PIERRE, ÉVÊQUE DE ROME ?

Le plus proche dis­ciple de Jé­sus est-il le fon­da­teur de l’Eglise ? John O’Mal­ley, jé­suite, pro­fes­seur émé­rite à Geor­ge­town, ré­pond à la ques­tion. Et ba­laie les idées reçues. Ex­traits*.

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L’his­toire de Pierre et de la papauté ne com­mence pas à Rome, mais bien au coeur du Nou­veau Tes­tament. Pour les chré­tiens, ce­lui-ci est un livre ins­pi­ré, écrit sous l’im­pul­sion de l’Es­prit saint, té­moi­gnage fon­da­men­tal et au­then­tique de la vie et du mes­sage de Jé­sus. Il re­pré­sente la pierre an­gu­laire de la foi chré­tienne, à la­quelle l’Eglise doit constam­ment se ré­fé­rer et dont elle ne peut ja­mais dé­vier quant à ses croyances fon­da­men­tales. Pour les his­to­riens et les bi­blistes, en re­vanche, le Nou­veau Tes­tament ap­pa­raît comme un en­semble de do­cu­ments ré­di­gés au cours du Ier siècle après la mort de Jé­sus par dif­fé­rents au­teurs aux pré­oc­cu­pa­tions et points de vue va­riés. Il com­prend quatre ré­cits his­to­riques (les Evan­giles), la re­la­tion de la dif­fu­sion du mes­sage chré­tien au cours de la pre­mière gé­né­ra­tion (les Actes des Apôtres), ain­si qu’un cer­tain nombre d’épîtres, en par­ti­cu­lier celles de Paul, de même qu’une vi­sion apo­ca­lyp­tique (l’Apo­ca­lypse).

Il convient d’at­ti­rer l’at­ten­tion sur deux élé­ments re­mar­quables du Nou­veau Tes­tament qui dé­passent son ca­rac­tère que l’on re­garde comme ins­pi­ré :

• La pre­mière est la quan­ti­té im­por­tante d’in­for­ma­tions que ces do­cu­ments four­nissent sur Pierre. Pierre est, en de­hors de Jé­sus lui-même et peut-être de Paul, le per­son­nage du Nou­veau Tes­tament à pro­pos du­quel on dis­pose du plus grand nombre de don­nées.

• Deuxiè­me­ment, les sources concordent à pro­pos de l’image qu’elles nous pro­posent de lui. Mais que sa­vons­nous en réa­li­té ? Si­mon, fils de Jo­nas, était pê­cheur comme son frère An­dré. Il avait été dis­ciple de Jean le Bap­tiste et vi­vait à Ca­phar­naüm sur les bords du lac de Ga­li­lée avec son épouse et la mère de celle-ci. C’était un homme cha­leu­reux, loyal, im­pé­tueux, ain­si qu’un mer­veilleux ami.

A Geth­sé­ma­ni, il avait sor­ti son épée pour dé­fendre Jé­sus et avait cou­pé l’oreille d’un ser­vi­teur du grand prêtre.

Il pré­sen­tait néan­moins un cô­té plus sombre, n’étant ni aus­si cou­ra­geux ni aus­si in­ébran­lable que lui-même l’ima­gi­nait. Lors de la der­nière Cène (Luc 22), Jé­sus lui avait dit : « Si­mon, Si­mon, Sa­tan t’a ré­cla­mé pour te se­couer dans un crible comme on le fait pour le blé. Mais moi j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne dis­pa­raisse pas. Et toi, quand tu se­ras re­ve­nu, af­fer­mis tes frères. » A quoi Pierre avait ré­pon­du : « Sei­gneur, avec toi, je suis prêt à al­ler même en pri­son, même à la mort. » Et Jé­sus avait ajou­té : « Je te le dé­clare, Pierre, le coq ne chan­te­ra pas au­jourd’hui, que tu n’aies par trois fois nié me connaître. » Comme nous le sa­vons, les choses se dé­rou­lèrent de la ma­nière pro­phé­ti­sée par Jé­sus. Mais les pre­miers cha­pitres des Actes des Apôtres nous l’ap­prennent aus­si : après la ré­sur­rec­tion de Jé­sus, Pierre se com­por­te­ra tou­jours comme un pré­di­ca­teur loyal et sans crainte, an­non­cia­teur de la Bonne Nou­velle.

