Ave Ma­ria Gra­zia

Alors que Pa­ris s’ap­prête à fê­ter les 70 ans de DIOR à tra­vers une ex­po­si­tion, la di­rec­trice ar­tis­tique des col­lec­tions femme, MA­RIA GRA­ZIA CHIU­RI , nous re­çoit. Com­po­ser avec l’hé­ri­tage, dia­lo­guer avec son temps et le monde… La créa­trice nous dit tout.

L'Express (France) - L’Express diX - - Rencontre - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR CHAR­LOTTE BRUNEL. PHO­TOS : MA­NUELE GEROMINI POUR L’EX­PRESS STYLES

Le ma­tin même, elle était au mu­sée des Arts dé­co­ra­tifs pour voir le mon­tage de l’ex­po­si­tion Dior. De­main, elle ira dé­cer­ner avec les autres créa­teurs du groupe LVMH un prix pour la jeune créa­tion. Mais ce soir, avant de re­trou­ver le calme de son ap­par­te­ment pa­ri­sien, si­tué près du jar­din du Luxem­bourg, elle tra­ver­se­ra en­core une fois l’ave­nue Mon­taigne pour re­joindre les ate­liers Dior, où se pré­pare la col­lec­tion de haute cou­ture au­tomne- hi­ver 2017, sa deuxième pour la marque. Elle court, elle court, Ma­ria Gra­zia Chiu­ri. De­puis sa no­mi­na­tion à la di­rec­tion ar­tis­tique des col­lec­tions femme de Dior, la Ro­maine, qui a lais­sé fils et ma­ri à la ca­sa – sa fille fait ses études à Londres –, im­pose sa patte fé­mi­nine. Ou plu­tôt fau­drait- il dire fé­mi­niste, avec sa gar­de­robe à la fois réa­liste et poé­tique, et ses tee- shirts « We Should Be Fe­mi­nist » – un em­prunt au texte mi­li­tant de l’écri­vaine ni­gé­riane Chi­ma­man­da Ngo­zi Adi­chie –, qui se sont re­trou­vés en pre­mière ligne de la Wo­men March, en jan­vier der­nier, et des ré­seaux so­ciaux, par la même oc­ca­sion. Car cette Ita­lienne, qui a pas­sé dix- sept ans chez Va­len­ti­no, oeu­vrant à son in­croyable re­tour de flamme, est la pre­mière créa­trice à en­trer dans l’his­toire de Dior. A quelques jours de l’inau­gu­ra­tion de l’ex­po­si­tion, nous l’avons ren­con­trée dans les bu­reaux de la mai­son, rue de Ma­ri­gnan. Jupe- cu­lotte et veste noire, car­ré pla­tine at­ta­ché en un pe­tit ca­to­gan, bagues à bre­loques à chaque doigt, Ma­ria Gra­zia nous parle de Ch­ris­tian Dior et de ses hé­ri­tiers, de son dia­logue avec les millen­nials et de sa pas­sion pour les voyages.

Un an après votre no­mi­na­tion chez Dior et cinq col­lec­tions plus tard, quel re­gard por­tez-vous sur cette pé­riode écou­lée ?

Tout est al­lé très vite, c’est vrai. J’ai quit­té Rome et ma fa­mille pour m’ins­tal­ler à Pa­ris, puis je me suis re­trou­vée à Shan­ghai, To­kyo et Los An­geles pour pré­sen­ter des col­lec­tions. Par­fois, je me dis que je vis un mo­ment bi­zarre dans ma vie, mais ter­ri­ble­ment ex­ci­tant, un peu comme lors­qu’on dé­couvre un nou­veau monde.

Avec cette ex­po­si­tion, vous en­trez di­rec­te­ment au mu­sée… Vous n’avez pas per­du de temps !

Ja­mais je n’au­rais pu ima­gi­ner ce­la. Mais, vous sa­vez, j’ai 53 ans : c’est un âge où l’on ne peut en­tre­prendre que des choses qui nous plaisent vrai­ment. Ce­la pousse à prendre des risques. Donc, vivre cette nou­velle aven­ture me rend très heu­reuse.

Vous êtes Ver­seau, comme Ch­ris­tian Dior : était- ce un signe pré­mo­ni­toire ?

