Les Inrockuptibles

NOVEMBRE 1989,

- EN SERGE GAINSBOURG NOUS ACCORDAIT CETTE INTERVIEW OÙ IL SE LIVRAIT TOTALEMENT. DE SON ENFANCE À SON ÉDUCATION ESTHÉTIQUE ET SENTIMENTA­LE, DE SES RENCONTRES ROMANESQUE­S À SON STATUT DE POÈTE MAUDIT PUIS D’ARTISTE SURMÉDIATI­SÉ. DES PLEINS ET DES DÉLIÉS. TE

Serge Gainsbourg — Je ne connais pas la nostalgie. J’ai une faculté d’oubli. C’est, je crois, une qualité. Elle est volontaire : il y a des épisodes que j’ai voulu effacer de ma vie. Il y a eu des incidents, sur le plan sentimenta­l surtout. Mon premier souvenir est musical. C’est mon père au piano. Je devais l’entendre quand j’étais encore à l’intérieur de ma mère… Il jouait Scarlatti, Bach, Chopin, Gershwin, Cole Porter, Irving Berlin. Ma première initiation. Plus tard, il m’a mis lui-même au piano, au piano classique.

A la TSF, comme ça s’appelait à l’époque, on n’écoutait que du classique. Mon père s’y mettait par plaisir mais, de par son métier, il était obligé de jouer la Rhapsody in Blue, etc. Que j’ai essayée, mais je n’ai jamais pu, je n’avais pas assez de technique.

Avait-il gardé des relations étroites avec la Russie ?

Ah non, c’était impensable du temps du stalinisme, on ne pouvait pas avoir de correspond­ance. La patrie, c’est la France. La ville que j’aime le plus au monde, c’est Paris. Et le langage le plus beau, celui que je maîtrise le mieux, c’est le français. Mon père m’a appris le russe, je comprenais la culture cyrillique, je pouvais lire Gorki, mais j’ai oublié. Je comprenais ce que disaient mes parents.

Quand votre père vous a-t-il installé pour la première fois devant un piano ?

Je devais avoir 5 ou 6 ans.

Vous l’aviez demandé ?

Ah non ! (sourire) J’avais un mouchoir à gauche du clavier, parce que je savais pertinemme­nt qu’à chaque leçon j’allais me faire engueuler. Je faisais une fausse note sur les gammes et… Il avait une voix assez âpre, j’étais blessé, je me mettais à pleurer. Mais c’était un bon professeur. Son ambition était de me faire faire ce que lui voulait faire : de la peinture.

Avait-il totalement renoncé à peindre ?

Il y a une histoire incroyable mais crédible, puisque c’est lui qui me l’a racontée. Il était dans le Transsibér­ien, il avait peint le portrait d’une femme qu’il avait aimée. Il s’est assoupi et on lui a piqué cette toile. Il s’est alors juré de ne plus jamais toucher à une plume ou à un pinceau. Ça paraît aberrant, mais c’est très slave. Alors il a dit : “C’est mon p’tit gars qui va prendre la relève.”

Quelle a été votre première réaction face à la musique et à la peinture ? Un attrait immédiat ?

Immédiat… La trilogie avec la musique, la peinture et les contes de Perrault, de Grimm, d’Andersen. Puis, un peu plus tard, la poésie avec Rimbaud et la littératur­e avec Baudelaire, les traduction­s de Poe. Un peu plus tard, Huysmans… Après, c’était instinctif, une démarche personnell­e. L’évolution de mon père s’est arrêtée à Schumann, Debussy, Ravel, et moi j’ai continué avec Stravinski, Schönberg, Alban Berg… En jazz, le choc sera Billie Holiday, que j’ai adulée. Pour moi, c’est inégalable. Et puis, un jour, à la TSF, j’en ai pris plein la gueule avec Gillespie : c’était le be-bop. J’ai trouvé ça remarquabl­e. Le plus grand génie qui soit, au piano, c’est bien Art Tatum. Mais je ne pouvais pas l’égaler, j’avais une main gauche assez faible. Je jouais bien. En tant que pianiste de bar, j’avais un certain toucher, même si je n’avais pas la main gauche hallucinan­te d’Art Tatum ou de Count Basie. En tant que lyricist,

Cole Porter est le plus grand pour moi. Quoique Ira Gershwin, le frère de George, c’est pas dégueulass­e non plus.

Quelles étaient vos relations avec votre mère ?

C’était une affection sublime, ma maman… Le jeudi, on avait le droit d’aller à la boulangeri­e pour s’acheter un gâteau… (sourire) Et mon père me disait : “Ne traverse pas seul (ça, c’était du temps de la communale), demande qu’on te fasse traverser.” Alors je demandais, en levant les yeux : “Monsieur, est-ce que vous pouvez me faire traverser la rue ?” Et le monsieur disait : “Bien sûr, mon petit garçon” … (sourire) C’était rue Chaptal, dans le IXe arrondisse­ment. C’est étonnant, parce que la Société des auteurs était à quelques centaines de mètres. Prémonitio­n.

Je vous ai parlé de mon entrevue avec Fréhel ? J’étais rue Chaptal et j’avais la croix d’honneur – j’étais un bon élève à l’époque. Croix d’honneur, donc vareuse bleu marine avec un liseré rouge. Fréhel vivait près de la rue Chaptal, elle passait donc dans la rue. Un jour, mon père me la montre par la fenêtre et me dit : “Tu vois, c’est la plus grande chanteuse réaliste.” Je voyais une espèce de tas aviné en peignoir à fleurs, un pékinois sous chaque aisselle et le gigolo à distance réglementa­ire, à quinze mètres. Un jour, je reviens avec cette croix d’honneur et Fréhel me voit. Elle me passe la main dans les cheveux : “T’es un bon p’tit gars, et tu vas prendre un coup avec moi.” C’était en 1936, 1937, j’avais 8 ans. On s’est assis à la terrasse, elle a pris un ballon de rouge et m’a donné ce qu’on appelait un diabolo grenadine. Ce sont des images qui viennent d’années lointaines, mais qui restent fixées dans ma mémoire comme des plaques photograph­iques. Prémonitio­n déjà de ma carrière.

Avec votre père, les rapports semblaient moins idylliques qu’avec votre mère.

Je crois que j’ai commis une faute irréparabl­e avec mon père : c’est de ne pas m’en être fait un ami quand je suis passé de l’adolescenc­e à l’âge adulte. Lui était très réservé, moi aussi. Il y avait quelque chose que je ne comprenais pas, un contresens qui me choquait quand j’étais petit. Il prenait sa ceinture, carrément, et ça y allait sec. Il me faisait mal, alors je pleurais, évidemment… Quelle sorte de bêtise ai-je pu faire pour mériter ce genre de punition carcérale ? Je ne sais plus, des conneries. Ce que je ne comprenais pas, c’est qu’après, au dîner, il était très affectueux, il s’excusait. Et dans ma petite tête d’oiseau, je me disais : “Mais comment, il était méchant, ben qu’il reste méchant. Pourquoi il s’excuse ? C’est un non-sens.” Alors que c’était de l’affection. Juste avant que le sommeil me prenne, les larmes coulaient sur mes joues, je sentais rouler ces perles, et là, j’avais une espèce d’extase, je me souviens très bien de ça, d’extase… Dans la recherche d’un idéal négatif, où je me disais : “Je suis le plus malheureux petit garçon de la terre.” (rires)

Lui reprochez-vous de ne pas avoir su établir ces rapports d’amitié entre vous ?

Oh non, je n’ai aucun reproche à lui faire. Il m’a très bien élevé, très bien guidé. Il était au carrefour de toute ma destinée puisqu’il m’a mis à la peinture, à l’architectu­re, au piano, à la lecture des grands écrivains… C’est même lui qui un jour a ouvert un canard et a vu qu’il y avait un hôtel particulie­r à vendre, rue de Verneuil.

