Le dos­sier de l’ex­press

L'Express (France) - - Cette Semaine Dans - Dos­sier réa­li­sé par Chris­tian Ma­ka­rian

La grande his­toire des papes  Pierre, évêque de Rome ?  Les 12 papes qui ont chan­gé le monde  Sa­crés papes !  La vie quo­ti­dienne au Va­ti­can  “L’Etat le plus mal or­ga­ni­sé du monde”  Di­plo­mates en col ro­main

Voi­ci plus de vingt siècles qu’ils règnent sur l'Eglise. Com­ment plus de 200 papes ont-ils pu di­ri­ger de­puis Rome – 9 d'entre eux sié­gèrent à Avi­gnon – une or­ga­ni­sa­tion si se­crète, qui re­ven­dique 1,2 mil­liard de bap­ti­sés ? 36 pages spé­ciales pour com­prendre.

Q «uel pre­mier com­mu­niant n’a rê­vé d’être pape ? » Dans La Paille et le Grain, livre qui re­ce­lait toute l’am­bi­tion de Fran­çois Mit­ter­rand, ce der­nier éta­blis­sait un pa­ral­lèle entre la car­rière po­li­tique et la sta­ture pon­ti­fi­cale, comme si la py­ra­mide de l’Eglise était à ses yeux une ré­fé­rence in­dé­pas­sable. Au-de­là des ré­mi­nis­cences de son édu­ca­tion ca­tho­lique, le po­li­ti­cien énon­çait une vé­ri­té pro­fonde : de­puis deux mil­lé­naires, en ma­tière de pou­voir su­prême, on n’a ja­mais fait mieux que le Va­ti­can.

En ce ter­ri­toire de 44 hec­tares, sus­pen­du entre l’es­pace et le temps, nul be­soin de dé­mo­cra­tie, de trans­pa­rence, ni même de femmes ; cet ordre du monde échappe im­per­tur­ba­ble­ment aux lois ci­viles ter­restres. La seule élec­tion qui y vaille est sup­po­sée dic­tée par le Saint-Es­prit. Toutes les tempêtes qui ont secoué la papauté n’ont ja­mais eu rai­son de sa solidité. Tour à tour, les hé­ré­sies de l’An­ti­qui­té tar­dive, les conflits du Moyen Age avec les au­to­ri­tés féo­dales, royales ou im­pé­riales, les dé­fis in­tel­lec­tuels lan­cés par la Re­nais­sance, l’époque ra­tio­na­liste des Lu­mières, les ré­vo­lu­tions tech­no­lo­giques et scien­ti­fiques, l’avè­ne­ment des ré­gimes dé­mo­cra­tiques et de la sé­cu­la­ri­sa­tion, la fin des re­li­gions, les ra­vages des idéo­lo­gies athées que furent le com­mu­nisme et le na­zisme, le consu­mé­risme, la mort de Dieu en Oc­ci­dent, l’ère du vide… rien n’y a fait. L’im­mense dôme de la ba­si­lique Saint-Pierre semble in­des­truc­tible, et ce­lui qui s’adresse aux foules de­puis le bal­con de cette or­gueilleuse construc­tion garde un sta­tut in­imi­table. A chaque re­nou­vel­le­ment du Saint-Siège, l’élec­tion du nou­veau pape, sa pre­mière ap­pa­ri­tion, le nom qu’il se choi­sit re­pré­sentent un évé­ne­ment pla­né­taire sans équi­valent et ré­pondent à un cé­ré­mo­nial par­fai­te­ment ré­glé, qui dé­montre un gé­nie de la mise en scène.

