exis­tence sur les va­leurs de fa­mille et de tra­vail. Pas de li­ber­té de cir­cu­ler en de­hors du tra­vail. Pas de pos­si­bi­li­tés d’in­ter­agir avec d’autres per­sonnes, d’autres corps, après 21 heures pour celles et ceux qui ont fait le choix de vivre seul·es. Celles et ceux qui n’ont pas sous­crit au mo­dèle exis­ten­tiel ma­jo­ri­taire se­ront les plus du­re­ment im­pac­té·es. Dans un film vi­sion­naire sur notre monde de Jacques Ri­vette, Le Pont du Nord (1981), Bulle Ogier ré­pète à deux re­prises cette phrase : “Le jour ap­par­tient au pou­voir, la nuit à la puis­sance.” C’est le genre d’apho­risme qui vous trotte dans la tête toute une vie, et il a re­jailli comme un éclair à l’an­nonce de ces me­sures coer­ci­tives. C’est peut-être la clé im­pen­sée, ar­chaïque, de ce “couvre-feu” : le peuple du jour craint ce­lui de la nuit ; le pou­voir contrôle et la puis­sance dé­borde, in­con­trô­lable. Un in­cons­cient pu­ni­tif et cas­tra­teur agit en sous-main de ces dé­ci­sions. Le pou­voir par na­ture vise à dé­vo­rer la puis­sance.

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Tout le monde rentre chez soi ! ( Ho­ly Mo­tors de Leos Ca­rax, 2012)

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