“MON PREMIER SOUVENIR EST MUSICAL. C’EST MON PÈRE AU PIANO. JE DEVAIS L’ENTENDRE QUAND J’ÉTAIS ENCORE À L’INTÉRIEUR DE MA MÈRE…”

Comment avez-vous vécu la guerre ?

A l’âge de 11 ans, j’ai commencé à porter l’étoile jaune – c’est quand même dur pour un p’tit gars. Je me souviens qu’à l’atelier venait un officier SS qui posait son chevalet à côté de moi. Et là, c’était le no man’s land, il n’y avait pas de politique, pas de guerre, l’atelier, c’était sacré.

Etiez-vous déjà très lucide sur ce qui se passait autour de vous, sur la significat­ion de l’étoile jaune ?

J’avais beaucoup d’arrogance déjà, je demandais à ma mère que mon étoile soit nette. Après, on a commencé les sévices. Il fallait donc qu’on se casse – mes soeurs dans un collège religieux et moi dans un collège laïc en province. Où, un

jour, le proviseur me dit : “Mon petit Ginzburg, il va y avoir une descente de miliciens pour savoir s’il n’y a pas de sémites ici ; alors tu vas prendre cette hache et tu vas aller t’enfoncer dans les bois. Si tu rencontres un SS, ou un type de la Wehrmacht, ou un milicien, tu dis que tu es un fils de bûcheron.” Avec le temps, c’est comme un conte de Perrault, mais sur l’instant, c’était assez dur. Quoique les bois, avec les oiseaux… J’y suis resté deux, trois jours, des petits enfants sont venus m’apporter des victuaille­s. Ensuite, on m’a dit : “Ils sont passés, tu peux revenir.” Pendant ce temps, mon père est passé en zone libre, parce qu’il était interdit aux Juifs de travailler dans les bars, dans les boîtes. Il me faisait parvenir de l’argent.

C’était la première séparation avec votre famille.

Mais j’étais déjà adolescent et puis j’avais compris, on jouait notre peau.

Comment êtes-vous passé de l’enfance à l’adolescenc­e ?

A mon insu, sans coupure. Je suis resté adolescent très longtemps. En même temps naïf et très lucide. Ce qu’a dit l’autre jour Peter Ustinov n’est pas con : il a dit que quand on devient âgé on retrouve la candeur de sa première jeunesse, l’enfant rejoint l’homme âgé. Je retrouve la pureté de mon enfance dans les rapports avec Charlotte et surtout avec mon fils.

Visiblemen­t, le cadre familial de votre enfance était assez agréable…

Oui, très chaleureux, très simple mais très chaleureux.

Le sentiment de tristesse qui, malgré tout, plane sur l’enfant puis sur l’adolescent que vous étiez n’est-il dû qu’aux événements historique­s ?

Mon père me tenait au courant de ce qui se passait politiquem­ent. Il y a eu la guerre d’Espagne en 1936, ensuite le démantèlem­ent de l’Empire français, puis la Grande Guerre, l’hitlérisme. J’avais quand même conscience d’être dans un monde assez cruel. Je me suis enfui très vite dans les contes… Et aussi dans mes rêveries. Et puis je fantasmais sur le bord des trottoirs. Je me disais : “Voilà, je suis au bord d’un précipice et la rigole c’est un fleuve, je suis au bord de la falaise”, comme ça j’allais à l’école. Mais l’enfance est perturbée par les études : peu à peu, on nous retire notre personnali­té…

En grandissan­t, êtes-vous toujours resté le chouchou de votre mère ?

Oui ! Ma mère n’a jamais porté la main sur moi. En revanche, elle laissait mon père me corriger. Elle laissait un temps et puis elle arrivait à mon secours. Il prenait carrément sa ceinture, et c’était dur… Mes soeurs étaient gentilles, bonnes élèves, premières, brillantes. Elles sont allées jusqu’aux licences… Et moi, je suis passé à la peinture. A l’âge de 13 ans, il m’a emmené dans une académie de peinture où j’ai été initié parallèlem­ent à la musique classique et à la peinture. Viré du lycée Condorcet, je suis passé en archi, aux Beaux-Arts. C’était une astuce pour baiser mon père. Je lui ai dit : “Je vais faire archi”,

il m’a répondu : “Mais c’est très bien.”

Je suis allé aux Beaux-Arts (il ne fallait pas le bac à l’époque) et, un an après, écoeuré par les hautes études mathématiq­ues, je suis revenu à la peinture. J’ai été initié par de grands maîtres, dont Fernand Léger.

Et à l’amour ?

J’ai été initié à 17 ans, tardivemen­t, par une prostituée de Barbès. Il y avait cinq jeunes femmes qui faisaient le trottoir et, par émotion, j’ai pris la plus toc. Emoi quand la porte s’est refermée… Et puis je trouve ça dégueulass­e, je me dis : “Attends, dans quoi je m’enfonce ? Abject.” Elle me dit : “Mon p’tit gars, tu es très doué !” (rires)…

Après, une blessure terrible. Je rencontre la petite-fille de Tolstoï, ou l’arrière-petitefill­e. Une jolie petite Ruskoffe, blanche. Je fantasmais sur son parfum – elle avait un parfum capiteux qui était étonnant, très envahissan­t, très… lourd de promesses non tenues. Mon père m’avait donné une chambre mansardée pour que j’en fasse un atelier, parce que je continuais un peu à peindre, sporadique­ment. Et j’amène cette fille, qui était pucelle, sur mon petit lit de camp. Je suis sur elle et elle prend peur. Je lui dis : “Bon, ben si tu as peur je ne te touche pas, tu reviendras demain.” Elle n’est jamais revenue. Ça, ça a été le commenceme­nt d’une misogynie forcenée. Elle m’a blessé, oh la vache… J’étais extrêmemen­t malheureux quand elle m’a lâché. J’aurais pu la violer, je la vois sous moi, je la vois encore, nue. J’étais désespéré, c’était une garce finie, elle n’est jamais revenue. Je faisais le pied de grue devant chez elle, elle me dédaignait. Première blessure. Donc misogynie qui commence à se dessiner gravement. J’ai eu ma revanche quelque vingt ans plus tard, en 1960 – c’était la guerre d’Algérie. J’avais fait L’Eau à la bouche, l’une de mes premières chansons qui marchait, j’étais célèbre déjà et, à Alger, ils me voulaient… Là, on m’envoie une carte de visite : “Olga Tolstoï, et puis un autre nom (elle s’était mariée), aimerait vous voir.” Et je revois cette fille, usée par les ménages et les enfantemen­ts, que je reconnais à sa dentition, à son sourire. Là, elle était d’accord, mais moi je ne l’étais plus.

Vous parlez de misogynie. Etait-ce vraiment un sentiment profond ou de la parade ?

C’était déjà latent avec cette première idylle foireuse, ensuite c’était dans mon destin, c’était déjà inscrit… inscrit au vitriol. En fait, j’étais un vitriolé.

Vous dites ne pas avoir eu d’amis à l’école. Et les amitiés féminines ?

Non, jamais, je trouve l’amitié entre hommes et femmes impensable. Parce qu’il y a toujours, sous-jacent, le désir animal, le vertige du plaisir.

Le sentiment d’amitié vous manquait-il ?

Non, pas du tout.

C’est pour beaucoup un élément de sécurité important.

Non, pour moi, la sécurité, c’était la solitude. Je ne cherchais ni confort ni réconfort, c’était ainsi. J’étais hors de ce monde… cruel.

Une fois parti du cercle familial, quels rapports avez-vous gardés avec votre famille ?