Les 266 papes qui se sont suc­cé­dé à par­tir du mar­tyre de l’apôtre Pierre à Rome n’ont pas tous été des fi­gures mar­quantes, ni tous des saints ; cer­tains, même, ont ac­cu­mu­lé tous les vices (voir page 44), tan­dis que d’autres ont vi­dé sans scru­pules les caisses de l’Eglise, ali­men­tées par les of­frandes des pauvres, pour re­cou­vrir Rome de pa­lais et de fon­taines. Le som­met de l’or­gueil ter­restre a été at­teint avec la pro­cla­ma­tion, en 1870, du dogme sur­na­tu­rel de l’in­failli­bi­li­té pon­ti­fi­cale. Mais leur li­gnée est un phé­no­mène his­to­rique ab­so­lu­ment unique (voir page 32), qui confirme à tra­vers les siècles la puis­sance d’une ins­ti­tu­tion fon­dée sur une pa­role et sur une force agis­sante échap­pant à toute ra­tio­na­li­té, ce que l’on nomme la foi. Dans l’Evan­gile de Mat­thieu (16, 18), on lit en ef­fet cette phrase : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâ­ti­rai mon Eglise, et la puis­sance de la mort n’au­ra pas de force contre elle. » Croyants ou non-croyants ne peuvent que s’in­cli­ner : c’est sur ces quelques mots, souffle gi­gan­tesque, que l’aven­ture s’est construite et, plus éton­nant, qu’elle se pour­suit.

UN ART EX­CEP­TION­NEL DE L’ADAP­TA­TION

Entre les pre­miers mar­tyrs, qui ré­sis­taient aux per­sé­cu­tions dans les ca­ta­combes de Rome, et les fastes des cou­ron­ne­ments pon­ti­fi­caux, les trans­for­ma­tions furent très nom­breuses. Or c’est dans l’évo­lu­tion même de leur propre pou­voir à plu­sieurs fa­cettes que les papes ont trou­vé la re­cette de la du­rée. Les sou­ve­rains pon­tifes ont épou­sé la des­ti­née de l’hu­ma­ni­té, en se mon­trant in­va­ria­ble­ment en dé­ca­lage ho­raire, mais avec un art ex­cep­tion­nel de l’adap­ta­tion et du ré­ta­blis­se­ment. Dans la suc­ces­sion chao­tique de

mé­dio­cri­tés et d’ajus­te­ments qui a ac­com­pa­gné la for­ma­tion de l’Eu­rope, ils furent de for­mi­dables na­vi­ga­teurs en eaux troubles, avec des pointes spo­ra­diques de sain­te­té. Des siècles plus tard, avec la dis­pa­ri­tion de leur pou­voir tem­po­rel, ren­due ir­ré­ver­sible par les ac­cords du La­tran de 1929, conclus entre Mus­so­li­ni et le car­di­nal se­cré­taire d’Etat de Pie Xi, ils ont re­trou­vé un rôle de pas­teurs de la paix et réus­si à for­mi­da­ble­ment ré­ha­bi­li­ter l’ins­ti­tu­tion jus­qu’à au­jourd’hui.

De ce point de vue, l’Eglise sur­passe toutes les autres construc­tions éta­tiques ou idéo­lo­giques des deux mil­lé­naires pas­sés et sur­vit à tous les dé­fis, non­obs­tant le re­cul ré­gu­lier de la foi chré­tienne en Oc­ci­dent. Les papes ont fait leurs preuves au fil de l’His­toire. L’al­liance avec le pou­voir im­pé­rial à da­ter de Cons­tan­tin, la dé­fense de la ville de Rome contre les Bar­bares, l’af­fran­chis­se­ment, l’apo­gée d’un pou­voir tem­po­rel consti­tu­tif de la féo­da­li­té mé­dié­vale, sui­vie de son lent dé­clin, l’op­po­si­tion fron­tale à la mo­der­ni­té, les heures noires des bû­chers et de l’in­qui­si­tion, le com­bat contre la Ré­forme pro­tes­tante, la cris­pa­tion de l’Eglise contre les évo­lu­tions po­li­tiques de l’Eu­rope, les deux guerres mon­diales et l’émer­gence des conti­nents évan­gé­li­sés que sont l’Amé­rique la­tine, l’Afrique et l’Asie… tout ce­la a fait du pape le té­moin pri­vi­lé­gié des chan­ge­ments de l’hu­ma­ni­té. Ain­si, il re­vient au seul di­ri­geant mon­dial is­su d’un ordre fon­da­men­ta­le­ment an­ti­dé­mo­cra­tique de prê­cher l’amour et la fra­ter­ni­té au nez et à la barbe des dic­ta­teurs, dont le pou­voir ne re­pose que sur la vio­lence et l’op­pres­sion des masses. Dans une in­ter­view ac­cor­dée au Pè­le­rin, en 1988, l’es­sayiste aci­du­lé qu’était An­dré Fros­sard, ad­mi­ra­teur de JeanPaul ii, s’es­claf­fait : « Un pape, le meilleur dé­fen­seur des droits de l’homme dans le monde! Si on avait dit une chose pa­reille, il y a cin­quante ans, dans une réunion de ra­di­caux-so­cia­listes, c’est à la pelle qu’on au­rait sor­ti les morts de rire. »

