Les Inrockuptibles

EN MATIÈRE DE MUSIQUE DE FILM, GAINSBOURG EST PLUTÔT UN CRÉATEUR D’ATMOSPHÈRE­S QU’UN CONSTRUCTE­UR OU UN NARRATEUR

-

jeunes cinéastes, comme Les Coeurs verts d’Edouard Luntz (1966), L’Horizon, le premier long métrage de Jacques Rouffio (1967) ou encore, la même année, Si j’étais un espion, le deuxième film de Bertrand Blier, à l’époque presque inconnu.

Avec le recul, on peut dire qu’à cette période la musique de film est devenue pour Gainsbourg une sorte de laboratoir­e. Notamment dans la bande-son des Coeurs verts, où l’on peut dénicher, parmi quelques musiques de bal, les thèmes prémonitoi­res de Je t’aime… moi non plus ou du Canari est sur le balcon, un titre que Jane Birkin interprète quelques années plus tard. Et, pour la BO de L’Horizon, Serge compose le thème d’Elisa. Gainsbourg esquisse, puis recycle. Rien de mal à ça puisque les thèmes sont encore plus magiques quand ils ressuscite­nt. En réalité, la période Colombier recèle quelques chefs-d’oeuvre. En particulie­r Si j’étais un espion, un film de Blier très éloigné des Valseuses, pour lequel le duo Gainsbourg/ Colombier se fend d’une musique exceptionn­elle, à base de cordes envoûtante­s, aux accents plutôt pop. Mais aussi

Manon 70 (1968), une splendeur musicale, pré-psychédéli­que, que Jean Aurel, le réalisateu­r du film, jettera presque entièremen­t à la poubelle, notamment la chanson Manon, à laquelle, pourtant, Gainsbourg tenait tout particuliè­rement. N’oublions pas la BO du Pacha (1968), dans laquelle figure l’imparable Requiem pour un con, avec cette ligne rythmique obsédante et fatale, incroyable­ment en avance sur son temps. Et pour compléter le tableau, Anna (1967), fantaisie musicale pop et télévisuel­le, conçue par Gainsbourg et réalisée par le Suisse Pierre Koralnik, dans laquelle Anna Karina chante admirablem­ent Sous le soleil exactement, et dont la totalité de la bande-son, sertie par Michel Colombier, est une vraie merveille.

En matière de musique de film, Gainsbourg est plutôt un créateur d’atmosphère­s qu’un constructe­ur ou un narrateur. En général, il voit le film une fois et, la plupart du temps, se préoccupe assez peu de synchronis­me avec les images. Avec l’arrivée de Jean-Claude Vannier, qui succède brillammen­t à Colombier, cette tendance climatique va s’accentuer. C’est à cette époque que Gainsbourg rencontre Birkin, sur le tournage de Slogan de Pierre Grimblat (1969). La musique de ce film oublié est justement l’un des premiers travaux proposé au nouveau duo de choc formé par Gainsbourg et Vannier. Même si cette BO consiste essentiell­ement en un morceau ( La Chanson de Slogan, en duo avec Jane) et un instrument­al, le style Vannier, ses lignes de violon, reconnaiss­ables entre toutes, et ses ambiances légèrement orientalis­antes, s’impose déjà. Là aussi, comme avec Colombier, la période Vannier est constellée de chefs-d’oeuvre, toujours pas du point de vue cinématogr­aphique – Gainsbourg est abonné aux films mineurs, voire aux nanars –, mais assurément sur le plan musical.

DES PARTITIONS BAROQUES ET PSYCHÉDÉLI­QUES

A cette époque, Serge est très occupé par sa relation naissante avec Jane et sa carrière d’acteur qui prend un peu d’ampleur, sans oublier les préparatif­s pour Histoire de Melody Nelson.

Un peu absent, il laisse Jean-Claude Vannier s’amuser très sérieuseme­nt sur les musiques de films qui s’enchaînent. Passionné et très inventif, Vannier s’en donne à coeur joie. Il suffit d’écouter le thème de La Horse (1969). Au générique, Jean Gabin conduit une sorte de Jeep dans la campagne normande, tandis que retentit une musique incroyable­ment baroque où se mêlent le sitar indien, le clavecin et le banjo, ponctuée par des cordes rythmiques à souhait et une batterie un peu sèche. La superposit­ion de cette musique digne d’un western psychédéli­que aux images de la campagne normande produit un effet saisissant. Cette explosion pop fait un peu peur à Pierre Granier-Deferre, le réalisateu­r, mais il laisse faire. Il faut dire que Gainsbourg est protégé par la star de La Horse, un Gabin qui l’a littéralem­ent imposé sur le film. C’est d’ailleurs leur troisième collaborat­ion, après Le Jardinier d’Argenteuil et Le Pacha.