C’est fou ! Et fi­gu­rez-vous que je suis aus­si née un 2 fé­vrier, comme Vic­toire de Cas­tel­lane [ di­rec­trice ar­tis­tique de la joaille­rie Dior] ! Ce que nous avons en com­mun : le fait d’être à la fois rê­veur et prag­ma­tique. Le Ver­seau est un signe plein de contra­dic­tions. Comme M. Dior, je suis ob­sé­dée par les signes as­tro­lo­giques, qui sont om­ni­pré­sents dans mes col­lec­tions. On a tous be­soin d’un peu de ma­gie dans notre vie.

Que re­te­nez-vous du cou­tu­rier ?

Je suis fas­ci­née par sa mode, mais aus­si par l’homme. En li­sant son au­to­bio­gra­phie, Ch­ris­tian Dior et moi, j’ai réa­li­sé com­bien il avait construit sa marque en se pro­té­geant lui- même. Il y avait d’un cô­té l’homme pu­blic, le cou­tu­rier cé­lèbre ; de l’autre, la per­sonne pri­vée, très se­crète. Il vou­lait éga­le­ment que les gens se sou­viennent de lui comme d’un ar­ti­san, sans doute parce qu’il ado­rait l’art : il fut ga­le­riste avant de tom­ber dans la mode. Ch­ris­tian Dior ap­pré­ciait la qua­li­té, le tra­vail de la main. C’est une va­leur qui tend à dis­pa­raître au pro­fit de l’image. J’aime le gla­mour, mais plus en­core cette touche hu­maine qu’on a la chance de trou­ver dans les ate­liers avec les cou­tu­rières, les pre­mières.

Cette ex­po­si­tion met aus­si en lu­mière les hé­ri­tiers de Ch­ris­tian Dior. Comment abor­dez-vous cette his­toire ?

Très na­tu­rel­le­ment. En ar­ri­vant dans la mai­son, je sa­vais qu’il ne fal­lait pas ré­su­mer Dior à Ch­ris­tian Dior pour la simple rai­son qu’il n’est res­té qu’une dé­cen­nie à la tête de sa griffe. Et puis ce­la au­rait été dom­mage d’oc­cul­ter le fait que de grands créa­teurs ont en­ri­chi son his­toire.

Quels sont les hé­ri­tiers dont vous vous sen­tez le plus proche ?

Bien sûr, il y a Yves Saint Laurent : son style épu­ré et très fé­mi­nin était d’une mo­der­ni­té in­croyable pour l’époque. Je suis heu­reuse aus­si que le pu­blic puisse dé­cou­vrir le ta­lent mé­con­nu de Marc Bo­han : la qua­li­té d’exé­cu­tion de ses robes et ses tailleurs fa­ciles à por­ter sont à tom­ber. Gian­fran­co Fer­ré est lié à mon his­toire per­son­nelle : d’abord, parce que je suis ita­lienne, en­suite, parce que sa no­mi­na­tion a coïn­ci­dé avec mon pre­mier job dans la mode – c’était en 1989, chez Fen­di. J’adore aus­si la col­lec­tion massaï de John Gal­lia­no, l’une des plus belles évo­ca­tions mode de l’Afrique. Raf Si­mons a ap­por­té un vent de mo­der­nisme à la mai­son avec ses formes presque fu­tu­ristes. Sans par­ler d’He­di Sli­mane qui a ré­vo­lu­tion­né la sil­houette mas­cu­line comme Ch­ris­tian Dior l’avait fait avant lui pour la femme. Mon rôle s’ap­pa­rente à ce­lui d’un cu­ra­teur : je donne ma propre lec­ture de toutes ces ré­fé­rences.

Vous êtes la pre­mière femme créa­trice dans l’his­toire de la griffe, c’est une « ré­vo­lu­tion » de plus pour cette mai­son, qui fonc­tionne par rup­ture ?

Je pense sur­tout que c’est un bon signe pour la pro­chaine gé­né­ra­tion, ce­la montre que la mode est prête à chan­ger.

Vous- même ve­nez d’une fa­mille de femmes in­dé­pen­dantes… Ce­la a- t- il condi­tion­né votre idéal ?