Veut-on en­core un exemple sai­sis­sant? Après avoir af­fi­ché sur la porte de son église ses « 95 thèses contre les in­dul­gences », ces cer­ti­fi­cats d’ac­cès au pa­ra­dis que le Va­ti­can ven­dait aux fi­dèles pour fi­nan­cer la construc­tion de la ba­si­lique SaintPierre, le moine Lu­ther fut aus­si­tôt ex­com­mu­nié par une bulle si­gnée par Léon X. La ré­ponse du père de la Ré­forme au pape est d’une rare vi­ru­lence : « Ce­lui qui a écrit cette bulle, je le tiens pour l’An­té­christ… igno­ran­tis­sime An­té­christ, tu es donc bien bête pour croire que l’hu­ma­ni­té va se lais­ser ef­frayer! » En 2017, la vi­site en Suède du pape Fran­çois marque un tour­nant his­to­rique : « L’in­ten­tion de Mar­tin Lu­ther, il y a 500 ans, était celle de ré­for­mer l’Eglise, et non de la di­vi­ser », dé­clare-t-il. Mieux en­core, Lu­ther a dé­sor­mais sa sta­tue au Va­ti­can et un timbre à son ef­fi­gie a été frap­pé par la poste pon­ti­fi­cale.

Dans une autre di­rec­tion mo­no­théiste, le pape conserve une fonc­tion spi­ri­tuelle ir­rem­pla­çable, que Mi­chel Houel­le­becq a eu le cou­rage de rap­pe­ler : « Le pro­blème de l’is­lam, c’est qu’il n’y ait pas de pape. Le pape éli­mine les dé­viances » (La Vie, 29 jan­vier 2015). Ma­nière de sou­li­gner que la no­tion d’au­to­ri­té n’est pas si dé­pas­sée que ce­la en ce qui concerne les re­li­gions. Une vé­ri­té très sou­vent ou­bliée.

Mal­gré de no­toires conces­sions faites à la mo­der­ni­té – comme l’a prou­vé la pu­bli­ca­tion de l’en­cy­clique du pape Fran­çois Lau­da­to si’, texte frap­pant de vé­ri­té –, en dé­pit d’élans sin­cères et pro­fonds en fa­veur des mi­grants qui tra­versent la Mé­di­ter­ra­née au pé­ril de leur vie, il reste une part d’ombre, dont les suc­ces­seurs de saint Pierre ne se dé­fe­ront pas de si­tôt. No­tam­ment cet as­pect du per­son­nage pa­pal que nos contem­po­rains re­jettent en masse, à sa­voir la cen­sure sé­vère de la li­ber­té sexuelle des XXe et XXie siècles, une ligne qui coupe no­tam­ment le Saint-Siège de la jeu­nesse. Sur ce plan, la cause de la papauté semble per­due. Se­lon le bon mot d’An­dré San­ti­ni, or­fèvre en ma­tière d’hu­mour : « La preuve que le pape ne connaît rien à l’uti­li­sa­tion du pré­ser­va­tif, c’est qu’il l’a mis à l’in­dex. »

Ils furent des na­vi­ga­teurs en eaux troubles, avec des pointes de sain­te­té

Hors du com­mun Be­noît XVI cé­lèbre une messe dans la ba­si­lique Saint-Pierre, en 2007. Le conti­nuum des papes n’a pas d’équi­valent dans l’His­toire.

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