Les Inrockuptibles

INDISSOCIA­BLE DE LA VIE ET DE LA CARRIÈRE DE SERGE GAINSBOURG, POSE SUR LUI UN REGARD TENDRE, NOSTALGIQU­E ET TOUJOURS ÉCLAIRANT.

- TEXTE Franck Vergeade

Dans le documentai­re inédit Gainsbourg, toute une vie (lire p. 98), vous dites qu’il symbolisai­t le cocktail unique d’un “Juif russe avec une culture française impeccable”.

Jane Birkin — Sa culture était riche de tellement de facettes. Il s’y connaissai­t aussi bien en peinture qu’en poésie ou en musique classique. Ses idéaux étaient vertigineu­x. S’il ne peignait plus, c’est précisémen­t parce qu’il ne supportait pas de ne pas être Raphaël ou Francis Bacon. La musique classique était pour lui un summum, incarnée plutôt par Alban Berg que par Gustav Mahler. A ma grande joie, Serge était également capable de reprendre les mélodies des plus grandes comédies musicales américaine­s (Oklahoma!, My Fair Lady…) au piano. Il avait hérité ça de ses années de pianiste de bar au Touquet.

C’est pourquoi il a préféré faire carrière dans la chanson qu’il qualifiait d’“art mineur”...

Un art mineur pour lequel il savait au fond de lui qu’il était le meilleur. (sourire)

Comment expliquez-vous qu’il ait traversé les modes et les époques depuis autant de décennies, au point d’être une référence artistique ultime, en France comme à l’étranger ?

Parce qu’il avait toujours vingt ans d’avance, dans ses goûts musicaux comme dans son personnage public. Il était même tellement en avance sur son temps que je me suis toujours étonnée qu’il soit aussi apprécié de son vivant. Cela donne un peu de réconfort de savoir qu’il était la personnali­té la plus populaire de France après la mort de Coluche [en juin 1986], surtout quand on se remémore à quel point il avait été rejeté à ses débuts. Les gens lui jetaient quand même des pièces pour qu’il quitte la scène ! Et dire que, des années plus tard, il séduira les plus belles filles du monde, à commencer par Brigitte Bardot...

Les deux albums cultes de sa discograph­ie, Histoire de Melody Nelson et L’Homme à tête de chou, n’ont pourtant pas recueilli les suffrages escomptés à leur sortie en 1971 et 1976.

Pourtant, j’étais persuadée que son concept album autour de Melody serait un carton. Serge collection­nait les bonnes critiques, mais il n’était pas encore un gros vendeur de disques. Il faudra attendre la parution d’Aux armes et cætera, en 1979. Dès lors, il a transformé en succès tout ce qu’il touchait. Il faisait des tubes exactement quand il le souhaitait, même avec des conneries aimables comme Sea, Sex and Sun. (sourire)

Il connaissai­t les recettes par coeur.

Dans le répertoire pléthoriqu­e de Serge Gainsbourg, quelles sont les chansons que vous n’avez pas interprété­es qu’il vous arrive de fredonner instinctiv­ement ?

L’autre soir, je revoyais un documentai­re sur Verlaine et j’ai aussitôt commencé à chantonner Je suis venu te dire que je m’en vais. C’est tellement inspiré d’avoir écrit “Comme dit si bien Verlaine au vent mauvais”. Je fredonne aussi souvent La Chanson de Prévert, un titre pour lequel Serge avait eu l’élégance de demander à Jacques Prévert s’il pouvait utiliser son nom dans les paroles. Ses chansons ne sont jamais très loin dans ma tête, c’est même celles que je connais le mieux de ma vie.

JANE BIRKIN

Quel serait le titre fétiche qu’il vous a écrit ?

Entre Les Dessous chics et Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve, je ne saurais choisir. A l’enterremen­t de Serge, Catherine Deneuve avait prononcé les paroles Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve, sans musique. C’était si poignant…

D’où lui venait son goût de la provocatio­n ?

C’était dans son ADN. Il adorait provoquer et ne pouvait jamais s’empêcher de faire un bon mot. Ses formules incisives étaient souvent drôles, sauf pour la personne concernée. C’était plus fort que lui ! Le jour où il a brûlé un billet de 500 francs à la télévision française [sur le plateau de l’émission

7 sur 7, le 11 mars 1984], je n’ai guère été étonnée puisqu’il l’avait déjà fait plusieurs fois à Londres. Ma mère lui donnait d’ailleurs des billets de 5 livres pour qu’il brûle un peu moins d’argent. Dans les années 1980, Serge était dans une telle spirale médiatique qu’il devait trouver une nouvelle parade à chaque sortie. Les téléspecta­teurs en redemandai­ent…

Comment analysez-vous son passage du génie Gainsbourg à l’envers Gainsbarre ?

Il était tout dans une seule et même personne : Ginzburg, Gainsbourg et Gainsbarre. Dans sa vie, il aura connu trois périodes : bleue et rose comme Picasso, puis cubique. Sur le moment, je n’appréciais pas son personnage de Gainsbarre parce que j’aimais tellement la personne de Gainsbourg, mais c’était sans doute une période nécessaire. Les plus jeunes ont d’ailleurs été touchés par Gainsbarre. Serge était un éternel adolescent. Sa popularité s’explique aussi par ses métamorpho­ses successive­s. Il brassait trois, quatre génération­s en même temps. Comme pour les concerts au Casino de Paris, où tout le monde reprenait en choeur

La Javanaise en allumant un briquet. Quand je vois aujourd’hui des chauffeurs de taxi de 25 ans qui connaissen­t Serge, c’est grâce à YouTube. Ensuite, ils auront tout le loisir de découvrir sa discograph­ie.

Quel objet fétiche avez-vous conservé de lui ?

Le diamant qu’il m’a acheté quatre jours avant de mourir.

Votre fille Charlotte Gainsbourg prévoit de rouvrir la maison rue de Verneuil avant la fin de l’année...

Elle a été une fille prodigue. Pendant trente ans, elle s’est dépensée sans compter pour entretenir et garder cette maison sous cloche, comme dans La Belle au bois dormant. Un jour, elle savait qu’elle pourrait ouvrir un musée à la mémoire de son père, en acceptant de lâcher ce qu’il y avait de plus privé alors qu’elle était privée de lui. Quand on ouvre la porte, il y a encore sur le divan les marques des fesses de Serge ! On a l’impression qu’il est simplement monté se coucher, c’est très émouvant.

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