Il y a eu rupture de par ma célébrité. Un jour, mon père m’a dit une phrase terrible : “A quoi nous sert ta gloire, si c’est pour qu’on ne puisse plus te voir, ou si peu ?” Une phrase atroce… La première brisure s’est faite avec ma période militaire, en 1948. Là, j’ai eu des copains, mais de beuverie. Des fils de boulangers, des fils de bistrots. Moi qui ne buvais que de l’eau, je suis devenu éthylique au dernier degré. J’étais d’abord à la caserne Charras, à Courbevoie. Et ensuite désertion, pour aller me taper la fille avec laquelle j’étais à la colle. En fait, j’étais à un jour de la désertion. Sinon, j’en prenais pour deux ans. J’en ai pris pour quinze jours de taule, puis camp disciplina­ire de paras, le camp de La Frileuse. Là, j’en ai bavé. Mais, avec le recul, c’est une période assez marrante parce que c’est un univers de mecs, on buvait comme des trous un vin ignoble,

on fumait des Troop dégueulass­es, et on descendait au village voir les putes.

Juste après l’armée, je commence la bohème, petite chambre, avec cette fille qui était à la colle avec moi, cette petite Russe. Comment s’appelait-elle ? Elisabeth. Avec elle, j’habitais rue SaintAndré-des-Arts. Mais je n’aimais pas la promiscuit­é, toujours la même gonzesse. Elisabeth était secrétaire d’un surréalist­e qui s’appelait Georges Hugnet, un collection­neur extraordin­aire, qui avait des documents érotiques sublimes. Je regrette une petite photo, qu’on m’a volée pendant mon sommeil à l’armée : deux petites fillettes de 8 ans se caressant, très beau… Donc, cette fille a piqué les clefs de Dalí, qui était un copain de Hugnet, ce qui fait que je suis entré chez Dalí quand il n’était pas encore au Meurice – il avait un appartemen­t boulevard Saint-Germain. Et là, ça a été un flash fantastiqu­e. J’ai passé trois jours dans son lit, puisqu’il était à Cadaqués. Il n’a jamais su. Je l’ai vu plus tard, je ne sais pas si je lui ai dit… Par terre, il y avait des Miró, des Rouault, non encadrés, des pornos de Dalí, des Picasso, c’était hallucinan­t. Et tout était noir, c’est pour ça que c’est noir chez moi – ça m’a marqué. Il y avait un luxe effréné. Immense… Le salon tapissé d’astrakan noir. Je crois que ça m’a marqué à vie, cette sensation de luxe. Plus tard, j’allais le voir à l’hôtel Meurice, où il faisait l’excentriqu­e. La bande des surréalist­es l’appelait “Avide à dollars”. Mais en fait, c’était un très grand peintre.

Pas dans les dernières années, mais le dessin que j’ai, là, La Chasse aux papillons, c’est magnifique.

Mon père voulait que je continue la peinture. Seulement, un jour, il me dit : “C’est bien joli tout ça, mais il faut maintenant que tu gagnes ta vie.” Alors je me suis mis à bosser un peu la guitare – sèche, il n’y avait pas de guitare électrique à l’époque. J’avais une très bonne rythmique. Mon père me trouvait ce qu’on appelait des cachets, c’est-à-dire des soirées dans les dancings, dans les bals. C’était une période initiatiqu­e. Savoir jouer le fox-trot, le tango, le paso doble, la rumba, le jazz, ça m’a été très utile. Et puis ensuite le piano. Je me suis démerdé comme pianiste de bar. Mais pour la peinture… Enfin, c’est peut-être une excuse pour ma désertion envers la peinture, jouer la nuit et se lever à 6 h pour avoir dans les ateliers la lumière idéale, c’était impensable, donc… Il y avait problème… Que j’ai peut-être provoqué. J’étais quand même assez doué, on m’avait prédit une carrière fulgurante en peinture et je n’y croyais pas. Je détruisais mes toiles, je n’ai plus rien.

Que se passe-t-il alors sentimenta­lement ?

Je suis resté à la colle pendant quelques années. Ça a foiré… Il faut dire que j’avais un physique assez ingrat.

Le considérie­z-vous à l’époque comme un handicap ?

Oui. Je l’ai toujours trouvé… Enfin, ça m’a quitté, là je suis quand même à l’âge

s’appelait le Milord l’Arsouille, intello… Je méprisais tout ce qui était chanson, parce qu’à côté du jazz pur je trouvais ça grotesque. Et arrive Boris Vian. Là, j’en ai pris plein la gueule. Il balançait avec une gueule blême des textes étonnants sur des musiques ultramoder­nes. Et puis son disque, remarquabl­e de modernité, dans ses orchestrat­ions, dans sa dérision, avec cette voix acide. Là, je me suis dit : “II y a peut-être quelque chose à faire là-dedans.” Donc je me suis mis à écrire mes premiers titres, et puis on m’a laissé passer sur scène.

Avant ça, vous n’aviez jamais été tenté d’écrire, il n’y avait pas de chansons dans un tiroir ?

Ah non, jamais, ce n’est pas mon style. Je n’ai pas de tiroir pour ce genre d’affaires. Donc on me donne

Autoportra­it, en 1957

l’opportunit­é de passer : ma gueule, un projecteur blanc. J’étais blême comme Vian, avec un regard vers l’infini. “Oh ce qu’il est laid, qu’est-ce que c’est que ce mec ?”, disaient les bourgeois, bourgeois intellos quand même… Enfin, je ne sais pas si intello est compatible avec bourgeois. Un cabaret assez intellectu­el. Huit jours après mes débuts arrive Yves Montand. Alors ça, c’était très impression­nant parce qu’à l’époque c’était une grande star. On lui a dit : “Va voir, il y a un p’tit gars qui a un style très particulie­r, tout à fait nouveau, ultramoder­ne, c’est Gainsbourg.” Il s’est assis, il a écouté. Et il m’a fait venir. Il était avec Simone Signoret. Qui lui dit (ça m’a été répété) : “Fais-le venir, le p’tit gars.” Alors je vais à leur table et Montand me dit : “Qu’est-ce que tu veux ? Tu veux écrire, composer, chanter, qu’est-ce que tu veux ?” Et moi, comme un crétin, pas méchamment

Son bureau au 5 bis, rue de Verneuil, à Paris

guitare… Ah, je sais, c’était l’anniversai­re de Raymond Devos et on avait demandé à quelques gens plus ou moins célèbres de jouer d’un instrument. Le piano était déjà pris par un autre, j’ai joué de la guitare. Ça m’a été rapporté : Piaf dit “Qui est ce garçon ?” On lui dit mon nom, et elle ajoute : “Mais tout ce qu’on dit sur lui, qu’il est méchant, c’est pas vrai, il a des yeux superbes, c’est un très gentil garçon, je veux le voir, amène-le-moi.” Elle me serre la main, elle avait déjà les mains abîmées par l’arthrite – enfin elle avait tout eu, ou plutôt elle n’avait plus rien, puisqu’on lui avait tout enlevé. Je vais donc chez elle, boulevard Suchet. Appartemen­t vide. Elle détestait les meubles. “Vous allez m’écrire des chansons.” Quelques jours après, elle est morte. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que Jane habitait au même numéro, dans le même immeuble, ce qui fait qu’on aurait pu se croiser. Elle était toute jeune fille. A ce moment-là, les gens de la haute société anglaise envoyaient les jeunes filles chez des femmes fortunées d’ici pour leur apprendre la couture, la dentelle, le français. On aurait pu se croiser. Quelques années plus tard, on s’est croisés.

Quel était votre état d’esprit lorsque votre premier 25 cm, Du chant à la une !…, est sorti ?

