Les Inrockuptibles

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LORSQUE CHARLOTTE GAINSBOURG EST INTERROGÉE PAR UNE JOURNALIST­E DU “GUARDIAN” en 2019 sur les réactions que provoquera­it aujourd’hui sur les réseaux sociaux la sortie d’une chanson comme Lemon Incest, la fille de la légende de la chanson française ne louvoie pas : “Je pense que mon père serait aujourd’hui condamné par l’opinion publique à chacun de ses mouvements. Tout est à présent si politiquem­ent correct, si ennuyeux, si prévisible.” A l’heure de MeTooInces­te, la déclaratio­n sonne a fortiori comme une évidence. Même si le mythe Gainsbourg jouit encore d’une aura d’icône glamour, d’un statut de trésor national et reste une source d’inspiratio­n pour chaque nouvelle génération de musicien·nes, de Nick Cave à Benjamin Biolay, de MC Solaar à Air, en passant par Feu! Chatterton, Clara Luciani ou le groupe La Femme, les attaques envers Gainsbourg se multiplien­t depuis quelque temps, notamment sur les réseaux sociaux.

En septembre dernier et dans le podcast Transmissi­on d’Arte Radio, la chanteuse Lio allait même jusqu’à qualifier Gainsbourg de “harceleur” et de “Weinstein de la chanson”, revenant sur Les Sucettes, titre métaphoris­ant une fellation et que le compositeu­r avait écrite pour France Gall sans que cette dernière, alors âgée de 18 ans, n’ait saisi le double sens des paroles (lire p. 80). “Clairement, France Gall a été abusée par des adultes sans respect. C’est un viol, elle l’a ressenti comme ça, et c’est légitime”, s’agaçait l’artiste belge.

Gainsbourg pourrait-il passer d’incarnatio­n du génie chic à symbole de la masculinit­é toxique ? S’il est libre à chacun·e d’avoir sur cette question, ultra-contempora­ine, de la séparation de l’homme et de l’artiste et de la relecture d’une oeuvre et d’une vie passées à travers les lunettes du présent, sa propre réponse, il est intéressan­t d’observer que, de son vivant comme depuis sa mort, Gainsbourg a eu avec son époque un dialogue intense et pour le moins agité. Bien que son personnage public et ses créations artistique­s aient plusieurs fois muté, de ses débuts à la fin des années 1950 jusqu’à sa mort en 1991, la ligne de force de son parcours est l’attrait pour le scandale. Et si l’oeuvre polémique et le sulfureux mythe Gainsbourg pouvaient être utilisés comme prisme pour observer les mutations sociétales depuis les années 1960 ?

Chloé Thibaud est une jeune journalist­e travaillan­t notamment pour le média féministe Les Glorieuses. Passionnée par Gainsbourg depuis l’enfance, elle vient de sortir un essai intitulé En relisant Gainsbourg (bleu nuit éditeur), qui analyse la légende à l’aune des inspiratio­ns littéraire­s de l’auteur de La Javanaise. Comme l’essayiste nous l’explique, c’est précisémen­t ces références littéraire­s qui éclairciss­ent l’origine des effluves de soufre qui l’entourent : “Il a provoqué selon les codes de l’époque dans laquelle il était. Comme Oscar Wilde, dont il admirait énormément l’oeuvre, il se disait : ‘Qu’on parle de moi en bien ou en mal, l’important c’est qu’on parle de moi.’ Il y a chez Gainsbourg une volonté d’exister médiatique­ment, un impératif catégoriqu­e de faire du neuf, tant en termes d’image publique que de création artistique.” Et de poursuivre : “Pour comprendre, sans excuser, des phrases misogynes comme ‘Il faut prendre les femmes pour ce qu’elles ne sont pas et les laisser pour ce qu’elles sont’ ou ‘J’étais déjà misogyne, je deviens misanthrop­e, alors vous voyez il ne reste pas grand-chose’, il faut savoir que Gainsbourg était obsédé par des figures de héros romantique­s à la Rimbaud ou à la Baudelaire, se vivant comme persécuté, malheureux en amour et trompé par les femmes. Il était d’une timidité maladive,

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