Tout aus­si claire que son per­son­nage dans le Nou­veau Tes­tament est la pré­émi­nence dont Pierre jouit dans le cercle rap­pro­ché des dis­ciples de Jé­sus – « les Douze », comme on les ap­pelle –, ain­si que, plus tard, au sein de la jeune Eglise. D’après l’épître de Paul aux Ga­lates, le plus an­cien do­cu­ment du Nou­veau Tes­tament à men­tion­ner Pierre, Paul se rend chez lui après sa conver­sion sur le che­min de Da­mas afin d’en ap­prendre plus sur la foi. Pierre lui dis­pense une for­ma­tion ac­cé­lé­rée de quinze jours. Au cha­pitre ii, néan­moins, Paul s’op­pose à Pierre, à qui il re­proche de re­ve­nir sur le fait que les gen­tils doivent pou­voir par­ta­ger la même table qu’eux. Ce qui pa­raît im­por­tant ici, tou­te­fois, n’est pas que Paul ait te­nu tête à Pierre, mais plu­tôt qu’il ait in­di­rec­te­ment jus­ti­fié l’au­to­ri­té de ce der­nier en ré­vé­lant que lui-même res­sen­tait le be­soin de voir Pierre ap­prou­ver son opi­nion à lui, Paul.

LE PRE­MIER DES DOUZE À ÊTRE AP­PE­LÉ

Pierre ap­pa­raît comme la fi­gure do­mi­nante des Actes des Apôtres. Chef de l’Eglise de Jé­ru­sa­lem, il pré­side à l’élec­tion du suc­ces­seur de Ju­das le traître. Il parle pour l’Eglise à la Pen­te­côte et ac­com­plit des mi­racles au nom de Jé­sus. Il se montre l’apôtre des juifs, mais aus­si ce­lui des gen­tils, comme il res­sort clai­re­ment du ré­cit de la conver­sion du cen­tu­rion ro­main Cor­neille. Dé­li­vré de sa pri­son par un ange, il se trouve in­con­tes­ta­ble­ment au coeur du ré­cit dans tous ces cha­pitres.

Dans trois des quatre Evan­giles, Pierre est le pre­mier des Douze à se faire ap­pe­ler par Jé­sus. Dans les sy­nop­tiques – Mat­thieu, Marc et Luc –, il ap­pa­raît en tête de cha­cune des listes des Douze, et il se com­porte comme leur chef et leur porte-pa­role. Jé­sus le choi­sit, avec An­dré et Jean, pour l’ac­com­pa­gner au mont Tha­bor et y as­sis­ter à sa trans­fi­gu­ra­tion. Et il prend les trois mêmes avec lui à Geth­sé­ma­ni. Dans l’Evan­gile de Marc, après la ré­sur­rec­tion, les anges disent aux femmes d’al­ler pré­ve­nir « les dis­ciples et Pierre » de ce qu’elles ont vu. Chez Jean, en outre, Pierre est le pre­mier à pé­né­trer au tom­beau.

Deux pas­sages semblent ici par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tants. Le pre­mier se si­tue au cha­pitre xvI de Mat­thieu :

Il leur dit : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Pre­nant la pa­role, Si­monPierre ré­pon­dit : « Tu es le Ch­rist, le Fils du Dieu vi­vant. » Re­pre­nant alors la pa­role, Jé­sus lui dé­cla­ra : « Heu­reux es­tu, Si­mon fils de Jo­nas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont ré­vé­lé ce­la, mais mon Père qui est aux cieux. Et moi, je te le dé­clare : tu es Pierre, et sur cette pierre je bâ­ti­rai mon Eglise, et la puis­sance de la mort n’au­ra pas de force contre elle. Je te don­ne­rai les clefs du royaume des cieux; tout ce que tu lie­ras sur la terre se­ra lié aux cieux. »