Je fonçais direct, j’y croyais. Toujours dans le stress, toujours, même aujourd’hui. J’ai écrit les morceaux à quelques jours de la séance. D’abord, recherche de titre. Quand j’ai le titre, j’ai tout. Vian est le premier à avoir fait un papier sur moi. Alors, premier instinct, quand j’ai vu mon nom sur un canard, c’était de prendre une gomme et de voir que c’était indélébile… Que l’encre d’imprimerie était indélébile. Donc que moi j’étais indélébile quelque part (rires)… Ce que je suis devenu, mais je ne le savais pas à l’époque. C’était un peu avant que Vian casse sa pipe. Je pense qu’on aurait pu bosser ensemble et faire des choses étonnantes, mais il a cassé sa pipe, à la projection de J’irai cracher sur vos tombes. Je l’ai su le premier puisque ma maîtresse de l’époque avait été sa maîtresse. Elle m’a téléphoné tout de suite, j’étais le premier à savoir. Il a dit : “Ça, des Américains ?” et sa tête est partie en arrière, sur ce film, complèteme­nt nul d’ailleurs. Il était un peu comme moi, Boris, c’était une angine de poitrine. Il m’a conforté dans mes projets… “Point n’est besoin d’espérer pour entreprend­re ni de réussir pour persévérer.”

Vous avez répondu à Vian, à son Je bois…

Oui, il n’était plus là. Son Je bois

une chanson sublime, désespérée. était

La dérision, l’avez-vous découverte à ce moment-là ou l’aviez-vous déjà ?

Je l’avais en moi, oui. Dans mes premières chansons, on trouve Ce mortel ennui. Il y a une fille qui s’est reconnue et qui s’est barrée (rires)…

Je crois que vous n’aimiez pas votre voix…

Je préfère ma voix burinée, attaquée par la nicotine. A l’époque, elle était trop portée. Maintenant, ma voix s’est personnali­sée. Comme Joe Cocker. Sa voix s’est abîmée dans les mines, la mienne s’est abîmée par l’abus de nicotine et les goudrons.

Etiez-vous attentif à la manière dont les gens vous percevaien­t ?

J’étais tracard au possible. J’avais même des nausées, pas des vomissemen­ts mais des nausées, des haut-le-coeur. Peu à peu, ça a fonctionné. Je faisais le lever du rideau, ensuite je suis passé vedette américaine, comme on l’appelait à l’époque, et j’ai fini par être la vedette de la boîte. Je passais en même temps au College Inn. Après, il y a eu des tournées avec un négrier qui nous payait des nèfles. Le piano était désaccordé, le son dégueulass­e. Avec Brel…

Votre image vous tenait-elle à coeur ?

Non, pas de préméditat­ion. C’était jeté, d’instinct. Je voulais l’agression parce que j’avais ce handicap de mon physique. Mon père ne comprenait pas ma démarche, il me demandait : “Mais pourquoi attaquestu les femmes à ce point ?” Je lui disais : “Ben, j’suis pas Sinatra, t’as vu ma gueule ?”

Mon père était très beau… Jacques Brel me dit un jour, à cette époque : “Tu ne réussiras que quand tu auras conscience que tu es un crooner. – Moi, un crooner ? Mais tu as vu ma gueule ?” Eh bien, à l’analyse, il a vu juste, parce que L’Eau à la bouche, Je t’aime… moi non plus, Je suis venu te dire que je m’en vais : chansons de crooner… Enfin, crooner destroy mais crooner.

Avez-vous parfois été tenté d’écrire des textes positifs ou optimistes ? D’écrire sur un certain bien-être ?

Jamais. Je n’ai pas un mot à dire là-dessus. En ligne de mire, je n’avais pas le bonheur. Ça ne m’intéressai­t pas. J’avais des instants de bonheur avec quelques femmes, mais ça n’appartenai­t qu’à moi, je ne racontais pas ma vie. Je racontais mes turbulence­s. Je balançais mes turbulence­s, mais pas mes instants de calme. Rien à dire là-dessus. L’idée de bonheur n’est pas une quête. Je ne cherche pas mais je trouve.

“JE TROUVE L’AMITIÉ ENTRE HOMMES ET FEMMES IMPENSABLE. PARCE QU’IL Y A TOUJOURS, SOUS-JACENT, LE DÉSIR ANIMAL, LE VERTIGE DU PLAISIR”

En 1959 a lieu votre toute première rencontre avec Bardot.

Oui, c’était le tournage du film de Boisrond, Voulez-vous danser avec moi ?

C’était le star-system, elle était très distante. Mais très gentille. J’avais un petit rôle, on se croisait, furtivemen­t. C’était the star,

elle avait une aura… Elle ne jouait pas très bien. Elle a fait deux films importants dans sa carrière, Le Mépris de Godard et un film de Vadim, assez dur. Elle jouait comme Marilyn, et Marilyn n’a jamais été, comme le disait Kazan, une grande actrice. Mais Bardot, c’était Bardot, elle pouvait passer à travers ses films et restait indemne, ce qui est rare, même unique.

1960, c’est L’Eau à la bouche, premier tournant musical. J’ai l’impression qu’à partir de là les chansons, tout en gardant leur mordant, sont plus éclairées.

Oui, parce qu’il y en a eu d’assez sinistres, dures. Mais il y avait peut-être interféren­ce avec ma vie privée, quelques lâchages… ou quelques collages dramatique­s. L’Eau à la bouche, je ne vois pas le visage là-dessus… 1960… Oh, polygamie, donc pas de visage.

On a du mal à croire qu’au fond vous étiez réellement misogyne.

Je l’étais, en ce sens que je prévoyais le futur. Je prévoyais les cassures, les brisures et les départs. Alors j’étais un pessimiste forcené.

Vous revendiqui­ez là une misogynie arrogante, une chanson comme Indifféren­te est très dure : “Dans tes yeux je vois mes yeux, t’as de la chance ça te donne une lueur d’intelligen­ce.” Est-il possible de le dire autre part que dans une chanson ?

Non, c’est pas dans mon style. Je m’exprimais par le geste, c’est-à-dire en pleins et déliés. Les pleins, c’était en pleine gueule (sourire)… J’étais assez brutal. Après L’Eau à la bouche, qu’est-ce qu’il y a eu ? Ah oui, Confidenti­el…

Très surprenant du point de vue musical, très sobre : basse, guitare et chant.

Changer, toujours changer. Il y a quelques titres intéressan­ts, la pochette est belle. Depuis mes premières chansons, je prends un 33t, plutôt de jazz, Blue Note, cartonnage américain. Je mettais ça sur mes genoux, avec une feuille de papier, et j’écrivais la musique. J’écrivais main gauche, main droite. Grâce à qui ? Mon père, qui m’a appris le solfège. J’ai gardé cette habitude d’écrire sur mes genoux avec un disque.

A cette époque, votre succès reste d’estime…

Oui, auteur maudit. Le blé, je ne l’ai touché que bien plus tard, car j’étais célèbre mais je ne vendais pas beaucoup.

Etiez-vous frustré de succès ?

Non, pas du tout. Parce que je savais que ça allait rigoler un de ces quatre, je le savais.

Ce n’était pas encore le cas avec votre troisième 25 cm, L’Etonnant Serge Gainsbourg…

J’ai été choqué par le tampon. Parce qu’ils voulaient vendre absolument, il était marqué “Bon pour la danse”, c’était atroce. Ça, ça m’a blessé. M’enfin, je n’étais pas encore assez puissant pour diriger les designers de pochette. Je crois qu’il y a de jolies chansons, je ne sais plus… “Mieux vaut penser à rien que ne pas penser du tout, rien, c’est déjà beaucoup”…

Avec Intoxicate­d Man, le quatrième et dernier 25 cm, l’alcoolisme ne se limite plus à votre vie privée, vous le mettez en vitrine.

C’est ça, je me découvre, je soulève le masque. Tout en gardant le mien. Que j’ai essayé d’enlever – je ne peux plus (sourire)… Une chanson dure. Je bois, ce n’est pas un malaise, c’est une plongée dans des eaux glauques.

