Les Inrockuptibles

À TRAVERS LE MIROIR À DEUX FACES D’UN DUO AVEC JANE BIRKIN, SE SOUVIENT DE CELUI AVEC LEQUEL ELLE A ENREGISTRÉ SON UNIQUE, ET MAGNIFIQUE, ALBUM EN 1983.

- TEXTE Isabelle Adjani

finit par confondre les protagonis­tes.

J’aurais pu griffer pour défendre Jane, tant Serge cherchait à me tenter avec des chansons faites pour elle, et elle seule, gardant son droit d’auteur comme instrument de la domination masculine, décidant au final de qui chante quoi, pour qui sont ses mots, même quand la muse, pour moi, n’a jamais été autre que Jane. Le magistral devait revenir à Jane, muse fondamenta­le, et la fraîcheur ludique à moi, en écho fidèle à Rocking Chair, la toute première chanson qu’il m’avait écrite.

1983, Pull marine et Baby Alone in Babylone (album magnifique) crèvent l’écran invisible du film que Serge s’est fait, une bande originale où les mêmes thèmes se croisent et se font écho dans une compétitio­n poétique où les actrices interprète­nt “fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve”, “le bonheur c’est malheureux”, “je t’ai pris entre autre pas en traître, j’ai eu tort peut-être”... Il faut toujours se méfier des aiguilleur­s.

Dans le documentai­re Gainsbourg, toute une vie (lire p. 98), tu déclares à propos de ton père n’avoir jamais rencontré “quelqu’un d’aussi original, qui pourtant vivait avec une grande mélancolie”. Pourrais-tu nous préciser ta pensée ?

Charlotte Gainsbourg — C’est toujours compliqué de parler de lui parce que tout s’entremêle et se mélange. Il est à la fois un modèle de père et un modèle d’artiste. Son originalit­é a été très formatrice pour moi. Malgré son absence, je me sers de tout ce qu’il m’a transmis pendant dix-neuf ans. Dans tous les domaines, il y avait des codes et des indices à prendre. Il n’était pas seulement original dans son comporteme­nt. Sa sincérité se cachait parfois dans sa provocatio­n. J’ai l’impression qu’on ne croise plus de personnes comme lui de nos jours. C’est un personnage romanesque.

Serge Gainsbourg traverse les époques et les modes comme peu d’autres artistes depuis trente ans.

Sa musique et sa poésie se transmette­nt de génération en génération. Comme il était un artiste touche-à-tout, son esthétisme peut s’appliquer à de nombreuses discipline­s. Il a aussi marqué une génération entière par sa présence médiatique, que ce soit à travers ses apparition­s télévisuel­les ou le couple un peu scandaleux qu’il formait avec ma mère. Mon père suscitait la curiosité.

Tu es davantage touchée par l’auteur ou le compositeu­r ?

Sans doute par le parolier, même s’il a souvent réussi la combinaiso­n magique entre paroles et musique. Son écriture, ses mots, son langage me touchent infiniment. Il abordait des thèmes universels qui ont été le socle de chansons intemporel­les. Il écrivait de manière très ludique, musicale et parfois humoristiq­ue. Savoir jongler entre la gravité et l’humour, la classe et le rythme en fait, selon moi, un artiste génial.

Quelles paroles de ses chansons te remémores-tu instinctiv­ement ?

Il y en aurait tellement extraites de L’Aquoibonis­te, de Je suis venu te dire que je m’en vais, ou de la tournure de phrases de Je t’aime… moi non plus – le titre pour lequel on reçoit le plus de demandes de synchronis­ation à l’internatio­nal.

J’ai tellement écouté les chansons de mon père entre 10 et 19 ans que je connais quasiment tout de lui. Sa discograph­ie m’est tellement familière qu’il m’arrive de me réveiller avec des airs en tête. Mais pendant des années après sa mort, je suis devenue ultrasensi­ble à sa musique et à sa voix. Au point d’entretenir un rapport très épidermiqu­e avec ses chansons. D’ailleurs, je ne les réécoute jamais, mais je les connais toutes par coeur.

Son génie est aujourd’hui manifeste et consacré, mais il était moins évident et reconnu de son vivant…

Oui, il était d’abord vu comme un personnage public avant d’être un artiste reconnu. Il était même parfois surpris par son succès et ne se considérai­t absolument pas comme un génie. Même s’il se pensait très supérieur à ses contempora­ins. (sourire)

Quels sont tes souvenirs de l’enregistre­ment de Lemon Incest ?

Je finissais à peine le tournage du film Paroles et musique d’Elie Chouraqui à Montréal, et Bambou était venue me chercher pour m’emmener à New York où mon père enregistra­it son album Love on the Beat. C’était l’été 1984, je me revois encore dans cette maison avec piscine dans laquelle je passais mon temps.

Je m’en fichais complèteme­nt d’enregistre­r une chanson, mais je souhaitais faire plaisir à mon père. Je me souviens encore de l’intensité des trois, quatre prises d’enregistre­ment en studio. Il était avec moi devant le micro et me guidait avec sa gestuelle digne d’un metteur en scène. Puis on a réécouté le morceau ensemble et j’ai vu à quel point il était heureux des accidents de l’enregistre­ment, entre ma voix qui déraillait et les fausses notes. Puis j’ai replongé dans la piscine. Aujourd’hui encore, je suis touchée par ce qu’il recherchai­t à travers ma voix d’enfant. Cette dose d’innocence participai­t au charme de la chanson. En revanche, l’année de mes 13 ans, j’étais en pension et je n’ai donc pas vécu la sortie de Lemon Incest qui avait fait un peu scandale. Tant mieux, j’ai ainsi été protégée des réactions polémiques.

Tu conserves des souvenirs aussi précis pour les séances de l’album Charlotte for Ever, deux ans après ?

J’étais particuliè­rement flattée qu’il veuille enregistre­r un album entier avec moi. Je me souviens qu’il se mettait au piano pour évaluer la tessiture de ma voix. Quand je me suis retrouvée en studio, tout le disque était déjà écrit et composé. J’étais très heureuse qu’il le fasse pour moi, car je n’avais encore rien à dire à l’époque. En studio, je savais qu’il faisait parfois pleurer ma mère par son exigence artistique. Avec moi, il avait été hyper-doux et ne m’a jamais poussée dans mes retranchem­ents. Je garde le souvenir d’un enregistre­ment très plaisant de Charlotte for Ever. Ensuite, j’ai moins bien appréhendé la parution de l’album. Pour moi, le travail sur un disque s’arrêtait aux portes du studio. La promotion me paraissait être un exercice

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