Meurtres sur toile au mu­sée

L'Express (France) - - La Librairie De L’express - E. Le. 15/20

on­nais­sez-vous le « cri­mi­nart » ? Der­rière ce drôle de mot-va­lise se cache un con­cept in­ven­té par le Grec Ch­ris­tos Mar­ko­gian­na­kis, un an­cien avo­cat pé­na­liste ins­tal­lé en France de­puis huit ans. Ce pas­sion­né de pein­ture et de faits di­vers de 38 ans pro­pose de re­gar­der les grands ta­bleaux de l’His­toire avec l’aide des ou­tils de la cri­mi­no­lo­gie, une science qu’il connaît bien puis­qu’il l’a étu­diée sur les bancs de l’uni­ver­si­té à Athènes et à Pa­ris.

« L’ar­tiste crée et cherche à être re­con­nu. Le cri­mi­nel, à l’in­verse, se spé­cia­lise dans la des­truc­tion et veut lais­ser le moins de traces pos­sible… J’avais en­vie de réunir ces deux forces a prio­ri op­po­sées », ra­con­tet-il. Un an après Scènes de crime au Louvre (Le Pas­sage), c’est dans les al­lées du mu­sée d’Or­say qu’il in­vite à dé­bus­quer les meilleures af­faires cri­mi­nelles sur toile.

Un constat : les ho­mi­cides y sont nom­breux. « Le xixe siècle est par­ti­cu­liè­re­ment fas­ci­né par le crime, ex­plique Ch­ris­tos Mar­ko­gian­na­kis. Sous l’in­fluence des grandes évo­lu­tions scien­ti­fiques, la so­cio­lo­gie, la pho­to­gra­phie, l’an­thro­po­mé­trie et la cri­mi­no­lo­gie naissent à cette époque.

Les ar­tistes s’in­té­ressent à toutes ces dis­ci­plines parce qu’elles com­plexi­fient leur com­pré­hen­sion de la na­ture hu­maine et changent les fa­çons de per­ce­voir le monde. »

Pas de traces ADN ni d’in­ter­ro­ga­toires mus­clés dans la ving­taine d’in­ves­ti­ga­tions ar­tis­tiques qui com­posent l’ou­vrage. Mais, pour chaque pein­ture ou sculp­ture (si­gnés Paul Cé­zanne, Jean-Bap­tiste Car­peaux...), des ponts entre les in­dices dis­sé­mi­nés dans l’oeuvre et les ap­ports de l’ana­lyse cri­mi­na­lis­tique mo­derne. « J’étu­die l’oeuvre se­lon la mé­thode cri­mi­no-lé­gale : dé­crire la scène de crime, re­cons­ti­tuer la chro­no­lo­gie du ta­bleau, in­ter­ro­ger les vic­times… L’ob­jec­tif est de don­ner à en­tendre les points de vue de toutes les par­ties en pré­sence. Comme dans une cour de jus­tice », pré­cise l’ins­pec­teur Mar­ko­gian­na­kis. En veillant à ne pas tom­ber dans les pièges ten­dus par l’ar­tiste lui-même ! « A l’ar­ri­vée, c’est le spec­ta­teur qui crée sa propre vé­ri­té avec les in­dices ré­col­tés. »

Quel se­ra le ver­dict du lec­teur après l’étude « cri­mi­nar­tis­tique » de l’Or­phée de

C« Cri­mi­nart » L’Or­phée de Gus­tave Mo­reau vue par un ex-pé­na­liste.

Gus­tave Mo­reau, où une jeune fille contemple la tête du poète décapité, po­sée sur une lyre? « On peut à pre­mière vue l’in­ter­pré­ter comme une toile apai­sée, em­preinte de la ten­dresse nos­tal­gique du deuil. Mais en re­gar­dant l’his­toire de plus près, on com­prend que cette femme, qui n’existe nulle part dans le mythe, pour­rait en fait être l’une des meur­trières d’Or­phée, qui, pour re­vivre son crime et en jouir, gar­de­rait sa tête comme un tro­phée. » De quoi or­don­ner la ré­ou­ver­ture du dos­sier !

SCÈNES DE CRIME À OR­SAY

PAr CH­riS­tOS MAr­kO­GiAN­NA­kiS. LE PAS­SAGE, 256 P., 22 €.

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