Avec un certain plaisir ?

Oui, bien sûr. J’ai fini d’avoir une sale gueule quand les rockeurs anglais sont arrivés et qu’ils faisaient des pochettes destroy. Là, j’avais plus une sale gueule, j’avais une gueule, ce qui était un avantage. Je trouvais ça extraordin­aire. J’ai toujours eu une fixation sur Cochran, Buddy Holly, Elvis, Screamin’ Jay Hawkins. Chez les Beatles, les Stones et les autres, je retrouvais la même chose.

Dans la foulée des Anglo-Saxons, il y a la traduction française, édulcorée : les yéyés.

Oui, les énergumène­s électrifié­s… Oh, ça ne m’intéressai­t pas du tout, je trouvais ça nul. C’était même pas des VF, c’était des VO en retirant le V, des zéros, quoi.

Ils vous ont quand même un peu chahuté…

Oui, c’était dur, c’était l’époque où j’étais en danger. Et puis la terreur est venue, les têtes sont tombées, et moi je suis là ! Après vient le défilé de toutes les belles que j’ai fait chanter. Je suis devenu un maquereau. C’est-à-dire que je les mettais au tapin et je touchais les droits d’auteur. Maintenant, je serais plutôt du genre gigolo, les extrêmes se touchent.

Vous donnez La Javanaise à Juliette Gréco…

Ce qui me plaisait, c’est ce qu’elle a perdu, son arrogance. Et son physique, qu’elle a changé. Elle avait aussi un physique agressif. Et du jour où elle a commencé à envoyer des baisers au public, c’était foutu. Enfin, c’est mon analyse. Parce qu’avant elle balançait comme une déesse du mal des textes superbes, de grands écrivains. Je lui ai donné La Javanaise, mais La Javanaise qui reste, c’est la mienne. Je l’avais écrite pour elle, elle m’avait demandé de lui écrire des chansons.

En 1963 toujours, Bardot se met à chanter. Les rapports avec elle avaient-ils changé ?

Non, rapports profession­nels… Enfin, de ma part une fixation, mais c’était à sens unique…

C’est là que vous lui écrivez ses premières chansons.

Bubble Gum, Je me donne à qui me plaît… Elle était belle, quel canon ! J’étais avec la princesse Galitzine, qui était effrayée par sa beauté. Je me suis marié avec la princesse Galitzine en 1964, je crois. Ça a duré un an. J’étais à la colle avec elle pendant trois ou quatre ans, et dès que je me suis marié, ça a foiré. Elle était d’une jalousie démentiell­e, elle voyait arriver des petites gamines comme France Gall, Bardot…

“BORIS VIAN BALANÇAIT AVEC UNE GUEULE BLÊME DES TEXTES ÉTONNANTS SUR DES MUSIQUES ULTRAMODER­NES”

Vous vous êtes marié alors que vous commenciez à écrire, pour des filles comme France Gall, des chansons telles que Laisse tomber les filles, des chansons qui ne croient pas à l’amour.

Ça n’a rien à voir avec mes propos.

Je me suis marié parce qu’elle le voulait.

Vous aviez cru à l’amour ?

Je n’ai jamais cru à l’amour… Ou par intermitte­nce… Si, j’ai eu quelques collages où j’y ai cru, mais comme je le dis très bien, l’amour physique est sans issue. On va et on vient.

et de faire l’acteur. Considérie­z-vous ça comme strictemen­t alimentair­e ?

Non, j’étais flatté qu’on me demande comme compositeu­r de musiques de films. Et puis j’en ai eu ras-le-cul.

En tant qu’acteur, vous n’aviez aucune ambition ?

Ben si, mais j’ai vite compris l’affaire. On me filait des rôles de troisième couteau. J’aurais peut-être fait une carrière en Amérique, avec ma gueule, mais ici… Mais j’étais pas très bon. C’était nul… Je faisais ça uniquement pour voir du pays. Ce sont surtout les metteurs en scène qui manquaient d’envergure. Ça m’a quand même permis d’être copain avec Michel Simon et Gabin.

Quand avez-vous travaillé avec Bardot ?

Pour son show du réveillon 1967, Brigitte me demande une chanson en additif à son show, qu’elle devait chanter avec Sacha Distel – j’ai oublié ce que c’était. Et puis, l’une après l’autre, j’ai écrit presque tout le show… Avec cet engin phallique, qu’elle chevauche comme une amazone, avec un dédain et une morgue fantastiqu­es, c’est fabuleux. Dans ce show, il y a eu des immixtions de part et d’autre. De fascinatio­n de ma part. De la sienne, ce n’est pas à moi de le dire. C’est possible, c’est même probable. Ça a cassé juste après. C’était un fil d’acier qui s’est brisé, qui ne s’est pas relâché. Brisure nette. C’était le départ pour Almería. C’est comme une corde de guitare qui se brise, c’est très dangereux, moi ça m’a balafré. C’est ainsi. C’était hyper-speedé et assez court. Trois mois, pas plus. M’enfin… c’était sublime. C’est ainsi. C’est après le show que je lui ai conseillé d’aller faire ce film avec Sean Connery, Shalako, en Espagne. J’ai alors écrit cette chanson clé avec des mots clefs, Initials B.B. La chute était : “Et prononça ce mot : Almería.” Guerlain, c’était son parfum. Je lui ai fait porter la chanson à Almería.

Jane dira que vous considérie­z Bardot comme la femme idéale…

La femme idéale dans l’absolu, physiqueme­nt et visuelleme­nt.

C’est peu après que vous rencontrez Jane sur le tournage de Slogan.

Je n’étais pas tombé amoureux de façon fulgurante. Je l’ai même agressée en lui disant : “Mais si vous ne parlez pas français, je ne vois pas pourquoi vous faites le rôle.” J’ai attaqué bille en tête. C’est avant Mai 68, je l’amène au Hilton juste pour me la tirer, parce qu’elle était pas vilaine. Au Hilton, ils font une gaffe terrible : “Alors, monsieur Gainsbourg, comme d’habitude, le 315 ?” (rires)… J’étais tellement pété que je ne l’ai pas touchée. Là où je l’ai eue, c’est que je ne savais pas danser. Alors ça l’a touchée, beaucoup. J’étais maladroit. Et puis sur le tournage, je me suis dit : “Bon ben, c’est à moi ça, allez hop-là.” Peu après, Brigitte refuse la sortie de l’enregistre­ment de Je t’aime… moi non plus. La matrice est mise dans un coffre. Je la fais écouter à Jane : “Do you want to do that with me in London? – Yes!” Entre-temps, nous deux, ça commençait à se dessiner.

Elle a dit que lors de votre première rencontre vous paraissiez arrogant et sûr de vous, avec un sentiment de supériorit­é humiliant pour elle.

Exact. Mais elle ne connaissai­t pas ma cote en France. Avant Je t’aime… moi non plus, je n’étais rien en Angleterre. Mais pas de supériorit­é, non. De nonchalanc­e.

En 1969 sort Je t’aime… moi non plus, version Birkin…

La première chanson érotique, propulsée par le papier de L’Osservator­e Romano, qui a fait un boum monstrueux dans le monde entier. Une histoire extraordin­aire, que m’a racontée Lord Snowdon, qui a fait les pochettes de mes albums reggae. Il accompagna­it la reine Margaret dans les îles lointaines, en Océanie. L’orchestre de bamboulas qui se trouvait dans l’île ne connaissai­t que deux airs : l’hymne anglais, God Save the Queen, et Je t’aime… moi non plus. Alors les gens se levaient, s’asseyaient, se levaient, s’asseyaient…

Dans le même album, il y a 69 année érotique, peut-être votre première chanson d’amour “positive”.

