Ju­lie se confie

Pé­tillante, pé­tu­lante, an­gois­sée, cu­rieuse, ri­go­lote, JU­LIE DE­PAR­DIEU est l’ac­trice pleine de fan­tai­sie du ci­né­ma fran­çais. Elle aime son mé­tier, la mu­sique clas­sique et son po­ta­ger… On la re­trouve cet été, à l’af­fiche de CRASH TEST AGLAÉ

L'Express (France) - L’Express diX - - L’epoque -

Place de la Ma­de­leine, Pa­ris, 18 heures. « On reste dans les bu­reaux pour faire l’in­ter­view, on ne va pas au bis­trot ? » de­mande Ju­lie De­par­dieu à l’at­ta­chée de presse du film Crash Test Aglaé, une fable so­ciale dé­li­cieu­se­ment far­fe­lue d’Eric Gra­vel (en salles le 2 août). « Tant pis alors, je pren­drai un verre de vin blanc plus tard. » L’ac­trice se montre d’em­blée telle qu’on l’ima­gi­nait : sans filtre, épi­cu­rienne, joyeuse, et avec cette touche d’ex­cen­tri­ci­té qui la rend si unique. Elle dis­tri­bue les sou­rires sans comp­ter, ses im­menses yeux bleus et ses deux couettes lui donnent un cô­té en­fan­tin. Elle parle, beau­coup, de tout, de ci­né­ma, de son père, du jar­di­nage… Elle parle vite, sur­tout. Trop vite, se­lon elle. Elle sou­hai­te­ra re­for­mu­ler ou gom­mer quelques pas­sages sur son tra­vail d’ac­trice. An­xieuse, et per­fec­tion­niste.

Qu’est- ce qui vous a plu dans Crash Test Aglaé ?

Le réa­li­sa­teur prime tou­jours dans mes dé­ci­sions. J’ai be­soin de sen­tir qu’on va s’en­tendre hu­mai­ne­ment. Et ce­la a été im­mé­dia­te­ment le cas avec Eric Gra­vel, un Ca­na­dien ins­tal­lé en France de­puis plu­sieurs an­nées. J’avais aus­si beau­coup ai­mé son court­mé­trage Eau Boy [2007] : l’his­toire d’un homme qui pleut – des gouttes tombent lit­té­ra­le­ment de son corps – et qui ren­contre une femme qui fait du vent. Une sorte de poème mé­téo­ro­lo­gique.

Crash Test Aglaé aborde un thème plus so­cial, tris­te­ment d’ac­tua­li­té : les dé­lo­ca­li­sa­tions ?

Oui, mais c’est trai­té avec fan­tai­sie. Eric Gra­vel contourne les cli­chés du genre. Aglaé, qu’in­ter­prète In­dia Hair,

est une fille pleine de tics et de tocs, seul son tra­vail lui per­met de s’in­té­grer et de s’épa­nouir. Hé­las, sa di­rec­tion dé­cide de fer­mer l’usine et lui donne le choix : perdre son em­ploi ou tra­vailler en Inde. Et contre toute at­tente, elle dé­cide de s’ins­tal­ler là- bas, et s’y rend en voi­ture, une Vi­sa des an­nées 1980, en­traî­nant dans son pé­riple deux co­pines, dont Liette, que j’in­carne. Cette crainte du li­cen­cie­ment lui offre une se­conde chance, lui ouvre une porte vers une aven­ture pro­di­gieuse et riche en sur­prises. Le tra­vail n’a- t- il pas ten­dance à nous alié­ner ? Ne sommes-nous pas comme des rats en cage ? Comment trou­ver et as­su­mer son iden­ti­té ? Au­tant de ques­tions que pose Crash Test Aglaé.

Vous n’y te­nez qu’un rôle se­con­daire…

Théâtre, té­lé, ci­né­ma… se­cond rôle. Peu im­porte, tout me va, je ne fais pas de dif­fé­rence. Seuls le scé­na­rio et la qua­li­té du per­son­nage comptent, pas la taille.

Vous avez d’ailleurs re­çu deux cé­sars du meilleur se­cond rôle fé­mi­nin pour La Pe­tite Li­li et Un Se­cret, de Claude Miller. Quels sou­ve­nirs en gar­dez-vous ?

Au­tant les tour­nages de ces deux films res­tent d’in­croyables mo­ments de vie, au­tant je n’ai pas su plei­ne­ment ap­pré­cier la soi­rée des cé­sars…

Pour­quoi ? Vous n’ai­mez pas les ré­com­penses ?

