Make the ra­clette great again

L'Express (France) - - La Semaine - Par Elo­die Eme­ry Ch­ro­ni­queuse

Vous qui pen­siez que les bons plats d’hi­ver se­raient l’oc­ca­sion de fes­toyer à la bonne fran­quette, vous qui vous ré­jouis­siez à l’idée de ces re­pas qui durent des heures, dont on sort les joues rouges et le ventre rond… Ne soyez pas naïfs. Quel me­nu al­lez-vous ser­vir pour vous plier aux in­jonc­tions de la mo­der­ni­tude ? Le foie gras est hors de ques­tion, vous n’al­lez pas prendre le risque de lan­cer un dé­bat sur le ga­vage et vous mettre la moi­tié de la ta­blée à dos. Vous pen­siez peut-être avoir ré­so­lu le pro­blème en pro­po­sant une ra­clette ; après tout, les vé­gé­ta­riens pour­ront faire l’im­passe sur la char­cu­te­rie. Vous ex­cluez de fait les ve­gans, qui ne mangent ni viande ni fro­mage, mais soit. Vous avez fait un ef­fort, alors va pour la ra­clette… Vous n’ima­gi­nez pas ce qui va vous tom­ber des­sus. Les par­ti­ci­pants au dî­ner à ve­nir vous in­ter­rogent : « Quels fro­mages pour la ra­clette ? » Vous pen­sez avoir mal com­pris. La ra­clette n’est-elle pas elle-même un fro­mage ? Le plat, que nous dé­gus­tons le plus sou­vent dans des poê­lons qu’il faut sur­veiller à chaque ins­tant pour ne pas se les faire pi­quer, n’en a-t-il pas pris le nom ? Existe-t-il pro­po­si­tion plus ex­pli­cite au monde que : « Et si on se fai­sait une bonne ra­clette ? » Eh bien, ma­ni­fes­te­ment, non.

Ap­pre­nez que le fro­mage à ra­clette,

c’est ba­nal, car­ré­ment pas dis­rup­tif, com­plè­te­ment an­cien monde. On peut faire fondre du mor­bier, du gor­gon­zo­la, du ma­roilles, de la moz­za­rel­la. Vous avez en­vie de ré­tor­quer qu’à ce compte-là, on peut aus­si faire fondre un pneu, pour­quoi pas. Vous n’êtes pas au bout de vos peines.

Les pommes de terre,

les bonnes vieilles pa­tates à l’eau qui font plai­sir, sont elles aus­si sous la me­nace. On vous conseille des pa­tates douces, des ca­rottes des sables, des to­pi­nam­bours et d’autres lé­gumes ou­bliés. On vous dit que c’est très sym­pa de mettre des cham­pi­gnons dans les poê­lons, aus­si. In­utile de se leur­rer, les faits sont là : on es­saie de trans­for­mer votre ra­clette en ex­pé­rience hype. On veut so­phis­ti­quer de force ce qui est, et qui doit res­ter, un mo­ment de pure dé­ca­dence. D’ou­bli de toutes les règles de nu­tri­tion, d’abo­li­tion des cinq fruits et lé­gumes et de la di­ver­si­fi­ca­tion ali­men­taire.

Quel fu­neste lob­by

veut nous em­pê­cher de nous rem­plir de fro­mages et de pa­tates jus­qu’à en être ma­lades ? Jus­qu’à nous le­ver la nuit en tâ­ton­nant dans le noir pour trou­ver de l’eau, en ju­rant par tous les dieux que plus ja­mais un mor­ceau de ra­clette ne pas­se­ra par nous ? Qui veut nous re­ti­rer la joie de nous le­ver le ma­tin en hu­mant le sou­ve­nir de la dé­bauche de la veille ? D’ou­vrir les fe­nêtres en di­sant : « Pff… ça fouette en­core » ? La ra­clette, c’est avec de la ra­clette.

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