La si­gni­fi­ca­tion de ce pas­sage a fait

l’ob­jet de nom­breuses contro­verses, en par­ti­cu­lier de­puis la ré­forme. Cer­tains bi­blistes af­firment par exemple que l’Eglise ne s’est pas bâ­tie sur Pierre, mais sur la pro­fes­sion de foi de Pierre, ou même sur la foi per­son­nelle de Pierre. En d’autres termes, sur la croyance en la per­sonne par­ti­cu­lière et en la mis­sion de Jé­sus, que Pierre était là pour pro­cla­mer. L’in­ter­pré­ta­tion pon­ti­fi­cale a tou­jours été que l’Eglise s’est fon­dée sur la per­sonne de Pierre – et en­suite sur celle de ses suc­ces­seurs à tra­vers les âges. Ce pas­sage s’avère en tout cas ex­tra­or­di­naire, car au­cun autre dis­ciple n’est mis à ce point en avant par rap­port aux autres dans au­cun des quatre Evan­giles.

Le se­cond ex­trait est is­su du der­nier cha­pitre de l’Evan­gile de Jean et l’ac­tion se si­tue sur les bords du lac de Ga­li­lée, après la ré­sur­rec­tion de Jé­sus :

Après le re­pas, Jé­sus dit à Si­mon-Pierre : « Si­mon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Il lui ré­pon­dit : « Oui Sei­gneur : tu sais que je t’aime », et Jé­sus dit alors : « Pais mes agneaux. » Une se­conde fois, Jé­sus lui dit : « Si­mon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Il ré­pon­dit : « Oui, sei­gneur, tu sais que je t’aime. » Jé­sus dit : « Sois le ber­ger de mes bre­bis. » Une troi­sième fois, il dit : « Si­mon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pierre fut at­tris­té de ce que Jé­sus lui avait dit une troi­sième fois : « M’aimes-tu ? » et il re­prit : « Sei­gneur, toi qui connais toutes choses, tu sais bien que je t’aime. » Et Jé­sus lui dit : « Pais mes bre­bis. »

Bien plus tard, au iie siècle, saint iré­née, évêque de Lyon, écri­ra que l’Eglise a été « fon­dée et mise sur pied à Rome par les deux glo­rieux apôtres, Pierre et Paul ». Les écrits d’iré­née étaient lar­ge­ment connus de ses contem­po­rains et per­sonne au sein des com­mu­nau­tés de la Mé­di­ter­ra­née, toutes ja­louses du lien qu’elles-mêmes au­raient pu avoir avec les Apôtres, ne contes­te­ra cette af­fir­ma­tion. UNE CONSTEL­LA­TION DE COM­MU­NAU­TÉS Fai­sons main­te­nant un large bond en avant jus­qu’en 1939. Mgr Lud­wig Kaas, alors ad­mi­nis­tra­teur de la ba­si­lique, de­mande au pape Pie Xi la per­mis­sion de net­toyer les grottes sa­crées, si­tuées sous l’édi­fice, lieux de sé­pul­ture pour de nom­breux papes. L’en­droit se trouve en pi­teux état. Pour des rai­sons non élu­ci­dées, le pape re­fuse, mais, cu­rieu­se­ment, il de­man­de­ra à être in­hu­mé à cet en­droit pré­cis.

Après sa mort, le 10 fé­vrier 1939, Kaas des­cen­dit dans les grottes afin de trou­ver un en­droit où ins­tal­ler la tombe. Pour ce faire, il or­don­na le des­cel­le­ment d’une plaque de marbre, ce qui pro­vo­qua l’écrou­le­ment du mur por­teur et mit au jour une an­cienne voûte. Qu’y avait-il d’autre dans ce lieu nou­vel­le­ment dé­voi­lé ? Mis au cou­rant, Pie Xii or­don­na des fouilles de grande am­pleur, les­quelles se dé­rou­lèrent sur une pé­riode de dix ans, sui­vies par de nou­velles re­cherches dès 1952. Les fouilles mirent au jour un cer­tain nombre de sé­pul­tures, ain­si qu’un ci­me­tière da­tant au plus tard du iie siècle. On dé­cou­vrit aus­si un en­semble de murs rouges au sein du­quel se dres­sait un pe­tit édi­fice, ap­pe­lé tro­paion (tombe ou cé­no­taphe), et, à cô­té de ce­lui-ci, le mur por­tant des ins­crip­tions pieuses se ré­fé­rant à Pierre.