Je n’en ai pas l’ha­bi­tude. Après coup, j’en ai pro­fi­té. Comme bien d’autres d’ac­teurs, j’éprouve beau­coup de dif­fi­cul­tés à me re­gar­der sur un écran. Et en­core plus à por­ter un ju­ge­ment po­si­tif sur mes pres­ta­tions. Un in­ter­prète sait ce qu’il va se pas­ser dans la scène d’après ( une ren­contre, un ac­ci­dent…), alors que dans la vie, un in­di­vi­du l’ignore. Il n’est pas tou­jours ai­sé de gar­der cette fraî­cheur, de sur­prendre le spec­ta­teur. J’aime quand le tra­vail ne se voit pas chez un co­mé­dien. Pa­reil quand j’as­siste à un concert : je me fous de sa­voir si le vio­lo­niste a sué sang et eau pour jouer une oeuvre : j’at­tends une en­vo­lée, une sur­prise, une émo­tion brute.

Comment en­trez-vous dans un per­son­nage ?

Vous voyez la ra­dio por­ta­tive que j’ai dé­po­sée sur la table ? Elle ne me quitte ja­mais. Je l’al­lume même à scoo­ter,

« Théâtre, té­lé, ci­né­ma ou SE­COND RÔLE. Peu im­porte, tout me va, je ne fais pas de dif­fé­rence. Seuls le scé­na­rio et la qua­li­té du per­son­nage comptent, pas la taille »

y com­pris sur l’au­to­route en ve­nant de chez moi à Pa­ris. Sur un tour­nage, je mets telle ou telle sta­tion, et me laisse trans­por­ter. Si­non, j’écoute un concer­to de Tchaï­kovs­ki sur mon té­lé­phone. Tou­jours le même. Je sais pré­ci­sé­ment à quelle mi­nute je vais pleu­rer. Je n’in­tel­lec­tua­lise pas, je ne cherche pas mi­di à 14 heures. Je com­pose avec qui je suis, avec ma per­son­na­li­té, mes res­sen­tis. Il me sem­ble­rait com­pli­qué de de­ve­nir quel­qu’un d’éloi­gné de moi…

Rê­vez-vous d’in­car­ner des per­son­nages par­ti­cu­liers ?

Oui, Mis­tin­guett [ 1875-1956], dont j’ad­mire la dé­ri­sion, le franc- par­ler et la joie de vivre. Elle a vé­cu dans la même ville que moi, à Bou­gi­val. Je me dis sou­vent que j’au­rais pré­fé­ré naître à son époque. Voire trente ans plus tôt, en 1845. J’au­rais été une co­cotte, même si la vie n’était cer­tai­ne­ment pas aus­si rose que je me plais à le fan­tas­mer.

Et un rôle que vous re­gret­tez de n’avoir pas ac­cep­té ?

Ce­lui que m’avait pro­po­sé Fa­brice Go­bert dans la sé­rie Les Re­ve­nants. Mau­vais ti­ming, j’étais en­ceinte. J’ai dé­cou­vert le scé­na­rio quand je jouais No­no, de Sa­cha Gui­try, au théâtre. C’était tel­le­ment ac­cro­cheur, je n’ar­ri­vais pas à le lâ­cher alors que je de­vais mon­ter sur scène.

Au­riez-vous réus­si à de­ve­nir co­mé­dienne aus­si fa­ci­le­ment si vous ne vous étiez pas ap­pe­lée De­par­dieu ?

Peut- être pas, mais comment le sa­voir ? En tous les cas, Gé­rard ne m’a ja­mais ai­dée ou mise sur un pro­jet. Et je ne lui ai ja­mais rien de­man­dé : c’est ain­si entre nous. J’ai com­men­cé ce mé­tier par ha­sard. J’étais co­pine avec la com­pagne de Jo­sée Dayan et, un jour, elle m’a de­man­dé de rem­pla­cer une ac­trice qui ve­nait de se dé­sis­ter. A l’époque, pour­tant, j’étais étu­diante. En phi­lo. Gé­rard me voyait « in­tel­lo » , alors qu’à l’école j’at­tei­gnais pé­ni­ble­ment 11 ou 12 de moyenne. En fac, je me lais­sais im­pré­gner par la beau­té des textes, de Kant, ou d’autres. J’avais des fris­sons en li­sant Le­vi­nas. En re­vanche, je n’avais au­cun es­prit cri­tique : j’étais d’ac­cord avec cha­cun d’entre eux et c’était le der­nier que je li­sais qui avait rai­son.

Vous dites « Gé­rard » en évo­quant votre père. Pour­quoi ?