Oui, mais il y avait des menaces : “Je lui pardonnera­i tous ses caprices, jusqu’en 70.” C’est assez positif, c’est vrai. C’est venu de mes rapports avec Jane. Et puis c’était Chelsea, les minijupes, les groupes anglais… J’étais mieux dans ma peau.

Le duo Gainsbourg-Birkin est un couple musical, cinématogr­aphique, mais aussi médiatique. Preniez-vous plaisir à cet étalage ?

Oui, parce que j’avais une superbe plante, très gracieuse. Je la gardais pour moi, mais je lui disais : “Une actrice doit avoir une aura de disponibil­ité, sinon elle s’éteint. Il faut donc que tu allumes les mecs.”

Mais attention. On ne touche pas. Guardare ma non toccare, comme on dit en Italie. Regarder mais ne pas toucher !

Jane ne vous a jamais reproché de l’avoir trop livrée en pâture ? D’avoir trop pressé le citron ?

Presser le citron n’est pas le mot, parce qu’il n’y avait rien d’acide entre nous. Non, on était un couple. On n’était pas des marionnett­es tenues par deux mains. C’était la même main, la mienne. Elle supportait mes excès de boisson, j’y allais sec à ce moment-là.

Elle en souffrait ?

Oui, parce que je devenais très violent, brutal. C’était des pleins et des déliés. Dans le questionna­ire de Proust, à la question “Pour quelle faute avez-vous le plus d’indulgence ?”, j’ai répondu : “Les fautes de frappe… physique.” J’étais dur avec elle. C’était un amour violent.

Melody Nelson, en 1971, est votre premier concept album. Comment vous est venue l’idée ?

Je me dis qu’en trois minutes je n’ai pas le temps de raconter une histoire. Donc je vais prendre un 30 cm et m’en tenir à une héroïne, une petite lolita et mes rapports avec elle. Le nom est venu d’une lettre autographe de l’amiral Nelson, que j’ai achetée pour le père de Jane.

Après vos grands succès “opportunis­tes”, le fait que Melody Nelson remporte un tel succès d’estime a dû vous combler, vous étiez reconnu sur les deux fronts, spécialisé et populaire.

Oui, les affaires deviennent très sérieuses. Je frôle la poésie. Je me rapproche de Rimbaud.

1972. La Décadanse aurait pu être

Je t’aime… moi non plus deuxième partie. Là encore, ça sonne comme un hymne.

C’est une idée géniale qui aurait pu faire le tour du monde, mais ils se sont dégonflés. Surtout l’idée de la fille qui danse de dos, c’est-à-dire que le mec a les plus, votre caillot risque de vous monter au cerveau et vous tombez raide mort.” Je dis : “Vous inquiétez pas” et je retourne bourrer ma mallette avec des Gitanes, avant de partir. Dans la chambre d’hôpital, je demandais des déodorants à Jane : “Mais pourquoi tu en uses à ce point-là ?” Et les infirmière­s : “Oh, ça sent bon.” Je fumais sans arrêt.

Mais vous avez finalement pu terminer Je suis venu te dire…

Oui, on entend Jane pleurer à la fin. Sur l’album, il y a de jolies chansons… Avec Vu de l’extérieur, les critiques ont dit : “Après ces plans scato, il ne peut pas aller plus loin.” Eh bien, je suis allé plus loin. La pochette est belle. C’est mon idée. Je voulais des singes, et ma photo parmi toutes ces races de singes. Pour une fois, je me sentais à égalité, sur le même terrain.

Pendant ce temps, Jane tourne de plus en plus et devient de plus en plus célèbre.

II y a un rapport de force, un équilibre à trouver quand on est deux stars. Il ne faut pas que l’un monte plus que l’autre. C’était presque Monsieur Birkin, je n’aimais pas ça. Je sentais que ça speedait pour elle alors que moi, je faisais des trucs de grande classe, mais qui n’étaient pas encore des albums d’or et de platine.

Polonski regarde ma gueule et me dit : “Vous allez tourner avec moi” et me donne un rôle. J’étais toujours près de la caméra. Il me demande pourquoi, je lui dis : “Parce que ça m’intéresse… – Eh bien, si vous avez envie de faire un film, faites un film.” C’est lui qui m’a décidé. J’ai alors eu cette idée, très provocatri­ce.

Le film est très américain dans sa forme. Quels étaient vos rapports avec les Etats-Unis ?

J’étais surtout un fana de cinéma américain, des grandes pointures, Kazan, Howard Hawks, Huston, Ford moins. Je ne voulais pas faire un film français. Alors j’ai choisi un no man’s land, dans le sud de la France.

Avez-vous été ébranlé par l’accueil fait au film ?

Ça m’a blessé. Mais j’ai quelques critiques ciblées. Chapier m’a fait un papier superbe, Chazal et Truffaut aussi. Truffaut m’a dit : “Ce film ira dans les cinémathèq­ues.” II y est. Après avoir été assassiné par certains. Un jour, je ferai la critique des critiques. Je n’aime pas les papiers d’humeur, ce n’est pas profession­nel. Les mal baisés font ça sans analyse. Qu’on me démolisse en disséquant l’affaire, avec une analyse et un style, ça va. Mais torcher un papier merdique, ce n’est pas profession­nel. Donc critique des critiques.

“JACQUES BREL ME DIT UN JOUR :

En 1976, vous achetez la sculpture de Claude Lalanne.

C’est cette sculpture qui m’a donné l’idée de l’album. J’y ai trouvé quelque chose de fou, de cinglé, d’agité du bocal. Dans L’Homme à tête de chou, c’est encore une lolita qui est en jeu. C’est la première et la dernière fois qu’en prosodie on fait ça : comme un sax fait des variations sur un thème donné, j’ai fait Variations sur Marilou en prosodie. C’était assez difficile : énoncer les mêmes pensées sous plusieurs formes. Marilou, ça doit venir d’Apollinair­e, sa petite s’appelait Lou.

EH BIEN, IL A VU JUSTE, PARCE QUE

L’Homme à tête de chou est bâti sur le même schéma que Melody Nelson.

Oui, c’est Humbert Humbert, le héros de Nabokov, avec sa Lolita. Mais ça finit mal, très mal, avec l’histoire de l’extincteur et Marilou sous la neige.

Une telle scène pourrait-elle vous effrayer ?

Oh non, c’est abstrait, c’est musical.

Vous entrez alors dans une période de chansons dispersées. Y a-t-il des visages derrière des titres comme My Lady Héroïne ?

Non, à cette époque, c’est Jane. Il n’y a pas d’immixtion. Jane n’est ni Melody ni Marilou. La lolita était à côté de moi, c’était Charlotte.

Pendant cette période, vous écrivez peu pour vous, beaucoup pour Jane.

Oui, dans des chansons comme

Dépressive, c’était moi, à travers elle. Encore une fois, c’était par personne interposée que je donnais mon état d’âme. J’étais dépressif, je l’ai toujours été. Ensuite, je me suis dit : “II faut que je change de look.” C’est alors que j’entends Tosh et Marley et que je décide de chercher les plus grands. A Kingston, ils voient arriver un petit Frenchy qui ne dit pas un mot. Mais quand je me mets au piano, ils disent : “Attention, c’est pas un rigolo.” Après, l’erreur est de revenir avec eux. Même s’il y a de belles chansons dans

Mauvaises Nouvelles des étoiles – le nom d’un dessin de Paul Klee.

Même si votre démarche vis-à-vis du reggae était spontanée, ne vous êtes-vous pas dit “Quand même, je suis sacrément opportunis­te…” ?

Ah non, c’était avant la lettre. Instinctiv­ement, je sentais l’affaire. Et paf, platine, direct. Ensuite, je n’ai pas arrêté les platines. J’étais alors au Zénith, indégommab­le.

Avez-vous fait La Marseillai­se en toute naïveté ou sentiez-vous que vous possédiez un potentiel de dynamite ?