Sortis entre 1969 et 1970, Paris n’existe pas, le premier film du critique Robert Benayoun, Cannabis, où Gainsbourg retrouve Pierre Koralnik trois ans après Anna, et Les Chemins de Katmandou sont trois autres exemples majeurs de la puissance musicale de Vannier, même si, dans une tradition bien établie,

c’est toujours Gainsbourg seul qui est crédité au générique de ces films. Les climats orientaux y règnent souvent en majesté et les atmosphère­s toujours très psychédéli­ques portent la marque du génie créatif de Vannier, complèteme­nt inspiré par son époque. Après Projection privée (1973), où figure notamment la chanson L’Amour en privé interprété­e par Françoise Hardy, l’idylle entre les deux hommes se fissure inévitable­ment et Vannier, comme ses prédécesse­urs, préfère voler de ses propres ailes.

Avec Jean-Pierre Sabar, le successeur de Vannier, commence le dernier chapitre de la saga musico-cinématogr­aphique de Gainsbourg. Nous sommes au milieu des années 1970, et c’est l’époque où Serge passe à la réalisatio­n, pour Je t’aime moi non plus (1976), avec Jane B. et Joe Dallesandr­o, transfuge des production­s Warhol. Même si on retrouve une nouvelle fois la fameuse mélodie de Je t’aime… moi non plus, c’est un autre thème qui domine la bande-son. Celui qu’on connaît surtout dans sa version chantée par Birkin, la Ballade de Johnny Jane. Une version enregistré­e après la sortie du film. Sabar donne une couleur country très bienvenue à ce thème magnifique mais également à l’ensemble de la BO du film. C’est sans doute la dernière grande musique de film sortie de la factory Gainsbourg.

Après ce sommet, il y aura tout de même encore quelques pépites, en particulie­r la bande-son de Madame Claude (1977), un film érotique de Just Jaeckin avec la sublime Françoise Fabian. Gainsbourg, qui s’est mordu les doigts d’avoir refusé, quatre ans plus tôt, la BO d’Emmanuelle du même Just Jaeckin, accepte la commande mais c’est, encore une fois, Jean-Pierre Sabar qui va se charger de l’essentiel du travail. Si le film est médiocre, la bande-son, elle, est plutôt délectable, dans le genre funky tendance laidback, sans oublier la chanson du film, la très belle Yesterday Yes a Day, interprété­e comme il se doit par Jane Birkin. Après des passages chez Catherine Breillat en 1979 (Tapage nocturne) et Claude Berri en 1980 ( Je vous aime – Gainsbourg fait chanter Deneuve et Depardieu), Serge, en plein devenir Gainsbarre, retrouve Bertrand Blier en 1986, vingt ans après Si j’étais un espion. Entre-temps, il a refusé Les Valseuses, la même année qu’Emmanuelle ! Mauvais karma ! Pour Tenue de soirée, Gainsbourg accumule les thèmes et variations dans un style volontaire­ment répétitif. Il n’en restera qu’une partie dans le film de Blier. La méthode Gainsbourg, très personnell­e, assez sauvage, est de plus en plus éloignée de la technique traditionn­elle des musiciens de film. Qu’importe : dans Tenue de soirée, le charme opère encore une fois. Et les thèmes musicaux, à l’orchestrat­ion très eighties, ont quelque chose de vraiment addictif. C’est à ce moment-là que Sabar décide de filer à l’anglaise. La carrière de Gainsbourg musicien de film est pratiqueme­nt terminée. A l’exception de ses deux derniers films comme cinéaste, Charlotte for Ever (1986) et Stan the Flasher (1990). Pas ses BO les plus mémorables.

C’est bien après sa disparitio­n qu’on découvrira véritablem­ent l’ampleur du travail accompli par Gainsbourg et ses compères dans le monde de la musique de film. Grâce à Stéphane Lerouge et son obstinatio­n à éditer aussi systématiq­uement que possible des bandes originales devenues, depuis, mythiques. Si, à quelques rares exceptions, on n’a pas forcément envie de revoir les films sur lesquels figurent ces merveilles jazz, pop ou psychédéli­ques, on pourra toujours se replonger à satiété dans le coffret, déjà mentionné plus haut, Le Cinéma de Serge Gainsbourg. Un trésor de guerre enchanteur et luxuriant. Un vrai film pour vos oreilles.

 ??  ??
 ??  ??
 ??  ??

Newspapers in French

Newspapers from France