Oui, ma grand- mère, dont le ma­ri est mort au front, s’est re­trou­vée seule à éle­ver cinq en­fants. Du coup, ma mère a in­té­gré très tôt l’idée qu’elle de­vrait tra­vailler, ce qu’elle a fait en ou­vrant un ate­lier de cou­ture à Rome. Elle m’a trans­mis ce sens de l’au­to­no­mie, tout en me per­met­tant de faire une école d’art. Pour elle, qui n’avait pas pu faire d’études, c’était im­por­tant.

Ch­ris­tian Dior vou­lait rendre les femmes belles et heu­reuses. Votre vi­sion de la fé­mi­ni­té est- elle plus fé­mi­niste ?

Je crois que les femmes sont gê­nées par le fait qu’on cherche à les dé­fi­nir. Mon mes­sage est de leur dire qu’elles doivent être qui elles veulent. C’est ce que je fais chez Dior. Quand je suis ar­ri­vée dans la mai­son, tout le monde me par­lait de son cô­té fa­mi­lial. Je me suis alors de­man­dé comment on trouve sa place au sein d’une com­mu­nau­té. J’es­saie de tra­vailler avec l’his­toire de la mai­son, sans im­po­ser un point de vue. Je donne le mien, mais je laisse aux femmes la pos­si­bi­li­té de choi­sir des pièces ou juste un élé­ment Dior et de le mixer avec leur propre style. Vous pou­vez faire par­tie de la fa­mille en res­tant vous- même. Cette li­ber­té est fon­da­men­tale pour moi, tout comme la gaie­té. La mode a ten­dance au sé­rieux, or elle est avant tout un plai­sir !

Qu’est- ce qui vous ins­pire ?

La jeu­nesse. J’es­saie d’ins­tau­rer chez Dior un dia­logue avec la nou­velle gé­né­ra­tion des millen­nials, c’est ma ma­nière de faire évo­luer la mai­son vers le fu­tur. Comme ma fille et mon fils ont res­pec­ti­ve­ment 20 et 23 ans, je n’ai pas be­soin d’al­ler loin pour les ob­ser­ver ! Ils sont très in­for­més, ce qui les rend très cri­tiques. Ils re­gardent tout : où sont fa­bri­qués les vê­te­ments, la pro­ve­nance des ma­tières, si la col­lec­tion s’ap­pa­rente à de l’ap­pro­pria­tion cultu­relle. Ce sont des com­por­te­ments à prendre en compte quand on est créateur. Je ne veux pas qu’on vienne chez Dior seule­ment pour les grandes oc­ca­sions, mais pour s’ha­biller dans la vie de tous les jours. Qu’il n’y ait pas de de­nim, de sports­wear, de maille dans le ves­tiaire des femmes, c’est im­pos­sible. Je vou­lais donc leur of­frir cette garde- robe, mais dans l’es­prit Dior.

Et vous êtes pas­sion­née de voyages…

Oui, d’ailleurs, avant de mou­rir, je veux avoir vi­si­té le monde en­tier ! Quand j’étais jeune, je voya­geais pour voir de l’art ; au­jourd’hui, je re­cherche le dé­pay­se­ment par la na­ture, les pay­sages. A Noël der­nier, nous avons sillon­né le Ra­jas­than et, cet été, je rêve d’al­ler à Ba­li ou en Aus­tra­lie. Mais mon ma­ri es­saie de cal­mer ma bou­geotte, car nous ne nous sommes pas beau­coup re­trou­vés en fa­mille de­puis un an. Il me vante la dou­ceur de notre mai­son fa­mi­liale de Sa­len­to, dans les Pouilles…

Un avant- goût de votre deuxième col­lec­tion de haute cou­ture qui dé­fi­le­ra à Pa­ris en juillet pro­chain ?

Le thème, c’est Dior au­tour du monde. J’ai trou­vé cette ré­fé­rence dans les ar­chives : un pla­ni­sphère sur le­quel sont mar­qués tous les en­droits où se trou­vaient les ate­liers de Ch­ris­tian Dior. A New York, à La Ha­vane, à To­kyo… En 1947, le cou­tu­rier avait même dé­fi­lé à Syd­ney, en Aus­tra­lie, deux ans après la guerre. J’ai com­pris que cette mai­son avait été pen­sée dès le dé­but comme une marque mon­diale. Ma col­lec­tion montre ces as­pects fas­ci­nants.

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