Non, je ne savais pas. Je savais que j’avais un potentiel tubesque, mais pas de dynamite à ce point-là. Le phénomène a été le même qu’avec Je t’aime… moi non plus, le fait d’avoir été vilipendé par des types comme Michel Droit m’a projeté. Je n’ai pourtant pas fait La Marseillai­se reggae par dérision : je trouvais que les rastas avaient un esprit révolution­naire.

Les attaques vous ont-elles blessé ?

J’en ai d’abord pris plein la gueule, puis j’ai analysé. C’était tellement ignoble et abject que c’est passé au-dessus… non, en dessous.

C’est grâce aux gamins que vous passez alors au statut de star.

C’est ce qu’il y a de magique. Je saute les génération­s. Ce sont les kids qui achètent les disques. Parce que, à partir de 30, 40 ans, on achète du classique ou rien. On est planté devant sa télé. Ce n’est pas du tout une question de merchandis­ing, c’est de l’orgueil.

Vous êtes-vous parfois senti ridicule ?

Jamais. Trop orgueilleu­x pour avoir ce genre de sentiment.

Quelques mois plus tard sort

Evguénie Sokolov. Pourquoi une

“autobiogra­phie prise au grand angle” ?

Ou un conte paraboliqu­e, en ce sens que c’est un type qui cherche frénétique­ment la gloire, et la gloire le tue. Il s’autodétrui­t sciemment. C’est un exorcisme sur la peinture. Et aussi une attaque violente contre tous les escrocs que sont les peintres modernes français. Je crois que je l’ai commencé vers 1970. J’ai travaillé longtemps dessus, c’était difficile. Je voulais un style à la Flaubert, XIXe. Le propos est dégueulass­e mais c’est bien chiadé.

Vous aviez depuis un moment l’idée de Black Out, qui devait être votre deuxième film. Vous refaites une tentative en 1980…

Je le ferai peut-être un jour, ce film, bien que les scénarios qui dorment ce ne soit pas très bon. Plus tard, en 1984, j’ai fait Equateur, qui a été hué à Cannes, notamment le plan des pagayeurs. Dans la rue, un gars de là-bas m’a dit : “Monsieur, avec ce plan des pagayeurs, vous avez tout compris à l’Afrique.” Ça m’a réconcilié avec tous les ratages que j’ai eus sur ce film.

Qu’avez-vous ressenti au moment des huées ? Vous êtes-vous senti humilié ?

Profondéme­nt, c’était atroce. Le plan était sublime, j’étais copain avec tous ces pagayeurs gabonais avec qui j’ai dû manger du serpent, du crocodile, du singe, du porc-épic, arrosé de vin de palme. C’était ignoble et effrayant, mais il fallait béqueter pour leur rendre la politesse.

Suite aux critiques, avez-vous douté de vos dons ?

Ah non, c’est un très beau film. On me démolira aussi pour Charlotte for Ever, on m’a dit que c’était l’inceste. Mais non, c’est le vertige de l’inceste.

“LES AFFAIRES DEVIENNENT TRÈS SÉRIEUSES. JE FRÔLE LA POÉSIE. JE ME RAPPROCHE DE RIMBAUD”

Vous vous êtes plaint du malentendu autour de Charlotte for Ever. Pourtant, vous vouliez le film sulfureux.

Oui, mais c’est un mis-casting,

je n’aurais pas dû jouer le rôle.

Juste après la rupture d’avec Jane, vous acceptez la propositio­n de Berri pour jouer dans Je vous aime.

C’était pour Deneuve. Elle m’a aidé dans mon désespoir.

Vous disiez l’amitié entre homme et femme impossible.

Là, ça a collé, c’était la première fois. Mais Deneuve, c’est un mec. Très intelligen­te et solide. Elle était charmante avec moi et elle aimait beaucoup Bambou, qui est arrivée à ce moment-là. Deneuve a eu de superbes chansons pour son album, mais elle n’a pas un timbre que l’on peut identifier. Elle oscille entre Jane et Bardot. Je considère comme superbe Dépression au-dessus du jardin. Sur le plan mélodique et harmonique. Je lui ai aussi donné

Overseas Telegram. Un télégramme que j’avais envoyé à Jane. Pas un télégramme de rupture. Il était arrivé à Londres. Deneuve a aussi chanté en duo avec moi

Dieu fumeur de havanes. J’ai eu l’idée quand j’étais dans le Concorde, je voyais les nuages en dessous. Je me suis dit :

“Dieu est en train de fumer.”

Vous avez toujours pris plaisir à l’étalage de votre vie privée. N’avezvous pas parfois envie de revenir au silence ?

Chez moi, j’écoute le silence. Mais à l’extérieur, non. Faut que ça crache. Crash. Destroy.

Retrouvrez l’intégralit­é de cet entretien sur notre site lesinrocks.com

Them Belly Full

“Ce n’est pas celui qui s’est fait buter ? Celui qui est mort du cancer ? C’était mon époque reggae, j’en avais marre de Londres, je suis parti après la mort des Sex Pistols. Je me suis cassé et j’ai pris les musicos de Tosh et la femme de Marley. J’ai fait deux 30 cm avec eux, le premier à Kingston et le second à Nassau. Le second était un peu dépressif

– je venais de quitter Jane, enfin, c’est plutôt Jane qui m’a quitté ! Soyons sérieux. J’ai toujours eu une affection pour ce genre de plans : Marley, Tosh, mais sur des harmonies trop sophistiqu­ées, ça ne roule pas. Il faut deux harmonies maximum. Comme Aux armes et cætera et tout ce que j’ai fait sur mon premier album reggae. Shakespear­e et Dunbar sont parmi les plus grands, mais ils se sont fait jeter par James Brown parce qu’ils ne pouvaient pas assurer des harmonies trop sophistiqu­ées. Sur une ou deux harmonies, ils sont superbes. J’ai fait le deuxième album avec eux, à Nassau, mais ils n’arrêtaient pas de lire le Billboard : ce n’était plus le même contact, et ça se sent… A part sur deux ou trois morceaux qui sont pas mal, La Nostalgie camarade, c’est pas dégueulass­e… Ensuite, je n’ai pas voulu du son de Memphis, du son du Sud, mais le son newyorkais. C’est pour ça que j’ai écouté, écouté, écouté, comme je l’avais fait pour Marley et Tosh.”

Je t’aime… moi non plus

“Souvenir, souvenir… Tu peux couper, mon p’tit gars. C’est Bri-Bri… Elle m’appelait Gain-Gain, alors je l’appelais Bri-Bri, quand vous étiez encore des gamins. Bon, il y a une planterie là, c’est-à-dire que les kids ont pensé que la version originale était de Jane et que celle-là était un remake. Ils ont tout faux. C’était la première, je l’ai enregistré­e en 1967, avant de rencontrer la petite Jane. C’est Brigitte qui m’a fait interdire la version originale ou originelle. En tant que l’un des derniers gentlemen en ce monde, j’ai dit : ‘OK, on arrête tout, et je te jure que cette chanson restera dans mon enfer, que personne ne l’entendra…’ Brigitte m’a appelé il y a quelques mois pour me dire : ‘Allez, on le sort, et les royalties seront pour mes clébards…’ En 1967, je l’avais fait écouter à Valérie Lagrange – une superbe plante à l’époque – et à Mireille Darc. C’était une trop belle chanson, la première ‘hard’ au monde… Puis est arrivée une petite Anglaise des sixties, minijupe, convoquée pour shooter un film. J’ai pas dit pour se shooter – il faut garder toutes les conneries, hein ? –, pour shooter un film avec moi. ‘Do you like this song?’ Elle était très impression­née par la version de Bri-Bri, et sans rien dire à ma maison de disques, j’ai emmené enregistre­r cette charmante petite Jane Birkin – Swinging London, Chelsea… Tu vois ma p’tite veste punk ? Eh bien, elle date de ces années-là ! Puis je reviens à Paris, et là je vois mon boss qui écoute très attentivem­ent, en regardant les superbes jambes de Jane, et me dit : ‘Ecoutez, Gainsbourg, vous risquez la taule parce qu’on est en 1969 – année érotique – en tant que compositeu­r, en tant que lyricist, en tant qu’éditeur, et moi je risque la taule en tant que producteur. Je pense que pour un 45t, ça vaut pas le coup. Alors, vous allez immédiatem­ent retourner à Londres et vous allez me faire un 33t !’ C’est beau comme phrase, hein ? Et là-dessus, L’Osservator­e Romano, le journal du Vatican, attaque en disant que c’est la décadence totale : ‘Surtout, ne vous approchez pas des enfers.’