Les ré­sul­tats des fouilles furent ren­dus pu­blics. Sui­vit alors une po­lé­mique concer­nant la ma­nière dont les fouilles avaient été conduites ain­si que les conclu­sions qui en avaient été ti­rées. Néan­moins, deux faits semblent cer­tains et in­con­tes­tés :

• Tout d’abord, sur le lieu des fouilles si­tué sous le maître au­tel se trou­vait un sanc­tuaire dé­dié à Pierre, se­lon toute vrai­sem­blance une sé­pul­ture da­tée de 150 en­vi­ron. A l’époque de la construc­tion du sanc­tuaire, il est cer­tain que les chré­tiens vé­né­raient le lieu comme sa­cré en rai­son de Pierre.

• Deuxiè­me­ment, un siècle et de­mi plus tard, Cons­tan­tin dé­ploya d’énormes ef­forts pour construire sa ba­si­lique à cet en­droit pré­cis. il dut pour ce faire dé­sa­cra­li­ser un ci­me­tière ro­main et dé­pla­cer des tonnes de terre pour ni­ve­ler le ter­rain. En­suite, il veilla éga­le­ment à ce que l’au­tel fût éri­gé à l’en­droit pré­cis de la dé­cou­verte du pe­tit sanc­tuaire.

Mais, tout apôtre qu’il fut, Pierre exer­ça-t-il vrai­ment la fonc­tion d’évêque, de chef et de res­pon­sable de l’Eglise de Rome ? Celle-ci, jusque bien avant dans le iie siècle, se com­po­sait de toute une sé­rie de com­mu­nau­tés sé­pa­rées, dé­pour­vues de struc­ture cen­trale. A cet égard, elle dif­fé­rait de celle d’autres villes de l’époque, comme An­tioche, par exemple, où les chré­tiens se consi­dé­raient et agis­saient en tant que col­lec­ti­vi­té unique, pré­si­dée par un évêque. Au contraire, Rome com­pre­nait une constel­la­tion d’églises-mai­sons in­dé­pen­dantes les unes des autres, cha­cune sous le contrôle peu contrai­gnant d’une autre, plus an­cienne. Ces com­mu­nau­tés cal­quaient au fond le mo­dèle des sy­na­gogues juives, dont elles étaient is­sues. Au mi­lieu du ier siècle, Rome abri­tait d’ailleurs une com­mu­nau­té juive im­por­tante et pros­père, qui comp­tait peut-être 50000 membres pra­ti­quant leur re­li­gion dans plus d’une dou­zaine de sy­na­gogues.

Si l’on consi­dère l’évêque comme ce­lui qui su­per­vise toutes les com­mu­nau­tés chré­tiennes d’une même ci­té, alors Pierre ne fut pas évêque de Rome. Une telle ap­proche semble néan­moins res­tric­tive et té­moigne de peu d’ima­gi­na­tion. Tel qu’il était, Pierre, lui qui avait man­gé et bu avec Jé­sus et avait été té­moin de sa ré­sur­rec­tion, dut né­ces­sai­re­ment exer­cer à Rome un rôle de chef, bien plus im­por­tant que ce­lui de n’im­porte quel autre an­cien pres­bytre. il est in­con­ce­vable que Pierre, un apôtre, soit ve­nu à Rome, la ca­pi­tale de l’Em­pire, et n’y ait pas pris les plus hautes res­pon­sa­bi­li­tés à chaque fois que des dé­ci­sions de­vaient être prises. Si ce­ci est vrai, alors Pierre peut, avec des ré­serves, mais à juste titre, être ap­pe­lé le pre­mier évêque de Rome. Et s’il en est le pre­mier évêque, alors il ap­pa­raît éga­le­ment comme le pre­mier pape.

Une his­toire des papes. De Pierre à Fran­çois,

Trans­mis­sion « Tu es Pierre. [...] Je te don­ne­rai les clefs du royaume des cieux », dé­clare Jé­sus.

Sau­vé « Mais moi j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne dis­pa­raisse pas », dit Jé­sus à Pierre, dans l’évan­gile (Luc 22).

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