Parce que Gé­rard n’ap­par­tient pas plus à moi qu’aux autres, c’est un mec pu­blic. J’évoque sou­vent mon père, de ma propre ini­tia­tive, en in­ter­view, comme si je pres­sen­tais l’at­tente des jour­na­listes. Il de­meure une ré­fé­rence tel­le­ment écra­sante. On a connu des mo­ments d’in­com­pré­hen­sion lui et moi. Nor­mal entre père et fille, non ? Au­jourd’hui, ça va mieux.

« Jouer me donne de PE­TITS VER­TIGES. Plus rien n’existe, le temps se sus­pend. Ce mé­tier per­met aus­si des ren­contres fa­bu­leuses »

Jouer vous sta­bi­lise- t- il ?

Jouer me donne de pe­tits ver­tiges, c’est dé­jà beau­coup. Plus rien n’existe entre « Mo­teur ! » et « Cou­pez ! » , le temps se sus­pend. Ce mé­tier per­met aus­si des ren­contres fa­bu­leuses, par exemple, Yo­lande Mo­reau qui est aus­si au gé­né­rique de Crash Test Aglaé. Je vais très bien­tôt faire un stage de per­ma­cul­ture dans sa mai­son. elle me donne plein de conseils. Je lui en­vie son po­ta­ger, il est idéal.

Et que trouve- t- on dans le vôtre ?

Des courges, des to­mates – je m’obs­tine à en plan­ter alors qu’elles ne sont pas terribles en ré­gion pa­ri­sienne –, des fraises, du cas­sis, des fram­boises… Il faut aus­si que je m’oc­cupe des ha­ri­cots verts avant qu’il ne soit trop tard. ne pas avoir de jar­din me man­quait quand j’ha­bi­tais Pa­ris. Je n’ai rien d’une ci­ta­dine, je pré­fère tailler au sé­ca­teur – ça doit être mon cô­té « cas­tra­trice » ; mon frère [ Guillaume] se fou­tait d’ailleurs de moi. Je peux pas­ser des heures à désher­ber, à en­le­ver la lu­zerne au cou­teau ; j’aime dé­ci­der quelles plantes doivent pous­ser ou non.

Que vous a ap­pris la vie en qua­ran­te­quatre ans ?

A 20 ans, j’étais pé­trie de cer­ti­tudes, d’une in­to­lé­rance ex­ces­sive, je saou­lais tout le monde avec mes dé­cou­vertes de mu­sique clas­sique, je res­tais en soi­rée jus­qu’à 6 heures du mat’ alors que je dé­tes­tais la tech­no ou la pop qui pas­saient. Au­jourd’hui, mes cer­ti­tudes ont vo­lé en éclats. Plus je vieillis, et moins je suis sûre de quoi que ce soit. Je constate aus­si que je passe ma vie à faire l’in­verse de ce que je dis.

Quoi, par exemple ?

Moi qui ré­pé­tais ne pas vou­loir d’en­fants, j’en ai eu deux coup sur coup. Cer­tains bébés font leur nuit à deux mois, les miens non. J’ai très, très peu dor­mi les pre­mières an­nées.

L’heure des va­cances a son­né. Où pas­sez-vous l’été ?

J’ai long­temps dé­tes­té les va­cances. Pas­ser quinze jours sur la plage, très peu pour moi. A l’époque, tel un ham­ster qui court dans sa roue, il fal­lait que je meuble, que j’en­chaîne les pro­jets, les films. Sans doute ne vou­lais- je pas me re­trou­ver face à moi- même ? Au­jour d’hui, même si j’ai en­core des pro­grès à faire, ça va mieux. Phi­lippe [ Ka­te­rine, son com­pa­gnon] et moi avons même pré­vu de par­tir tous les quatre. Il nous reste tou­te­fois à dé­fi­nir la des­ti­na­tion, ce n’est pas ga­gné. J’ai aus­si pris des billets pour les fes­ti­vals d’art ly­rique d’Aix- en- Pro­vence et d’Orange. Avant de de­ve­nir mère, il était to­ta­le­ment in­con­ce­vable que je rate de tels concerts. Au­jourd’hui, vie de fa­mille oblige, j’y vais net­te­ment moins. Les gosses qui font du bruit dans une salle, c’est éner­vant. Les miens n’ont que 4 et 5 ans, j’at­tends donc un peu avant de les ame­ner. Peut- être par­ta­ge­rons- nous un jour cette même pas­sion ? G PrO­POS re­CueILLIS PAr LAurent DJIAn

Dans le film d’Eric Gra­vel, Liette, le per­son­nage joué par Ju­lie De­par­dieu, ac­com­pagne deux amies ( YO­LANDE MO­REAU et INDIA HAIR) jus­qu’en Inde, à bord d’une an­tique Vi­sa.

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