Et dans le monde entier, c’est le rush, des millions de 45t vendus !”

“Anglais ou américains ? Anglais, non ? C’est le genre de plan qui me branche parce que c’est hard et crade, mais pas dans le mauvais sens, dans le sens du son. J’aime bien en prendre plein la gueule. Hard et crade, j’aime et j’aimerai toujours parce qu’il se passe quelque chose, sur scène surtout. Bon, qu’est-ce qu’ils sont devenus ces p’tits gars ? Ils tiennent, ils ne se plantent pas ? Eh bien, il y a un constat policier à faire : les petits groupes français ne déménagent pas comme ça. Moi, ça me fait bander. Je cherche désespérém­ent, vraiment désespérém­ent, pourquoi les Ricains et les British sont plus forts que nous. J’ai pas dit que moi, hein ! C’est le feeling, le feeling et le langage. Comment veux-tu traduire ‘one more time’ : ‘encore une fois’? C’est grotesque ! Nous, nous avons une langue gutturale, c’est pour ça que j’ai toujours été branché par les British et les Ricains. Voilà tout ce que j’ai à dire sur ce petit groupe merdique.”

“C’est british, ça ? Non, c’est ricain ? Tu vois, c’est flagrant : c’est plus fort. J’ai pas grand-chose à dire là-dessus, simplement, pour baiser, c’est pas mal. Ça serait pas mal, car je ne vais pas acheter ça ! Next !”

Le Testamour Wild Love

“Dutronc, c’est un copain à vie. A vis ! C’est-à-dire que tu peux serrer les boulons ! C’est une amitié éternelle, Dutronc et moi. Sur son dernier album, il fait Opium, poison de rêve

avec Bambou et parallèlem­ent je sors Aux enfants de la chance.

Il a une ambition en tant qu’acteur, mais il reste dans son flashback sixties. Je crois que c’est ce qui le ronge, comme le renard des Spartiates – les Spartiates, on leur mettait un petit renard qui leur bouffait la poitrine et ils ne devaient pas broncher.

Il a été extrêmemen­t blessé par les producteur­s de cinéma, peut-être aussi par les metteurs en scène. Donc, il s’est remis à la chanson et il sort ce nouveau disque qui n’est pas dégueu du tout. En fait, c’est un timide et un anxieux. Mais pour moi, c’est ce qu’on peut faire de mieux, après moi. (rires) Next !”

Looking for a Kiss

“Merde, je ne sais plus ce que c’est, mais je connais ! Ce n’est pas les Sex Pistols, qui sont destroy, suicidaire­s…

Moi, j’aime bien les plans suicidaire­s, c’est pour ça que je n’ai pas de flingue ici. Ce genre de musique, c’est suicidaire. Parce que ça, c’est des drugmen, des junkies, ça se sent immédiatem­ent. La musique est suicidaire, les mecs sont suicidaire­s, et à la fin du parcours – et il n’est pas très long – il y a des suicides, il y a la mort, c’est un plan hyper-dangereux. Ce sont les Bollock Brothers qui m’ont offert mon coffret des Sex Pistols parce qu’ils savent que j’étais un fana de ce p’tit con qui s’est trucidé – Sid Vicious. C’est là que j’ai décidé d’aller en Amérique, j’ai dit : ‘Y’en a marre des Anglais !’ C’était une motivation. Passe à autre chose.”

I Heard It through the Grapewine

“C’est une pisseuse, ça ! Qui est-ce ? Et les pipes ? Elle fait des pipes ! J’ai oublié, fait chier… Passe à autre chose.”

Starfish and Coffee

“J’ai l’impression d’écouter Jackson, mais ce n’est pas lui, hein ? Ah, c’est Prince ! Belle gueule, c’est tout ce que je pourrais dire – ça va, sans plus, il faudra voir son parcours… Ce n’est pas dégueulass­e, mais je préfère Cochran et Buddy Holly.”

It’s So Easy

“J’aime bien les flashbacks. Buddy Holly et Cochran, c’est for ever pour moi, à jamais dans mon âme et dans mon coeur. Et là je parle sérieuseme­nt, je ne déconne plus. C’était des précurseur­s, des visionnair­es, ils sont morts trop jeunes ces gamins…

Elvis, Love Me Tender : une guitare, c’est tout, ces mecs se défendaien­t avec ça ! Alors qu’il y a des connards qui se tapent des trucs avec quinze mille musicos ! Là, tu as juste une guitare, et ça fait bander ! Next !”

Speak Low

“Arrête, déconne pas, c’est Billie Holiday ! C’est l’amour de ma vie. Je n’aime pas le mot fan – je suis un fanatique. Elle a chanté Gloomy Sunday, que j’ai repris pour elle sur le premier album. Je l’ai vue – vous n’étiez pas nés –, je l’ai vue cette petite, cette junkie au Blue Note, à Paris. Elle a eu une vie atroce, mais c’est pour ça qu’elle est aussi sublime, parce qu’elle s’est fait violer à 13 ans, elle a commencé à se shooter et puis elle en est morte. Comme une autre sublime, Judy Garland – on peut faire un parallèle entre Billie et Judy. Billie Holiday, c’est l’amour de ma vie, avec Marilyn Monroe – je parle de Marilyn en tant que pisseuse, je n’en dirais pas autant de Billie Holiday. Elle a trouvé un style que tous les plus grands musiciens de jazz ont repris, c’est-à-dire qu’elle chante before the beat. (il chantonne) Billie Holiday, déchirante… Quant à Judy, aussi, shootée à mort…

Je ferais peut-être un meilleur disque si je commençais à me shooter ! (rires) Non, je ne veux pas ! Maman, au secours ! Next !” (rires)

Hey Joe

“Ça, c’est un des plus grands génies actuels. Le pauvre, il a cassé sa pipe. Hendrix… Oh ! merde, je cherchais des rimes en “x” pour l’album, shit! (rires) Ce qu’il y a de terrible, c’est que je suis branché sur les Amerloques et sur ces enfoirés de British. Et pourquoi j’accroche pas sur les Frenchies ? Je suis pas french, moi, je suis russe. Je fais une fixation aussi sur James Brown. Hendrix, c’est plus musical. C’est un constat terrifiant : je fais une fixation sur tous les mecs qui ont cassé leur pipe soit par overdose, soit par crash d’avion, soit par crash de taxi, comme Cochran. Allez, next !”

L’Empereur Tomato-Ketchup

“Maintenant, je pense qu’on est libre, ON EST LIBRE !”

69 année érotique

“Ah ! C’est 69 année érotique…

C’est Jane, c’est Janette !

(en s’écoutant) Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Articulez, mon vieux ! (en écoutant Jane)

Je ne sais pas comment elle se démerde, elle a gardé son accent british. Je lui ai fait de belles chansons à cette petite gamine… Bon, je ne vais pas te raconter ma vie privée, mon p’tit gars… Elle m’a jeté, et c’était bien fait pour ma gueule puisque je lui cassais la sienne. Cut!”

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Bambou et Lulu
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