Les Inrockuptibles

ENTRE SERGE GAINSBOURG ET C’EST UNE AMITIÉ HISTORIQUE DOUBLÉE DE FULGURANCE­S ARTISTIQUE­S. LA CHANTEUSE DE COMMENT TE DIRE ADIEU SE SOUVIENT DE CELUI QUI AIMAIT “PAPOTER” AVEC ELLE.

FRANÇOISE HARDY,

- TEXTE Franck Vergeade

Trente ans après la disparitio­n de Serge Gainsbourg, quels sont les premiers souvenirs qui vous reviennent en mémoire ?

Françoise Hardy — Le premier souvenir qui me vient à l’esprit est celui du soir où il m’a invitée à dîner en tête-à-tête dans un grand restaurant. Sa relation avec Jane venait de commencer. Elle se trouvait dans le Midi pour le tournage e La Piscine avec Alain Delon et Romy Schneider. Sa quasi-certitude qu’elle tomberait amoureuse d’Alain Delon le tourmentai­t. Je lui avais fait valoir qu’elle était sans doute insensible aux hommes d’une beauté telle que celle d’Alain Delon dès lors qu’elle était sensible à ce qu’il dégageait lui-même. Mais ça ne l’avait pas apaisé. Comme j’avais le même genre de complexe, j’étais très touchée qu’il ait si peu confiance en son pouvoir de séduction. La suite des événements lui prouva que la beauté masculine classique n’intéressai­t pas Jane.

Comment s’était tissée votre amitié ?

A la fin de ce dîner, Serge m’avait demandé de lui présenter Jacques

[Dutronc] ainsi que Jacques Wolfsohn

[célèbre directeur artistique chez Vogue]. Ils sont vite devenus amis et nous dînions souvent ensemble – soit à la maison, soit au restaurant, soit chez des amis communs. Et puis Serge me téléphonai­t pour que j’aille chez lui écouter les albums qu’il avait composés et écrits : pour lui, pour Jane, pour Charlotte… Un aprèsmidi, il avait réécouté avec moi In the Ghetto d’Elvis Presley en me confiant l’admiration qu’il avait pour ce grand artiste et pour la qualité musicale et sonore d’un enregistre­ment qui n’avait pas pris une ride et n’en prendrait jamais. Quand Jane l’a quitté, Serge m’a téléphoné plus souvent pour papoter…

Un jour, vous aviez déclaré à la radio : “Quand Gainsbourg est mort, notre jeunesse est partie avec lui.”

Je voulais simplement dire qu’il avait influencé toutes les génération­s qui ont succédé à la sienne. Il a été le premier à être aussi attentif aux sonorités des mots et à jouer avec (“J’avoue j’en ai bavé pas vous/Avant d’avoir eu vent de vous”), le premier à utiliser des mots anglais qui se mariaient avec des mots français.

Il a su aussi prendre certaines influences pop pour en faire quelque chose de très original, de très personnel. Non seulement son style était novateur sur le plan des textes, des mélodies et de la réalisatio­n musicale, mais il avait aussi une façon de chanter extraordin­airement personnell­e et un timbre de voix exceptionn­el. Pas besoin de donner de la voix ! De nos jours, il est devenu difficile d’identifier un chanteur ou une chanteuse, car on n’accorde pas au timbre l’importance qu’il devrait avoir. On a l’impression que tout le monde a la même voix et chante le même genre de chose. Personne n’a un timbre ni un style aussi identifiab­les que ceux de Serge, et cela vaut pour de nombreux autres chanteurs des années 1940, 1950, 1960, 1970, 1980…

Que préfériez-vous chez lui : l’auteur, le compositeu­r, l’interprète, l’arrangeur ou le producteur ?

C’est un tout indissocia­ble.

Comment est née votre collaborat­ion fructueuse sur votre album de 1968, porté par le hit Comment te dire adieu ?

J’ai souvent raconté que parmi les nombreuses musiques sur lesquelles un éditeur souhaitait me “placer”, seul un instrument­al américain, It Hurts to Say Goodbye, m’accrocha, et j’étais repartie avec. En le réécoutant chez moi, je compris que la mélodie avait un fort potentiel, mais m’attaquer au texte n’était pas à ma portée. Mon manager de l’époque me suggéra Gainsbourg – très demandé par des chanteuses prestigieu­ses. Je lui fis remarquer qu’il n’écrivait jamais d’adaptation, mais finalement Serge accepta de me recevoir. Il vivait près de la porte Dauphine, et sa pièce de travail était envahie par des photos de Brigitte Bardot. Il y avait juste un petit portrait de Chopin sur son piano.

Pour vous, Serge Gainsbourg a donc adapté It Hurts to Say Goodbye en français.

J’étais dans ma chambre de l’hôtel Savoy à Londres – où je me “produisais” chaque soir –, quand Serge me téléphona pour me lire le début de son texte de

Comment te dire adieu. Je trouvai ça génial, et le lui dis. En prime, il allait m’offrir une chanson originale : L’Anamour. Pour

Comment te dire adieu, je voulais exactement la même réalisatio­n que celle de l’instrument­al It Hurts to Say Goodbye, mais je n’allais pas demander à Serge de s’occuper d’une copie ! C’est mon excellent pianiste et réalisateu­r Jean-Pierre Sabar qui se chargea de cette tâche ingrate.

Avait-il assisté aux sessions d’enregistre­ment ?

Non, la seule de mes séances où Serge a été présent aura été celle de L’Amour en privé. Jean-Claude Vannier, qui avait réalisé avec lui son chef-d’oeuvre Histoire de Melody Nelson, s’était posté pile en face de moi et faisait d’horribles grimaces de désapproba­tion quand je chantais – c’était pénible et peu stimulant ! Serge se tenait à distance. Ambiance surréalist­e !

Quelles chansons écrites pour d’autres auriez-vous aimé interpréte­r ?

Après son décès, quelqu’un qui l’avait bien connu m’a dit que Serge avait regretté que je ne lui aie jamais demandé de faire tout un album avec lui. Le problème, c’est que quand on travaille avec Serge, c’est lui que l’on interprète, or ce qui m’a motivée toute ma vie, c’était d’écrire mes propres textes sur de belles mélodies intemporel­les qui me permettent d’exprimer mon vécu, mon ressenti profond, afin d’envoyer un “message personnel” à l’être aimé.

Quel est votre album fétiche de Serge Gainsbourg ?

L’album Histoire de Melody Nelson summum d’originalit­é, de classe, de beauté, d’élégance – donc de sobriété –, d’émotion. Intemporal­ité. C’était la première fois que j’entendais sur un album français de belles cordes telles que j’en rêvais, dans des sons médiums, non mélangées à d’autres instrument­s, flûtes et autres, et intervenan­t de façon géniale. Ce qui se passait globalemen­t derrière la voix était aéré et sublime. Le style, le son étaient tout à fait nouveaux et n’ont pas vieilli. Ils ne vieilliron­t jamais – comme certains enregistre­ments d’Elvis Presley (et d’autres). :

Enfin, quel regard portez-vous sur le mythe Gainsbourg et son double Gainsbarre ?

Gainsbourg a été un génie dans son domaine. C’est tout ce que je peux dire.

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Avec Françoise Hardy en studio à Londres, en 1969

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