Mise en bouche

Por­ter du rouge à lèvres rouge signe, ces temps-ci, une re­ven­di­ca­tion fé­mi­niste. Le ma­ni­feste d’une sen­sua­li­té af­fir­mée, à as­su­mer avec dé­lec­ta­tion.

L'Express (France) - L’Express diX - - La Une -

réa­li­sa­tion : mo­nique le do­lé­dec pho­tos : mar­vin leu­vrey pour l’ex­press diX

L’an­née der­nière, quand la chan­teuse Ri­han­na lance Fen­ty Beau­ty, sa marque de ma­quillage sur le mar­ché mon­dial, elle mise sur 40 to­na­li­tés de fond de teint afin qu’il s’adapte à la car­na­tion de toutes les femmes de la pla­nète. Mais sur­prise : elle n’a vou­lu pro­po­ser qu’une seule cou­leur de fard à lèvres, un unique et uni­ver­sel rouge car­min nom­mé Un­cen­so­red, « non cen­su­ré » . Le mes­sage : que cha­cune ose le por­ter – quels que soient sa cou­leur de peau, son âge ou son mé­tier – pour le plai­sir, sans se sen­tir ju­gée ou stig­ma­ti­sée. Plus proche de nous, la Pa­ri­sienne Jeanne Da­mas, 26 ans et 1 mil­lion d’abon­nés au comp­teur de son Ins­ta­gram, lance ce mois- ci sa ligne de make- up, bien nom­mée Rouje, qui ne com­porte que… des rouges à lèvres. « C’est ma si­gna­ture, et c’est de­ve­nu le nom de ma marque » , ra­conte la it- girl au style qua­li­fié par ses soins de « croi­se­ment entre so­phis­ti­ca­tion sobre et sen­sua­li­té as­su­mée » . Le rouge ne s’est ja­mais aus­si bien por­té. Pas be­soin de re­mon­ter au Rouge Bai­ser créé par le chi­miste Paul Bau­de­croux en 1927, ni aux por­traits de Ma­ri­lyn Mon­roe tout sou­rire, tête en ar­rière et gorge dé­ployée dans les an­nées 1950, pour avoir la preuve que cet ac­ces­soire pig­men­té est un in­dé­mo­dable mar­queur de fé­mi­ni­té. Et à tous les âges. En France, 62 % des femmes entre 15 et 65 ans uti­lisent du « r.a.l. » et 60 % d’entre elles le font pour se sen­tir plus fé­mi­nines (source : NPD, L’Oréal). « Plaire à l’autre ou à soi- même, ce n’est pas si dif­fé­rent que ce­la dans l’his­toire du ma­quillage, constate Eli­sa­beth Azou­lay, an­thro­po­logue, au­teure de 100 000 ans de beau­té (Gal­li­mard), et la bouche a été choi­sie comme élé­ment stra­té­gique. La des­si­ner, l’am­pli­fier, la rendre plus vi­sible a aus­si au­jourd’hui à voir avec le mé­tis­sage. Les ca­nons de beau­té se mon­dia­lisent, on as­siste à un double mou­ve­ment : ce­lui des cri­tères de beau­té com­muns, et ce­lui du res­pect des spé­ci­fi­ci­tés. Ces lèvres char­nues que l’on voit sur les ré­seaux so­ciaux tendent vers une imi­ta­tion d’autres formes de beau­té ve­nues d’Asie ou d’Afrique. » L’In­ter­na­tio­nale de la bouche en quelque sorte. On fe­ra re­mar­quer que les ma­ris n’ap­pré­cient pas tous de voir leur femme por­ter du make- up, la pré­fé­rant « au na­tu­rel », moins sé­duc­trice… « Por­ter du rouge vif reste un

geste so­phis­ti­qué d’af­fir­ma­tion de soi en so­cié­té, et c’est un rôle que l’homme ne veut pas tou­jours voir sa femme jouer, ex­plique Eli­sa­beth Azou­lay. La mo­rale, no­tam­ment re­li­gieuse, a, de­puis la nuit des temps, condam­né ces ar­ti­fices, les as­si­mi­lant à des traits psy­cho­lo­giques peu ver­tueux : celle qui trompe, qui n’est pas ca­pable de ca­na­li­ser ses pul­sions… », ajoute l’an­thro­po­logue. Ce qui n’a pas em­pê­ché les femmes de se ma­quiller, comme un acte de ré­sis­tance mais aus­si de cé­lé­bra­tion de la vie. « Le rouge, c’est la san­té, la joie, la sen­sua­li­té, en­chaîne Ma­rie Du­hart, make- up ar­tist chez Lan­côme. Il aide à se sen­tir plus confiante, plus libre et sexy, sans que ce soit un pro­blème. » Cer­tains rouges sont ul­tra­pig­men­tés, presque criards, ils hyp­no­tisent. C’est très flat­teur et fes­tif. Et un très bon moyen de boos­ter son look ou son hu­meur, les jours de pe­tite forme. « C’est le meilleur an­xio­ly­tique de la pla­nète », pour­suit- elle. « Il me donne bonne mine quand je me sens terne, m’ap­porte force et pro­tec­tion » , ren­ché­rit Jeanne Da­mas. C’est ras­su­rant d’avoir tou­jours avec soi ce pe­tit ob­jet en le­quel on peut avoir to­ta­le­ment confiance. Jeanne a d’ailleurs choi­si de lui don­ner un as­pect do­ré go­dron­né vin­tage, « comme ce­lui de nos grands-mères ». Et que celles qui hé­sitent en­core se ras­surent, les nou­velles for­mules sont vrai­ment fa­ciles à uti­li­ser, lé­gères, confor­tables, longue te­nue. « J’ai réus­si à as­so­cier lu­mi­no­si­té et sa­tu­ra­tion des to­na­li­tés dans un film im­pal­pable d’une grande fi­nesse », confie Pe­ter Phi­lips, di­rec­teur de la créa­tion et de l’image du ma­quillage Dior. Et Lin­da Can­tel­lo chez Gior­gio Ar­ma­ni Beau­ty d’ajou­ter : « Fi­ni l’ef­fet clown d’il y a vingt ans, où l’on en­chaî­nait conscien­cieu­se­ment le des­sin des lèvres au crayon puis le pin­ceau. » Du coup, les mai­sons chal­lengent les la­bo­ra­toires pour croi­ser les tech­no­lo­gies, bou­ger les ha­bi­tudes, ré­pondre à tous les dé­si­rs, les plus an­ta­go­nistes, et ap­por­ter de la lé­gè­re­té au tou­cher et au geste. Le conseil de Ma­rie Du­hart si l’on ne veut pas se trom­per ? Bien hy­dra­ter sa peau pour qu’elle soit fraîche, ap­pli­quer fond de teint et an­ti­cernes, un peu de mas­ca­ra noir et un jo­li rouge à lèvres. Beau et chic. Et l’im­pé­tueuse Ri­han­na de conclure : « La vie est pleine de risques, por­ter un rouge à lèvres ne de­vrait pas en être un. »

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